‹ uvres choisies illustréesChapitre 206 sur 240 · A MONSIEUR OCTAVE LACROIX · texte numérisé non relu

A MONSIEUR OCTAVE LACROIX

Haitteville-House, 30 juin 1862.

J'habite au bord de la mer une maison bâtie il y a soixante ans par un corsaire anglais et appelée Hauteville-House. Moi, représentant du peuple et soldat proscrit de la république française, je paye tous les ans le droit de poulage à la reine d'Angleterre, dame des îles de la Manche, comme duchesse de Normandie et ma suzeraine féodale. Voilà un des bizarres effets de l'exil.

Je vis ici solitaire, avec ma femme, ma fille ' et mes deux fils, Charles et François. Quelques proscrits sont venus me rejoindre, et nous faisons une famille. Tous les mardis, je donne à dîner à quinze petits enfants pauvres, choisis parmi les plus indigents de l'île, et ma famille et moi nous les servons ; je tâche par là de faire comprendre l'égalité et la fraternité à ce pays féodal. De temps en temps un ami passe la mer et vient me serrer la main. Ce sont là nos fêtes. J'ai des chiens, des oiseaux, des fleurs. J'espère pouvoir avoir, l'année prochaine, une petite voiture avec un cheval. Ma fortune, fort ébranlée et presque détruite par le coup d'état, a été un peu réparée par le livre les Misérables. Je me lève de bon matin, je me couche de bonne heure, je travaille toute la journée, je me promène au bord de la mer, j'ai pour écrire une espèce de fauteuil naturel dans un rocher, en un bel endroit appelé Firmain-bay ; je ne lis pas les sept cent quarante articles publiés depuis trois mois contre moi (et comptés par mes éditeurs) dans les journaux catholiques de Belgique, d'Italie, d'Autriche et d'Espagne. J'aime beaucoup l'excellent et laborieux petit peuple qui m'entoure, et je crois que j'en suis un peu aimé. Je ne fume pas, je mange du roastbeef comme un anglais et je bois la bière comme un allemand; ce qui n'empêche point la Espana, journal-prêtre de Madrid, d'affirmer que Victor Hugo n'existe pas, et que le véritable auteur des Slisérables s'appelle Satan.

Voilà à peu près, monsieur, tous les détails que vous me demandez...

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