PETITES ARMÉES ET GRANDES BATAILLES
Les combats imaginés et racontés par l'auteur de Quatrevingt-treize ont pour théâtre une petite région moitié bretonne, moitié normande, bornée par Avranches, Dol et Dinan, et par la mer. — Le chef des paysans, ou vendéens, est un vieillard, encore jeune physiquement, et aussi intelligent qu'intrépide et rude, le marquis de Lantenac, — oncle du chef républicain, le jeune, beau et magnanime Gauvain.
Le marquis s'est emparé de Dol.
En arrivant à Dol, les paysans... s'étaient dispersés dans la ville, chacun faisant à sa guise, comme cela arrive quand on obéit d'amitié, c'était le mot des vendéens. Genre d'obéissance qui fait des héros, mais non des troupiers. Ils avaient garé leur artillerie avec les bagages sous les voûtes de la vieille halle, et, las, buvant, mangeant, « chapelettant », ils s'étaient couchés pêle-mêle en travers de la grande rue, plutôt encombrée que gardée. Comme la nuit tombait la plupart s'endormirent, la tête sur leurs sacs, quelques-uns ayant leur femme à côté d'eux ; car souvent les paysannes suivaient les paysans ; en Vendée. les femmes grosses servaient d'espions. C'était une douce nuit de juillet ; les constellations resplendissaient dans le profond bleu noir du ciel. Tout ce bivouac, qui était plutôt une halte de caravane qu'un campement d'armée, se mit à sommeiller paisiblement. Tout à coup, à la lueur du crépuscule, ceux qui n'avaient pas encore fermé les yeux virent trois pièces de canon braquées à l'entrée de la grande rue.
C'était Gauvain. Il avait surpris les grand 'gardes, il était dans la ville, et il tenait avec sa colonne la tête de la rue.
Un paysan se dressa, cria : qui vive? et lâcha son coup de fusil ; un coup de canon répliqua. Puis une mousqueterie furieuse éclata. Toute la cohue assoupie se leva en sursaut. Rude secousse. S'endormir sous les étoiles et se réveiller sous la mitraille.
Le premier moment fut terrible. Rien de tragique comme le fourmillement d'une foule foudroyée. Us se jetèrent sur leurs armes. On criait, on courait, beaucoup tombaient. Les gars, assaillis, ne savaient plus ce qu'ils faisaient et s'arquebusaient les uns les autres. Il y avait des gens ahuris qui sortaient des maisons, qui y rentraient, qui sortaient encore et qui erraient dans la bagarre, éperdus. Des familles s'appelaient. Combat lugubre, mêlée de femmes et d'enfants. Les balles sifflantes rayaient l'obscurité. La fusillade partait de tous les coins noirs. Tout était fumée et tumulte. L'enchevêtrement des fourgons et des charrois s'y ajoutait. Les chevaux ruaient. On marchait sur
des blessés. On entendait à terre des hurlements. Horreur de ceux-ci, stupeur de ceux-là. Les soldats et les officiers se cher chaient,.. Des hommes à plat ventre tiraient à travers les roues des charrettes. Par moments il s'élevait un hourvari de clameurs. La grosse voix du canon couvrait tout. C'était épouvantable.
Ce fut comme un abatis d'arbres ; tous tombaient les uns sur les autres. Gauvain embusqué, mitraillait à coup sûr et perdait peu de monde.
Pourtant l'intrépide désordre des paysans finit par se mettre sur la défensive ; ils se replièrent sous la halle, vaste redoute obscure, forêt de piliers de pierre. Là ils reprirent pied ; tout ce qui ressemblait à un bois leur donnait confiance. L'Imânus ' suppléait de son mieux à l'absence de Lantenac. Ils avaient du canon, mais, au grand étonnement de Gauvain, ils ne s'en servaient point ; cela tenait à ce que les officiers d'artillerie étant allés avec le marquis reconnaître le Mont-Dol, les gars ne savaient que faire des coulevrines et des bâtardes ; mais ils criblaient de balles les bleus qui les canonnaient. Les paysans ripostaient par la mousqueterie à la mitraille. C'étaient eux maintenant qui étaient abrités. Ils avaient entassé les haquets, les tombereaux, les bagages, toutes les futailles de la vieille halle, et improvisé une haute barricade avec des claires-voies par où passaient leurs carabines. Par ces trous leur fusillade était meurtrière. Tout cela se fit vite. En un quart d'heure la halle eut un front imprenable.
