KM VOYAGE. I
les fentes de la vieille porte et nous caressait le visage. Elle était courbée sur son livre et lisait à voix haute.
Pendant qu'elle lisait, je n'écoutais pas le sens des paroles, j'écoutais le son de sa voix...
Je ne l'embrassais jamais de moi-même ; c'était elle qui m'appelait et me disait : Embrasse-moi donc.
Le jour où nous partîmes, j'eus deux grands chagrins : [a quitter, et lâcher mes oiseaux...
Bavonne est resté dans ma mémoire comme un lieu vermeil et souriant. C'est là qu'est le plus ancien souvenir de mon cœur... C'est là que j'ai vu poindre, dans le coin le plus obscur de mon âme, cette première lueur inexprimable, aube divine de l'amour.
Ne trouvez-vous pas... qu'un pareil souvenir est un lien, et un lien que rien ne peut détruire ?
Chose étrange que deux êtres puissent être liés de cette chaîne pour toute la vie, et ne pas se manquer pourtant, et ne pas se chercher, et être étrangers l'un à l'autre, et ne pas même se connaître ! La chaîne qui m'attache à cette douce enfant ne s'est pas rompue, mais le fil s'est brisé.
A peine arrivé à Bayonne, j'ai fait le tour de la ville par les remparts, cherchant la maison, cherchant la porte, cherchant le verrou ; je n'ai rien retrouvé, ou du moins rien reconnu.
Où est-elle? que fait-elle? est-elle morte? Si elle vit, elle est mariée sans doute, elle a des enfants. Elle est veuve peut-être, et vieillit à son tour. Comment se peut-il que la beauté s'en aille, et que la femme reste? Est-ce que la femme d'à présent est bien le même être que la jeune fille d'autrefois?
Peut-être viens-je de la rencontrer? Peut-être est-elle la femme quelconque à laquelle j'ai demandé mon chemin tout à l'heure, et qui m'a regardé m'éloigner comme un étranger?
Qu'il y a une amère tristesse dans tout ceci ! Nous ne sommes donc que des ombres. Nous passons les uns auprès des autres, et nous nous effaçons comme des fumées dans le ciel profond et bleu de l'éternité. Les hommes sont dans l'espace ce que les heures sont dans le temps. Quand ils ont sonné, ils s'évanouissent. Où va notre jeunesse ? où va notre enfance ? Hélas !
Où est la belle jeune fille de 1812? où est l'enfant que j'étais alors? Nous nous touchions dans ce temps-là, et maintenant nous nous touchons encore peut-être, et il y a un abîme entre nous. La mémoire, ce pont du passé, est brisée entre elle et moi. Elle ne connaîtrait pas mon visage, et je ne reconnaîtrais pas le son de sa voix. Elle ne sait plus mon nom, et je ne sais pas le sien.