AU COMMENCEMENT DE CE SIÈCLE
Au commencement de ce siècle, un enfant habitait, dans le quartier le plus désert de Paris, une grande maison qu'entourait et qu'isolait un grand jardin. Cette maison s'était appelée, avant la révolution, le couvent des Feuillantines. Cet enfant vivait là seul, avec sa mère et ses deux frères- et un vieux prêtre, ancien oratorien, encore tout tremblant de 93, digne vieillard persécuté jadis et indulgent maintenant, qui était leur clément précepteur, et qui leur enseignait beaucoup de latin, un peu de grec et p is du tout d'histoire. Au fond du jardin, il y avait de très grands arbres qui cachaient une ancienne chapelle à demi ruinée. Il était défendu aux enfants d'aller jusqu'à cette chapelle. Aujourd'hui ces arbres, cette chapelle et cette maison ont disparu. Les embellissements qui ont sévi sur le jardin du Luxembourg se sont prolongés jusqu'au Val-de-Grâce et ont détruit cette humble oasis...
Le plus jeune des trois frères, quoiqu'on lui fît dès lors épeler Virgile, était encore tout à fait un enfant.
Cette maison des Feuillantines est aujourd'hui son cher et religieux souvenir. Elle lui apparaît couverte d'une sorte d'ombre
1. Ce titre n'est pas dans la préface, dont les chapitres sont simplement numérotés. Les pages qu'on va lire appartiennent aux chapitres iv et v.
2. Les deux frères de Victor Hugo étaient Abel et Eugène ; Victor était le plus jeune. (Voir l'Introduction de cette Anthologie tome I.)
sauvage. C'est là qu'au milieu des rayons et des roses se faisait en lui la mystérieuse ouverture de l'esprit. Rien de plus tranquille que cette haute masure fleurie, jadis couvent, maintenant solitude, toujours asile. Le tumulte impérial y retentissait pourtant. Par intervalles, dans ces vastes chambres d'abbaye, dans ces décombres de monastère, sous ces voûtes de cloître démantelé, l'enfant voyait aller et venir, entre deux guerres dont il entendait le bruit, revenant de l'armée et repartant pour l'armée, un jeune général qui était son père et un jeune colonel qui était son oncle ; ce charmant fracas paternel l'éblouissait un moment ; puis, à un coup de clairon, ces visions de plumets et de sabres s'évanouissaient, et tout redevenait paix et silence dans cette ruine où il y avait une aurore.
Ainsi vivait, déjà sérieux, il y a soixante ans, cet enfant qui était moi.
Je me rappelle toutes ces choses, ému.
C'était le temps d'Eylau, d'Ulm, d'Auerstaedt et de Friedland, de l'Elbe forcé de Spandau. d'Erfurt et de Salzbourg enlevés. des cinquante et un jours de tranchée de Dantzick. des neuf cents bouches à feu vomissant cette victoire énorme, Wagram ; c'était le temps des empereurs sur le Niémen, et du czar saluant le césar; c'était le temps où il y avait un département du Tibre, Paris chef-lieu de Rome ; c'était l'époque du pape détruit au Vatican, de l'inquisition détruite en Espagne, du moyen âge détruit dans l'agrégation germanique, des sergents faits princes, des postillons faits rois, des archiduchesses épousant des aventuriers ; c'était l'heure extraordinaire : à Austerlitz la Russie demandait grâce, à Iéna- la Prusse s'écroulait, à Essling l'Autriche s'agenouillait, la confédération du Rhin annexait l'Allemagne à la France, le décret de Berlin, formidable, faisait presque succéder à la déroute de la Prusse la fa llite de l'Angleterre, la fortune à Potsdam livrait l'épée de Frédéric à Napoléon qui dédaignait de la prendre, disanj : J'ai la mienne. Moi, j'ignorais tout cela, j'étais petit.
Je vivais dans les fleurs.
Je vivais dans ce jardin des Feuillantines, j'y rôdais comme un enfant, j'y errais comme un homme, j'y regardais le vol des papillons et des abeilles, j'y cueillais des boutons-d'or et des liserons, et je n'y voyais jamais personne que ma mère, mes frères et le bon vieux prêtre, son livre sous le bras.
Parfois, malgré la défense, je m'aventurais jusqu'au hallier farouche du fond du jardin; rien n'y remuait que le vent, rien n'y parlait que les nids, rien n'y vivait que les arbres; et je considérais à travers les branches la vieille chapelle dont les
vitres défoncées laissaient voir la muraille intérieure bizarrement incrustée de coquillages marins. Les oiseaux entraient et sortaient par les fenêtres. Ils étaient là chez eux. Dieu et les oiseaux, cela va ensemble.