Ceci devenait grave pour Gauvain. Cette halle brusquement transformée en citadelle, c'était l'inattendu. Les paysans étaient là, massés et solides. Gauvain avait réussi la surprise et manqué la déroute. Il avait mis pied à terre. Attentif, ayant son épée au poing sous ses bras croisés, debout dans la lueur d'une torche qui éclairait sa batterie, il regardait toute cette ombre.
Sa haute taille dans cette clarté le faisait visible aux hommes de la barricade. Il était le point de mire, mais il n'y songeait pas.
Les volées de balles qu'envovait la barricade s'abattaient autour de Gauvain, pensif.
Mais contre toutes ces carabines il avait du canon. Le boulet finit toujours par avoir raison. Qui a l'artillerie a la victoire. Sa batterie, bien servie, lui assurait la supériorité.
Subitement, un éclair jaillit de la halle pleine de ténèbres,
i. Surnom d'un paysan ■ iufernalement brave dans le combat, ensuite atroce . .< dit Victor Hugo dans un chapitre précédent. Le mot ittmnus appartient au dialecte bas- 1. où il a le sens du latin immanis : » horrible, épouvantable
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on entendit comme un coup de foudre, et un boulet vint trouer une maison au-dessus de la tête de Gauvain.
La barricade répondait au canon par le canon.
Que se passait-il? Il y avait du nouveau. L'artillerie maintenant n'était plus d'un seul côté.
Un second boulet suivit le premier et vint s'enfoncer dans le mur tout près de Gauvain. Un troisième boulet jeta à terre son chapeau.
Ces boulets étaient de gros calibre. C'était une pièce de seize qui tirait.
— On vous vise, commandant, crièrent les artilleurs.
Et ils éteignirent la torche. Gauvain rêveur, ramassa son chapeau.
Quelqu'un en effet visait Gauvain, c'était Lantenac.
Le marquis venait d'arriver dans la barricade par le côté opposé.
L'Imânus avait couru à lui.
— Monseigneur, nous sommes surpris.
— Par qui?
— Je ne sais...
— Il faut commencer la retraite.
— Elle commence. Beaucoup se sont déjà sauvés.
— Il ne faut pas se sauver ; il faut se retirer. Pourquoi ne vous servez-vous pas de l'artillerie?
— On a perdu la tête, et puis les officiers n'étaient pas là.
— J'y vais-
— Monseigneur, j'ai dirigé sur Fougères le plus que j'ai pu des bagages, les femmes, tout l'inutile. Que faut-il faire des trois petits prisonniers?
— Ah ! ces enfants ' ?
— Oui.
— Ils sont nos otages. Fais-les conduire à la Tourgue.
Cela dit, le marquis alla à la barricade. Le chef venu tout changea de face. La barricade était mal faite pour l'artillerie, il n'y avait place que pour deux canons ; le marquis mit en batterie deux pièces de seize, auxquelles on fit des embrasures. Comme il était penché sur un des canons, observant la batterie ennemie par l'embrasure, il aperçut Gauvain.
— C'est lui ! cria-t-il.
Alors il prit lui-même l'écouvillon et le fouloir chargea la pièce, fixa le fronton de mire, et pointa.
i. Ces enfants, qu'on verra plus loin, ont été | ri= dan- un pré édent combat.
W i- — gr.l TREV1NG T- TREIZE -
Trois fois il ajusta Gauvain, et le manqua. Le troisième coup ne réussit qu'à le décoiffer.
— Maladroit ! murmura Lantenac. Un peu plus bas, j'avais la tête.
Brusquement, la torche s'éteignit, et il n'eut plus devant lui que les ténèbres.
— Soit, dit-il.
Et se tournant vers les canonniers paysans, il cria :
— A mitraille !
Gauvain de son côté n'était pas moins sérieux. La situation s'aggravait. Une phase nouvelle du combat se dessinait. La barricade en était à le canonner. Qui sait si elle n'allait point passer de la défensive à l'offensive? Il avait devant lui, en défalquant les morts et les fuyards, au moins cinq mille combattants, et il ne lui restait à lui que douze cents hommes maniables. Que deviendraient les républicains si l'ennemi s'apercevait de leur petit nombre? Les rôles seraient intervertis. On était assaillant, on serait assailli. Que la barricade fît une sortie, tout pouvait être perdu.
Que faire:...
