Depuis, comte d'Erlon. (Xote de F Auteur
5 Depuis, gouverneur de Ségovie. (Xote rf. l'Auteur |
ACTES ET PAROLES. 1 - të5
— C'est encore vrai. Pour revoir la France libre, je donnerais ma fortune. Et toi ?
— Ma vie, dit l'inconnu.
Il y eut encore un silence. On entendait le grand bruit de Paris joyeux, les arbres étaient roses, le reflet de la fête éclairait les visages de ces hommes, les constellations s'effaçaient audessus de nos têtes dans le flamboiement de Paris illuminé, la lueur de Napoléon semblait remplir le ciel.
Tout à coup l'homme si brusquement apparu se tourna vers moi qui avais peur et me cachais un peu, me regarda fixement, et me dit :
— Enfant, souviens-toi de ceci : avant tout, la liberté. Et il rentra sous les arbres, d'où il venait de sortir.
Qui était cet homme ?
Un proscrit.
Victor Fanneau de Lahorie était un gentilhomme breton rallié à la république. Il était l'ami de Moreau1, breton aussi. En Vendée, Lahorie connut mon père, plus jeune que lui de vingt-cinq ans. Plus tard, il fut son ancien à l'armée du Rhin ; il se noua entre eux une de ces fraternités d'armes qui font qu'on donne sa vie l'un pour l'autre. En 1S01 Lahorie fut impliqué dans la conspiration de Moreau contre Bonaparte. Il fut prosent, sa tête fut mise à prix, il n'avait pas d'asile; mon père lui ouvrit sa maison ; la vieille chapelle des Feuillantines, ruine, était bonne à protéger cette autre ruine, un vaincu. Lahorie accepta l'asile comme il l'eût offert, simplement ; et il vécut dans cette ombre, caché.
Mon père et ma mère seuls savaient qu'il était là.
Le jour où il parla aux trois généraux, peut-être fit-il une imprudence...
Ma mère nous recommanda le silence, que les enfants gardent si religieusement. A dater de ce jour, cet inconnu cessa d'être mystérieux dans la maison. A quoi bon la continuation du mystère, puisqu'il s'était montré5 II mangeait à la table de famille, il allait et venait dans le jardin, et donnait çà et là des coups de bêche, côte à côte avec le jardinier ; il nous conseillait : il ajoutait ses leçons aux leçons du prêtre ; il avait une façon de me prendre dans ses bras qui me faisait rire et qui me faisait peur ; il m'élevait en l'air, et me laissait presque retomber jusqu'à terre. Une certaine sécurité, habituelle à tous les exils prolongés, lui était venue. Pourtant il ne sortait jamais. Il était gai. Ma
i. Du général Moreau qui fut exilé pour avoir trempé dans le complot de Cadoudal contre Bonaparte premier consul, et qui devait périr à Dresde en combattant contre sa patrie dans les rangs des Russes (1763-1813).
t36 ACTES ET PAROLES. I
mère était un peu inquiète, bien que nous fussions entourés de fidélités absolues.
Lahorie était un homme simple, doux, austère, vieilli avant l'âge, savant, ayant le grave héroïsme propre aux lettrés. Une certaine concision dans le courage distingue l'homme qui remplit un devoir de l'homme qui joue un rôle ; le premier est Phocion1, le second est Murât. Il y avait du Phocion dans Lahorie.
Nous les enfants, nous ne savions rien de lui, sinon qu'il était mon parrain. Il m'avait vu naître ; il avait dit à mon père : Hugo est iin mot du nord, il faut l'adoucir par un mot du midi, et compléter le germain par le romain. Et il me donna le nom de Victor, qui du reste était le sien. Quant à son nom historique, je l'ignorais. Ma mère lui disait général, je l'appelais mon parrain. Il habitait toujours la masure du fond du jardin, peu soucieux d? la pluie et de la neige qui, l'hiver, entraient par les croisées sans vitres ; il continuait dans cette chapelle son bivouac. Il avait derrière l'autel un lit de camp, avec ses pistolets dans un coin, et un Tacite qu'il me faisait expliquer.
J'aurai toujours présent à la mémoire le jour où il me prit sur ses genoux, ouvrit ce Tacite qu'il avait, un in-octavo relié en parchemin, édition Herhan, et me lut cette ligne : Urbem Romani a principio reges habuere'1.
Il s'interrompit et murmura à demi-voix :
— Si Rome eût gardé ses rois, elle n'eût pas été Rome.
Et, me regardant tendrement, il redit cette grande parole :
— Enfant, avant tout la liberté.
