RADOUB
L'attaque de la Tourgue par les soldats républicains a commencé au coucher du soleil. Mais les assaillants sont arrêtés dans la salle basse par une sorte de barricade très bien faite et vaillamment défendue, une « retirade ». Gauvain demande s'il y a quelqu'un pour escalader cette retirade. — » Moi! » dit le sergent Radoub.
Ici les assaillants eurent une stupeur. Radoub était entré par le trou de brèche, à la tête de la colonne d'attaque, lui sixième, et, sur ces hommes du bataillon parisien, quatre étaient déjà tombés. Après qu'il eut jeté ce cri : Moi ! on le vit, non avancer mais reculer, et baissé, courbé, rampant presque entre les jambes des combattants, regagner l'ouverture de la brèche, et sortir. Était-ce une fuite ? Un tel homme fuir? Qu'est-ce que cela voulait dire?
Arrivé hors de la brèche, Radoub, encore aveuglé par la fumée, se frotta les yeux comme pour en ôter l'horreur de la nuit, et, à la lueur des étoiles, regarda la muraille de la tour. Il fit ce signe de tête satisfait qui veut dire : Je ne m'étais pas trompé.
Radoub avait remarqué que la lézarde profonde de l'explosion de la mine montait au-dessus de la brèche jusqu'à cette meurtrière du premier étage dont un boulet avait défoncé et disloqué l'armature de fer. Le réseau des barreaux rompus pendait à demi arraché, et un homme pouvait passer.
Un homme pouvait passer, mais un homme pouvait-il monter? Par la lézarde, oui ; à la condition d'être un chat.
C'est ce qu'était Radoub...
Radoub posa à terre son mousqueton, ôta sa buffleterie, quitta son habit et sa veste, et ne garda que ses deux pistolets qu'il mit dans la ceinture de son pantalon et son sabre nu qu'il prit entre ses dents. La crosse des deux pistolets passait au-dessus de sa ceinture.
Ainsi allégé de l'inutile, et suivi des yeux dans l'obscurité par tous ceux de la colonne d'attaque qui n'étaient pas encore entrés dans la brèche, il se mit à gravir les pierres de la lézarde du mur comme les marches d'un escalier. N'avoir pas de souliers lui fut utile ; rien ne grimpe comme un pied nu ; il crispait ses orteils dans les trous des pierres. Il se hissait avec ses poings et s'affermissait avec ses genoux. La montée était rude. C'était quelque chose comme une ascension le long des dents d'une scie. — Heureusement, pensait-il, qu'il n'y a personne dans la chambre du premier étage, car on ne me laisserait pas escalader ainsi.
Il n'avait pas moins de quarante pieds à gravir de cette façon.
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A mesure qu'il montait, un peu gêné par les pommeaux saillants de ses pistolets, la lézarde allait se rétrécissant, et l'ascension devenait de plus en plus difficile. Le risque de la chute augmentait en même temps que la profondeur du précipice.
Enfin il parvint au rebord de la meurtrière ; il écarta le grillage tordu et descellé, il avait largement de quoi passer ; il se souleva d'un effort puissant, appuya son genou sur la corniche du rebord, saisit d'une main un tronçon de barreau à droite, de l'autre main un tronçon à gauche, et se dressa jusqu'à mi-corps devant l'embrasure de la meui trière, le sabre aux dents, suspendu par ses deux poings sur l'abîme.
Il n'avait plus qu'une enjambée à faire pour sauter dans la salle du premier étage.
Mais une face apparut dans la meurtrière.
Radoub vit brusquement devant lui dans l'ombre quelque chose d'effroyable : un œil crevé, une mâchoire fracassée, un masque sanglant.
Ce masque, qui n'avait plus qu'une prunelle, le regardait.
Ce masque avait deux mains; ces deux mains sortirent de l'ombre et s'avancèrent vers Radoub ; l'une, d'une seule poignée, lui prit ses deux pistolets dans sa ceinture, l'autre lui ôta son sabre des dents.
Radoub était désarmé. Son genou glissait sur le plan incliné de la corniche, ses deux poings crispés aux tronçons du grillade suffisaient à peine à le soutenir, et il avait derrière lui quarante pieds de précipice.
Ce masque et ces mains, c'était Chante-en-hiver '.