Gauvain était du pays, il connaissait la ville ; il savait que la vieille halle, où les vendéens s'étaient crénelés, était adossée à un dédale de ruelles étroites et tortueuses.
Il se tourna vers son lieutenant...
— Guéchamp, dit-il, je vous remets le commandement. Faites tout le feu que vous pourrez. Trouez la barricade à coups de canon. Occupez-moi tous ces gars-là.
- C'est compris, dit Guéchamp.
Massez toute la colonne armes chargées, et tenez-la prête à l'attaque.
Il ajouta quelques mots à l'oreille de Guéchamp.
— C'est entendu, dit Guéchamp.
Gauvain reprit :
- Tous nos tambours sont-ils sur pied ?
- Oui.
Nous en avons neuf. Gardez-en deux, donnez-m'en sept. Les sept tambours vinrent en silence se ranger devant Gauvain.
Alors Gauvain cria :
- A moi le bataillon du Bonnet-Rouge !
Douze hommes, dont un sergent sortirent du gros de la troupe.
— Je demande tout le bataillon, dit Gauvain.
— Le voilà, répondit le servent.
Vous êtes douze !
- Nous restons douze.
— C'est bien, dit Gauvain.
Ce sergent était le bon et rude troupier Radoub qui avait adopté au nom du bataillon les trois enfants rencontrés dans le bois de la Saudraie...
Un fourgon de fourrage était proche ; Gauvain le montra du doigt au sergent.
— Sergent, faites faire à vos hommes des liens de paille, et qu'on torde cette paille autour des fusils pour qu'on n'entende pas de bruit s'ils s'entre-choquent.
Une minute s'écoula, l'ordre fut exécuté en silence et dans l'obscurité...
— Soldats, ôtez vos souliers, reprit Gauvain.
— Nous n'en avons pas, dit le sergent.
Cela faisait, avec les sept tambours, dix-neùf hommes : Gauvain était le vingtième.
Il cria :
— Sur une seule file. Suivez-moi. Les tambours derrière moi. Le bataillon ensuite. Sergent, vous commanderez le bataillon.
Il prit la tête de la colonne, et, pendant que la canonnade continuait des deux côtés, ces vingt hommes, glissant comme des ombres, s'enfoncèrent dans les ruelles désertes...
Après vingt minutes de marche tortueuse, Gauvain, qui dans cette obscurité cheminait avec certitude, arriva à l'extrémité d'une ruelle d'où l'on rentrait dans la grande rue ; seulement on était de l'autre côté de la halle.
La position était tournée...
Gauvain parla à voix basse au sergent ; on défit la paille nouée autour des fusils ; les douze grenadiers se postèrent en bataille derrière l'angle de la ruelle, et les sept tambours, la baguette haute, attendirent.
Les décharges d'artillerie étaient intermittentes. Tout à coup, dans un intervalle entre deux détonations, Gauvain leva son épée, et d'une voix qui, dans ce silence, sembla un éclat de clairon, il cria :
— Deux cents hommes par la droite, deux cents hommes par la gauche, tout le reste sur le centre !
Les douze coups de fusil partirent, et les sept tambours sonnèrent la charge.
Et Gauvain jeta le cri redoutable des bleus :
— A la baïonnette ! Fonçons !
L'effet fut inouï.
Toute cette masse paysanne se sentit prise à revers, et s'ima-
gina avoir une nouvelle armée dans .le dos. En même temps, entendant le tambour, la colonne qui tenait le haut de la grande rue et que commandait Guéchamp s'ébranla, battant la charge de son côté, et se jeta au pas de course sur la barricade ; les paysans se virent entre deux feux ; la panique est un grossisse-, ment, dans la panique un coup de pistolet fait le bruit d'un coup de canon, toute clameur est fantôme, et l'aboiement d'un chien semble le rugissement d'un lion. Ajoutons que le paysan prend peur comme le chaume prend feu, et, aussi aisément qu'un feu de chaume devient incendie, une peur de paysan devient déroute. Ce fut une fuite inexprimable.
En quelques instants la halle fut vide les gars terrifiés se désagrégèrent, rien à faire pour les officiers. L'Imânus tua inutilement deux ou trois fuyards, on n'entendait que ce cri : Sauve qui peut ! et cette armée, à travers les rues de la ville comme à travers les trous d'un crible, se dispersa dans la campagne, avec une rapidité de nuée emportée par l'ouragan...
( 1 1 1 e p;,rti<\ livre II. I h.. p. III,)