Un jour il disparut de la maison. J'ignorais alors pourquoi3. Des événements survinrent, il y eut Moscou, la Bérésina, un commencement d'ombre terrible. Xous allâmes rejoindre mon père en Espagne. Puis nous revînmes aux Feuillantines. Un soir d'octobre 1812, je passais, donnant la main à ma mère, devant l'église Saint-Jacques-du-Haut-Pas. Une grande affiche blanche était placardée sur une des colonnes du portail, celle de droite : je vais quelquefois revoir cette colonne. Les passants regardaient obliquement cette affiche, semblaient en avoir un peu peur, et. après l'avoir entrevue doublaient le pas. Ma mère s'arrêta, et me dit : Lis. Je lus. Je lus ceci : « — Empire français. — Par sentence du premier conseil de guerre, ont été fusillés en plaine de
1. Général et orateur athénien qui fut injustement condamnô à boire la ciguë, en 317 avant J.-C.
2. « Dans le commencement, Rome fut à des rois. » (Traduction de Victor Hugo.)
3. Voir le livre Victor Hugo raconté par un témoin de sa vie. {Xote de Victor Hugo.)
Grenelle pour crime de conspiration contre l'empire et Tempe reur. les trois ex-généraux Malet. Guibal et Lahorie ».
— - Lahorie, me dit ma mère. Retiens ce nom.
Et elle ajouta :
— C'est ton parrain.
... Ce n'est pas vainement que j'ai eu, tout petit, de l'ombre de proscrit sur ma tête, et que j'ai entendu la voix de celui qui devait mourir dire ce mot du droit et du devoir : Liberté...
L'homme qui publie aujourd'hui ce recueil, Actes et Paroles, et qui dans ces volumes, Avant l'exil, Pendant l'exil, Depuis l'exil, ouvre à deux battants sa vie à ses contemporains, cet homme a traversé beaucoup d'erreurs. Il compte, si Dieu lui en accorde le temps, en raconter les péripéties sous ce titre : Histoire des révolutions intérieures d'une conscience honnête. Tout homme peut, s'il est sincère, refaire l'itinéraire, variable pour chaque esprit, du chemin de Damas. Lui, comme il l'a dit quelque part, il est fils d'une vendéenne, amie de madame de la Rochejaquelein, et d'un soldat de la révolution et de l'empire, ami de Desaix, de Jourdan et de Joseph Bonaparte ; il a subi les conséquences d'une éducation solitaire et complexe où un proscrit républicain donnait la réplique à un proscrit prêtre. Il y a toujours eu en lui le patriote sous le vendéen ; il a été napoléonien en 1813, bourbonien en 1814 ; comme presque tous les hommes du commencement de ce siècle, il a été tout ce qu'a été le siècle : illogique et probe, légitimiste et voltairien, chrétien littéraire, bonapartiste libéral, socialiste à tâtons dans la royauté; nuances bizarrement réelles, surprenantes aujourd'hui; il a été de bonne foi toujours ; il a eu pour effort de rectifier son rayon visuel au milieu de tous ces mirages ; toutes les approximations possibles du vrai ont tenté tour à tour et quelquefois trompé son esprit: ces aberrations successives où, disons le, il n'y a jamais eu un pas en arrière, ont laissé trace dans ses œuvres ; on peut en constater çà et là l'influence ; mais, il le déclare ici, jamais dans tout ce qu'il a écrit, même dans ses livres d'enfant et d'adolescent, jamais on ne trouvera une ligne contre la liberté. Il y a eu lutte dans son âme entre la royauté que lui avait imposée le prêtre catholique et la liberté que lui avait recommandée le soldat républicain ; la liberté a vaincu. Là est l'unité de sa vie.
Il cherche à faire en tout prévaloir la liberté. La liberté, c'est, dans la philosophie, la Raison, dans l'art, l'Inspiration, dans la politique, le Droit.
438 — ACl'ES ET PAROLES 1
IVANT L'EXIL.
Laissons de côté les discours prononcés à l'Académie française, où Victor Hugo, élu le 7 janvier 1841, vint * prendre séance >• le 2 juin. Il succédait à Xépomucène Lemercier, auteur d'une tragédie d'Agamemnon, et celui-là même qui, furieusement « classique », s'était écrié :
« Avec impunité les Hugo font des vers ! »
C'est en octobre 1849, à propos de l'expédition de Rome, que le député conservateur, ou plutôt républicain bonapartiste — car Hugo combattit pour la candidature du prince Louis Bonaparte à la présidence de la République, — rompit avec la droite. Il devint un des chefs du parti républicain par son discours du 15 janvier 1850 contre la loi Falloux. Ce discours a pour titre : la Liberté de l'enseignement.