‹ uvres choisies illustréesChapitre 219 sur 240 · V.iii LETTRES .1 LA FIANCEE · texte numérisé non relu

V.iii LETTRES .1 LA FIANCEE

7 janvier. — La rue des Feuillantines percée là où fut le jardin de mon enfance est fort bombardée. J'y ai reçu presque un obus.

Ma blanchisseuse, n'ayant plus de quoi faire du feu et obligée de refuser le linge à blanchir, a fait à M. Clemenceau, maire du IXe arrondissement, une demande de charbon, en payant, que j'ai apostillée ainsi :

« Je me résigne à tout pour la défense de Paris, à mourir de faim et de froid, et même à ne pas changer de chemise. Pourtant je recommande ma blanchisseuse à M. le maire du IXe arrondissement. » — Et j'ai signé. Le maire a accordé le charbon.

LETTRES A LA FIANCEE

Nous avons eu plusieurs fois à parler du mariage de Victor Hugo avec Mlle Adèle Foucher (Voir, principalement, la Notice sur H an d'Islande. en tête de ce volume). Au reste, une des nombreuses Lettres à la Fiancée est une sorte d'histoire — jusqu'au jour où elle fut écrite (26 avril 1821) — du mutuel amour, et surtout de l'amoiir (celui de Victor Hugo> qui finit par aplanir tous les obstacles et aboutir au mariage du 12 octobre 1822. Voici cette lettre :

Sais-tu, Adèle, te rappelles-tu que c'est aujourd'hui l'anniversaire du jour qui a décidé de toute ma vie? C'est le 26 avril 1819, un soir où j'étais assis à tes pieds, que tu me demandas mon plus grand secret, en me promettant de me dire le tien. Tous les détails de cette enivrante soirée sont dans ma mémoire comme si c'était d'hier, et cependant depuis il s'est écoulé bien des jours de découragement et de malheur. J'hésitai quelques minutes avant de te livrer toute ma vie, puis je t'avouai en tremblant que je t'aimais, et après ta réponse, mon Adèle, j'eus un courage de lion. Je m'attachai avec violence à l'idée d'être quelque chose pour toi, tout mon être fut fortifié, je voyais enfin au moins une certitude sur la terre, celle d'être aimé. Oh ! dis-moi que tu n'as pas oublié cette soirée, dis-moi que tu te la rappelles. Je ne vis au bonheur et au malheur que depuis ce moment-là. N'est-il pas vrai, mon Adèle bien-aimée, que tu ne l'as point oubliée ?

Eh bien, par une fatalité bizarre que j'admire dans mes moments d'humeur contre Dieu (pardonne), ce fut précisément

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cet anniversaire de mon bonheur, permets-moi de dire du tien, qui fut choisi pour tout renverser : c'est le 26 avril 1820 que nos familles apprirent ce que nul n'avait le droit de lire dans nos âmes, excepté nous. C'est d'un 26 avril que dataient mes espérances, c'est d'un 26 avril que data mon désespoir1, je n'ai eu qu'une année de bonheur, et voici la seconde année de malheur qui commence. Arriverai-je à la troisième ?

Tu ne sais pas, Adèle, et c'est un aveu que je ne puis faire qu'à toi, tu ne sais pas que, le jour où il fut décidé que je ne te verrais plus, j'ai pleuré ! oui, pleuré véritablement, comme je n'avais point pleuré depuis dix ans, comme je ne pleurerai sans doute plus. Je supportai une discussion pénible, j'entendis même l'arrêt de notre séparation avec un visage d'airain : puis, quand tes parents furent partis, ma mère me vit pâle et muet, elle devint plus tendre que jamais, elle essaya de me consoler ; alors je m'enfuis et, quand je fus seul, je pleurai amèrement et longtemps.

J'étais resté impassible et glacé tant que je n'avais vu dans ma séparation de toi que la nécessité de mourir ; mais lorsqu'un peu de réflexion m'eut démontré que mon devoir était de te conserver un défenseur tant que tu pourrais en avoir besoin, je pleurai comme un lâche, et je n'eus plus la force de considérer de sang-froid l'obligation de vivre loin de toi, et de vivre.

Depuis ce jour, je ne respire, je ne parle, je ne marche, je n'agis qu'en pensant à toi. Je suis comme dans le veuvage ; puisque je ne puis être près de toi il n'y a plus de femme au monde pour moi que ma mère ; dans les salons où j'ai été jeté, on me croit l'être le plus froid qu'il y ait, nul ne sait que j'en suis le plus passionné.

Ces détails ne peuvent t'ennuyer, je rends compte de ma conduite à ma femme ; je serais bien heureux si tu pouvais me dire les mêmes choses de toi.

