ELLE EST TUEE PAR GILLIATT
. . . Des huit bras de la pieuvre, cinq adhéraient à Gilliatt. De cette façon, cramponnée d'un côté au granit, de l'autre à l'homme, elle enchaînait Gilliatt au rocher. Gilliatt avait sur lui deux cent cinquante suçoirs. Complication d'angoisse et de dégoût. Etre serré dans un poing démesuré dont les doigts élastiques, longs de près d'un mètre, sont intérieurement pleins de pustules vivantes qui fouillent la chair.
Nous l'avons dit, on ne s'arrache pas à la pieuvre. Si on l'essaie on est plus sûrement lié. Elle ne fait que se resserrer davantage. Son effort croît en raison du vôtre. Plus de secousse produit plus de constriction.
Gilliatt n'avait qu'une ressource, son couteau.
Il n'avait de libre que la main gauche ; mais on sait qu'il en usait puissamment. On aurait pu dire de lui qu'il avait deux mains droites.
Son couteau, ouvert, était dans cette main.
On ne coupe pas les antennes de la pieuvre ; c'est un cuir impossible à trancher, il glisse sous la lame ; d'ailleurs la superposition est telle qu'une entaille à ces lanières entamerait votre chair...
Le poulpe n'est vulnérable qu'à la tête.
i. Pages extraites du chapitre intitulé Autre /orme du combat dans le gouffre (IIe partie, livre IV, chap. ni).
Gilliatt ne l'ignorait point.
Il n'avait jamais vu de pieuvre de cette dimension. Du premier coup, il se trouvait pris par la grande espèce. Un autre se fût troublé.
Pour la pieuvre comme pour le taureau il y a un moment qu'il faut saisir : c'est l'instant où le taureau baisse le cou, c'est l'instant où la pieuvre avance la tête ; instant rapide. Qui manque ce joint est perdu.
Tout ce que nous venons de dire n'avait duré que quelques minutes. Gilliatt pourtant sentait croître la succion des deux cent cinquante ventouses.
La pieuvre est traître. Elle tâche de stupéfier d'abord sa proie. Elle saisit, puis attend le plus qu'elle peut.
Gilliatt tenait son couteau. Les succions augmentaient.
Il regardait la pieuvre, qui le regardait.
Tout à coup la bête détacha du rocher sa sixième antenne, et, la lançant sur Gilliatt, tâcha de lui saisir le bras gauche.
En même temps elle avança vivement la tête. Une seconde de plus sa bouche anus s'appliquait sur la poitrine de Gilliatt. Gilliatt. saigné au flanc, et les deux bras garrottés, était mort.
Mais Gilliatt veillait. Guetté, il guettait.
Il évita l'antenne, et, au moment où la bête allait mordre sa poitrine, son poing armé s'abattit sur la bête.
Il y eut deux convulsions en sens inverse, celle de la pieuvre et celle de Gilliatt.
Ce fut comme la lutte de deux éclairs.
Gilliatt plongea la pointe de son couteau dans la viscosité plate, et, d'un mouvement giratoire pareil à la torsion d'un coup de fouet, faisant un cercle autour des deux yeux, il arracha la tête comme on arrache une dent.
Ce fut fini.
Toute la bête tomba.
Cela ressembla à un linge qui se détache. La pompe aspirante détruite, le vide se défit. Les quatre cents ventouses lâchèrent à la fois le rocher et l'homme. Ce haillon coula au fond de l'eau.
Gilliatt, haletant du combat, put apercevoir à ses pieds sur les galets deux tas gélatineux informes : la tête d'un côté, le reste de l'autre. Xous disons le reste, car on ne pourrait dire le corps.
Gilliatt toutefois, craignant, quelque reprise convulsive de l'agonie, recula hors de la portée des tentacules.
Mais la bête était bien morte.
Gilliatt referma son couteau.