Géographe arabe (x^-xii^ siècle
QUA TUE \ ING T- TREIZE VI i
il était précédé d'une protestation des imprimeurs, papetiers et libraires contre l'édit de 1635 qui frappait d'un impôt « les cuirs, les bières, le pied fourché, le poisson de mer et le papier » ; et au verso du frontispice on lisait une délicate adresse aux Gryphes, qui sont à Lyon ce que les Elzevirs sont à Amsterdam. De tout cela il résultait un exemplaire illustre, presque aussi rare que VA postal de Moscou.
Ce livre était beau ; c'est pourquoi René- Jean le regardait, trop peut-être. Le volume était précisément ouvert à une grande estampe représentant saint Barthélémy portant sa peau sur son bras. Cette estampe se voyait d'en bas... René- Jean la considéra avec un regard d'amour terrible, et Georgette. dont l'œil suivait la direction des yeux de son frère, aperçut l'estampe et dit :
— Gimage.
Ce mot sembla déterminer René-Jean. Alors, à la grande stupeur de Gros-Alain, il fit une chose extraordinaire.
Une grosse chaise de chêne était dans un angle de la bibliothèque ; René-Jean marcha à cette chaise, la saisit, et la traîna à lui tout seul jusqu'au pupitre. Puis, quand la chaise toucha le pupitre, il monta dessus et posa ses deux poings sur le livre.
Parvenu à ce sommet, il sentit le besoin d'être magnifique ; i! prit la « gimage » par le coin d'en haut et la déchira soigneusement ; cette déchirure de saint Barthélémy se fit de travers, mais ce ne fut pas la faute de René-Jean ; il laissa dans le livre tout le côté gauche avec un œil et un peu de l'auréole du vieil évangéliste apocryphe, et offrit à Georgette l'autre moitié du saint et toute sa peau. Georgette reçut le saint et dit :
— Momomme.
— Et moi ? cria Gros-Alain.
Il en est de la première page arrachée comme du premier sang versé. Cela décide le carnage.
René-Jean tourna le feuillet; derrière le saint il y avait le commentateur, Pantœnus ; René-Jean décerna Pantœnus à Gros- Alain.
Cependant Georgette déchira son grand morceau en deux petits, puis les deux petits en quatre ; si bien que l'histoire pourrait dire que saint Barthélémy, après avoir été écorché en Arménie, fut écartelé en Bretagne.
L'écartèlement terminé, Georgette tendit la main à René- Jean et dit : Encore !
Après le saint et le commentateur venaient, portraits rébarbatifs, les glossateurs. Le premier en date était Gavantus : René-Jean l'arracha, et mit dans la main de Georgette Gavantus
'tous les glossateurs de saint Barthélémy y passèrent.
Ayant encore arraché plusieurs gravures, et des cartes, René-Jean poussa « hors du lutrin l'in-quarto massif » qui ■ s'aplatit lamentablement sur le plancher
Il y eut un instant de silence et de terreur; la victoire a ses effrois. Les trois enfants se prirent les mains et se tinrent à distance, considérant le vaste volume démantelé.
Mais, après un peu de rêverie. Gros- Alain s'approcha énergiquement et lui donna un coup de pied.
Ce fut fini. L'appétit de la destruction existe. René-Jean donna son coup de pied, Georgette donna son coup de pied ce qui la fit tomber par terre, mais assise : elle en profita pour se jeter sur saint Barthélémy; tout prestige disparut; René-Jean se précipita, Gros-Alain se rua, et joyeux, éperdus, triomphants, impitoyables, déchirant les estampes, balafrant les feuillets arrachant les signets, égratignant la reliure décollant le cuir doré, déclouant les clous des coins d'argent, cassant le parchemin, déchiquetant le texte auguste, travaillant des pieds, des mains, des ongles, des dents, roses, riants, féroces, les trois anges de proie s'abattirent sur l'évangéliste sans défense.
Ils anéantirent l'Arménie, la Judée, le Bénévent où sont les reliques du saint.... toutes les figures, toutes les cartes, et l'exécution inexorable du vieux livre les absorba tellement qu'une souris passa sans qu'ils y prissent garde. Ce fut une extermination...
Quand ce fut fini, quand la dernière page fut détachée, quand la dernière estampe fut par terre, quand il ne resta plus du livre que des tronçons de texte et d'images dans un squelette de reliure, René-Jean se dressa debout, regarda le plancher jonché de toutes ces feuilles éparses, et battit des mains. Gros-Alain battit des mains.
Georgette prit à terre une de ces feuilles, se leva, s'appuya contre la fenêtre qui lui venait au menton, et se mit à déchiqueter par la croisée la grande page en petits morceaux.
Ce que voyant. René- Jean et Gros- Alain en firent autant. Ils ramassèrent et déchirèrent, ramassèrent encore et déchirèrent encore, par la croisée comme Georgette; et, page à page, émietté par ces petits doigts acharnés, presque tout l'antique livre s'envola dans le vent. Georgette, pensive, regarda ces essaims de petits papiers blancs se disperser à tous les souffles de l'air, et dit :
— Papillons.
Et le massacre se termina par un évanouissement dans l'azur.. .
1 1 1« partie, livre 111. |