‹ uvres choisies illustréesChapitre 196 sur 240 · I.\ VOYAGE. I · texte numérisé non relu

I.\ VOYAGE. I

les gravures d'un vieil exemplaire des Mille et une nuits. Cet exemplaire m'avait été donné par le général Lahorie, mon parrain, qui mourut, quelques mois après l'époque dont je parle, à la plaine de Grenelle.

Eugène et moi, nous achetions aux petits garçons de la ville tous les chardonnerets et tous les verdiers qu'ils nous apportaient. Nous mettions ces pauvres oiseaux dans des cages d'osier. Quand une cage était remplie, nous en achetions une autre. Nous avions ainsi cinq cages pleines. Lorsqu'il fallut partir, nous donnâmes la volée à tous ces jolis oiseaux. Ce fut tout à la fois pour nous une joie et un crève-cœur.

C'était une personne de la ville, une veuve, je crois, qui louait cette maison à ma mère. Cette veuve habitait elle-même un pavillon voisin de notre logis. Elle avait une fille de quatorze ou quinze ans. Ma mémoire, après trente années, n'a perdu aucun des traits de cette angélique figure.

Je la vois encore. Elle était blonde et svelte, et me paraissait grande. C'était un regard doux et voilé, au profil virgilien, comme on rêve Amaryllis1 ou la Galatée qui s'enfuit sous les saules2. Elle avait le cou admirablement attaché et d'une pureté adorable, la main petite, le bras blanc et le coude un peu rouge, ce qui tenait à son âge ; détail que le mien ignorait alors. Elle était habituellement coiffée d'un madras thé à bordure verte, étroitement serré du sommet de la tête à la nuque, de façon à laisser le front à découvert et à ne cacher que la moitié de la chevelure. Je ne me rappelle pas la robe qu'elle portait.

Cette belle enfant venait jouer avec nous. Quelquefois Abèl et Eugène, mes aînés, plus grands et plus sérieux que moi, et • faisant les hommes ••>, comme disait ma mère, allaient voir l'exercice à feu sur le rempart ou montaient dans leur chambre pour étudier Sobrino et feuilleter Cormon. Alors j'étais seul, je sentais l'ennui venir, que faire ? Elle m'appelait et me disait : Viens, que je te lise quelque chose.

Il y avait dans la cour une porte rehaussée de quelques marches et fermée d'un gros verrou rouillé que je vois encore, un verrou rond, à poignée en queue de porc, comme on en trouve parfois dans les vieilles caves. C'était sur ces marches qu'elle allait s'asseoir. Je me tenais debout derrière elle, le dos appuyé à la porte. Elle me lisait je ne sais plus quel livre, ouvert sur ses genoux. Nous avions au-dessus de nos têtes un ciel éclatant et un beau soleil qui pénétrait de lumière les tilleuls et changeait les feuilles vertes en feuilles d'or. Un vent tiède passait à travers

i. Nom donné par Virgile à une bergère (Voir l'églogue I et l'églogue III . .-. Voir la IIIe églogue ck- Virgile.

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