Chante-en-hiver, suffoqué par la fumée qui montait d'en bas, avait réussi à entrer dans l'embrasure de la meurtrière; là, l'air extérieur l'avait ranimé, la fraîcheur de la nuit avait figé son sang, et il avait repris un peu de force ; tout à coup il avait vu surgir au dehors devant l'ouverture le torse de Radoub ; alors. Radoub ayant les mains cramponnées aux barreaux et n'ayant que le choix de se laisser tomber ou de se laisser désarmer. Chante-en-hiver, épouvantable et tranquille, lui avait cueilli ses pistolets à sa ceinture et son sabre entre les dents.
Un duel inouï commença. Le duel du désarmé et du blessé
Évidemment, le vainqueur c'était le mourant. Une balle suffisait pour jeter Radoub dans le gouffre béant sous ses pieds.
Par bonheur pour Radoub, Chante-en-hiver, ayant les deux pistolets dans une s*ule main, ne put en tirer un et fut forcé de se
i. Paysan breton, qui a quitté la salle basse où il venait d'être mutilé, pour prier et mourir tranquille dans la chambre du premier étage.
servir du sabre. Il porta un coup de pointe à l'épaule de Radoub. Ce coup de sabre blessa Radoub et le sauva.
Radoub, sans armes, mais ayant toute sa force, dédaigna sa blessure qui d'ailleurs n'avait pas entamé l'os, fit un soubresaut en avant, lâcha les barreaux et bondit dans l'embrasure.
Là il se trouva face à face avec Chante-en-hiver, qui avait jeté le sabre derrière lui et qui tenait les deux pistolets dans ses deux poings.
Chante-en-hiver, dressé sur ses genoux, ajusta Radoub presque à bout portant, mais son bras affaibli tremblait, et il ne tira pas tout de suite.
Radoub profita de ce répit pour éclater de rire.
— Dis donc, cria-t-il. Vilain-à-voir ! est-ce que tu crois me faire peur avec ta gueule en bœuf à la mode ? Sapristi comme on t'a délabré le minois !
Chante-en-hiver le visait.
Radoub continua :
— Ce n'est pas pour dire., mais tu as eu la gargoine joliment chiffonnée par la mitraille. Mon pauvre garçon, Bellone t'a fracassé la physionomie. Allons, allons, crache ton petit coup de pistolet, mon bonhomme.
Le coup partit et passa si près de la tête qu'il arracha à Radoub la moitié de l'oreille. Chante-en-hiver éleva l'autre bras armé du second pistolet, mais Radoub ne lui laissa pas le temps de viser.
— J'ai assez d'une oreille de moins, cria-t-il. Tu m'as blessé deux fois. A moi la belle.
Et il se rua sur Chante-en-hiver, lui rejeta le bras en l'air, fit partir le coup qui alla n'importe où, et lui saisit et lui mania sa mâchoire disloquée.
Chante-en-hiver poussa un rugissement et s'évanouit.
Radoub l'enjamba et le laissa dans l'embrasure.
Ayant fait quelques pas, il aperçut, dans la pénombre, « tout un arsenal », préparé par les assiégés pour la défense de cette salle du premier étage.
Et il se jeta dessus, ébloui.
Alors il devint formidable.
La porte de l'escalier communiquant aux étages d'en haut et d'en bas était visible, toute grande ouverte, à côté de la table chargée d'armes. Radoub... prit dans ses deux mains deux pistolets à deux coups et les déchargea à la fois au hasard sous la porte dans la spirale de l'escalier, puis il saisit une espingole et la déchargea, puis il empoigna un tromblon gorgé de chevrotines
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et le déchargea. Le tromblon, vomissant quinze balles, sembla un coup de mitraille. Alors Radoub, reprenant haleine, cria d'une voix tonnante dans l'escalier : Vive Paris !
Et, s'emparant d'un deuxième tromblon plus gros que le premier, il le braqua sous la voûte tortueuse de la vis de Saint- Gilles, et attendit.
Le désarroi dans la salle basse fut indescriptible. Ces étonnements imprévus désagrègent la résistance...
— Ils sont en haut ! cria le marquis.
Ce cri détermina l'abandon de la retirade, une volée d'oiseaux n'est pas plus vite en déroute, et ce fut à qui se précipiterait dans l'escalier...
IIIe partie, livre IV, chap. x.i