Un soir, ce devait être vers 1809, mon père était en Espagne, quelques visiteurs étaient venus voir ma mère, événement rare aux Feuillantines. On se promenait dans !e jardin; mes frères étaient restés à l'écart. Ces visiteurs étaient trois camarades de mon père ; ils venaient apporter ou demander de ses nouvelles ; ces hommes étaient de haute taille ; je les suivais, j'ai toujours aimé la compagnie des grands ; c'est ce qui, plus tard, m'a rendu facile un long tête-à-tête avec l'océan.
Ma mère les écoutait parler, je marchais derrière ma mère.
Il y avait fête ce jour-là, une de ces vastes fêtes du premier empire. Quelle fête ? je l'ignorais. Je l'ignore encore. C'était un soir d'été ; la nuit tombait splendide. Canon des Invalides, feu d'artifice, lampions ; une rumeur de triomphe arrivait jusqu'à notre solitude ; la grande ville célébrait la grande armée et le grand chef ; la cité avait une auréole, comme si les victoires étaient une aurore ; le ciel bleu devenait lentement rouge ; la fête impériale se réverbérait jusqu'au zénith ; des deux dômes qui dominaient le jardin des Feuillantines, l'un, tout près,- le Yal-de-Grâce, masse noire, dressait une flamme à son sommet et semblait une tiare qui s'achève en escarboucle ; l'autre, lointain, le Panthéon gigantesque et spectral, avait autour de sa rondeur un cercle d'étoiles, comme si, pour fêter un génie, il se faisait une couronne des âmes de tous lès grands hommes auxquels il est dédié.
La clarté de la fête, clarté superbe, vermeille, vaguement sanglante, était telle qu'il faisait presque grand jour dans le jardin.
Tout en se promenant, le groupe qui marchait devant moi était parvenu, peut-être un peu malgré ma mère, qui avait des velléités de s'arrêter et qui semblait ne vouloir pas aller si loin, jusqu'au massif d'arbres où était la chapelle.
Ils causaient, les arbres étaient silencieux, au loin le canon de la solennité tirait de quart d'heure en quart d'heure. Ce que je vais dire est pour moi inoubliable.
Comme ils allaient entrer sous les arbres, un des trois interlocuteurs s'arrêta, et regardant le ciel nocturne plein de lumière, s'écria :
— N'importe ! cet homme est grand.
Une voix sortit de l'ombre et dit :
— Bonjour, Lucotte1, bonjour, Drouetf, bonjour, Tilly\
Et un homme, de haute stature aussi lui, apparut dans le clair-obscur des arbres.
Les trois causeurs levèrent la tête.
— Tiens ! s'écria l'un d'eux.
Et il parut prêt à prononcer un nom.
Ma mère, pâle, mit un doigt sur sa bouche.
Ils se turent.
Je regardais, étonné.
L'apparition, c'en était une pour moi, reprit :
— Lucotte, c'est toi qui parlais.
— Oui, dit Lucotte.
Tu disais ; cet homme est grand.
— Oui.
- Eh bien, quelqu'un est plus grand que Napoléon.
— Qui?
— Bonaparte.
Il y eut un silence. Lucotte le rompit.
— Après Marengo ?
L'inconnu répondit :
— Avant Brumaire.
Le général Lucotte, qui était jeune, riche, beau, heureux tendit la main à l'inconnu et dit :
— Toi, ici ! je te croyais en Angleterre.
L'inconnu, dont je remarquais la face sévère, l'œil profond et les cheveux grisonnants, repartit
— Brumaire, c'est la chute.
— De la république, oui.
— Xon, de Bonaparte.
Ce mot, Bonaparte, m'étonnait beaucoup. J'entendais toujours dire « l'empereur ». Depuis, j'ai compris ces familiarités hautaines de la vérité. Ce jour-là, j'entendais pour la première fois le grand tutoiement de l'histoire.
Les trois hommes c'étaient trois généraux, écoutaient stupéfaits et sérieux.
Lucotte s'écria :
— Tu as raison. Pour effacer Brumaire, je ferais tous les sacrifices. La France grande, c'est bien ; la France libre, c'est mieux
— La France n'est pas grande si elle n'est pas libre.
i. Depuis, comte de Sopetran. [NoU de l'Auteur.)