Je t'ai vue ce matin et ce soir ; il fallait bien que je te visse pour qu'un tel anniversaire ne passât pas sans quelque joie. Ce matin, je n'ai pas osé te parler, tu m'as tout défendu avant le 28 ; je respecte ton ordre, mais il m'a. bien affligé. Adieu pour ce soir, mon Adèle, la nuit est avancée, tu dors et tu ne songes pas à une boucle de tes cheveux que, chaque soir, avant de s'endormir, ton mari presse religieusement sur ses lèvres.

« Ton mari », « ma femme •> '.... Jamais le jeune amoureux n'admit ou ne voulut admettre que cette Adèle dont on l'avait séparé pût n'être pas, un

1. Les relations furent rompues entre la générale llugn et les F ber.

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jour, sa femme, en effet. Mais c'est seulement après la mort de la générale Hugo (juin 182 1), qu'il réussit à renouer avec les Foucher.

En 1819, Victor avait dix-sept ans; Adèle en avait seize; et l'auteur anonyme des excellentes notices qui accompagnent les Lettres à la Fiancée (M. Paul Meurice, certainement) trace de l'enfant qu'elle était encore ce portrait: «Adèle, en même temps que le charme, avait déjà l'éclat. Brune, avec d'abondants cheveux noirs et de longs sourcils fermement arqués, de grands yeux vifs et doux, le nez fin et droit, la bouche de la forme la plus délicate et la plus suave, elle était adorablement belle, adorablement jolie ».

La première des Lettres à la Fiancée est de janvier 1820 ; la dernière, du 4 octobre 1822. Donnons-la :

Quand je pense, mon Adèle, que notre bonheur est si prochain et que rien désormais ne paraît pouvoir l'entraver, ma vie me semble comme un rêve.

Il y a deux ans, il y a un an, que j'étais malheureux ! Aujourd'hui, que de bonheur! Je crois parfois ne sortir qu'à peine de cette longue et douloureuse époque où un regard passager de toi*, ta robe un moment aperçue de loin dans une rue ou dans une promenade, et, plus tard, une ou deux paroles échangées avec crainte pendant quelques minutes d'entrevue, étaient mes seules jouissances, mes seules félicités, et encore bien longtemps épiées, bien rarement obtenues !

Quelle joie ! tout cela est dans le passé, et que d'enchantement dans notre avenir ! Maintenant, Adèle, rien ne nous séparera plus, rien ne contraindra nos entretiens, nos caresses, notre amour !

Je te le répète, je crois à peine à mon bonheur parce qu'il me semble que j'ai encore bien peu fait pour le mériter sitôt. Ma joie est dans mon âme au niveau de mon amour, c'est-à-dire que les expressions me manquent aujourd'hui pour l'une comme elles m'ont toujours manqué pour l'autre. Toutes les paroles d'ivresse et de dévouement ont été tant prodiguées qu'elles sont faibles à force d'être communes, et ce que j'éprouve est un sentiment de bonheur si pur, si intime, si profond qu'il ne ressemble à rien de ce qu'on peut dire avec la voix et la plume. Interroge ton âme, mon Adèle bien-aimée, et, s'il est vrai que tu m'aimes, elle te répondra tout ce que la mienne ne peut te peindre par des expressions matérielles.

Notre histoire, chère aimée, aura été une preuve de plus de cette vérité que vouloir fermement, c'est pouvoir. Quelques mois ont suffi pour vaincre beaucoup d'obstacles ; mais que ne peut celui qui t'aime et qui se sent aimé de toi ?

Adieu, mon Adèle adorée, ton bienheureux mari t'embrasse, bien impatient de savoir quelle a été ta nuit et quelle est ta santé en ce moment. Adieu donc.

On se rappelle les beaux vers que ces lettres de 1820-1822] inspirèrent au poète des Feuilles d'automne :

O mes lettres d'amour, de vertu, de jeunesse, C'est donc vous ! Je m'enivre encore à votre ivresse, Je vous lis à genoux1...

Le titre de ce recueil littéraire, moral et philosophique, est celui que Victor Hugo avait donné à « d'assez forts cahiers de grand format », nous dit une espèce d'Avertissement éditorial, en tête de l'ouvrage ; mais on joignit à ces cahiers, pour composer le volume, des pensées que l'auteur avait écrites sur de « nombreuses feuilles volantes », et sous ce titre: Tas de pierres. Ou plutôt, comme dit encore l'Avertissement, « pour ménager l'attention du lecteur », on espaça ces pensées, « selon les sujets, entre les morceaux plus développés ».

Et «l'ensemble» fut divisé en deux parties principales: V Esprit, V Ame.

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