VICTOR HUGO A PAUL MEURICE
Dimanche, 24 juillet [1859].
C'est encore moi, voici la chose : ce que je vais vous demander est excessif, mais, cher doux ami, refusez-moi tout net si le temps vous manque. — ■ Pouvez-vous aller passer deux heures pour moi dans les bibliothèques, lire dans quelque dictionnaire de conversation ou encyclopédie les articles biographiques sur Torquemada, faire copier (à mes frais bien entendu) le mieux fait, le plus détaillé, et me l'envoyer? Lire aussi les articles d'Isabelle la Catholique et de Ferdinand? En outre, vous informer s'il y a quelque monographie, histoire spéciale, du dit
m — CORRESPONDANCE
Torquemada, et en ce cas, me l'acheter et me l'envoyer. En outre, voir si l'Histoire de l'Inquisition de Llorente contient sur cet être quelque chose de détaillé et de curieux, et m'envoyer ce quelque chose ; enfin, faire comme pour vous, cher poète, si vous aviez un drame en tête sur Torquemada ? . . .
Dimanche, 18 mars 1861.
...En juillet 1839, il y a vingt-deux ans, je lus à divers amis, Auguste Vacquerie, Louis Boulanger1, toute ma famille, MM. Gustave d'Arnay et H. Ducros (je crois, je ne suis pas sûr de Ducros).. les trois premiers actes du drame les Jumeaux. C'était le Masque de fer, Auguste - s'en souvient, à coup sûr. Une des principales situations dans un moment où, par une péripétie, l'homme au masque était démasqué, (adolescent, j'avais supposé le masque, comme c'est probable, dès l'enfance), une des principales situations du drame, la principale peut-être, c'était la mère, Anne d'Autriche, se trompant entre ses jumeaux, et prenant le Masque de fer pour Louis XIV. J'ai su cet hiver, par ma femme, que cette situation a été mise par A. Dumas 3 dans un de ses romans dont le titre m'échappe. Il est probable qu'elle se retrouve dans son drame4. J'ai évidemment l'antériorité, puisque mon drame, lu à des amis, date de 1839. C'est là tout ce qu'il serait utile de constater. Mon idée a-t-elle été éventée (par G. d'Arnay peut-être qui voyait beaucoup Dumas) ? Est-ce simplement une rencontre ? C'est possible. Je ne dis pas du tout, et il ne faut pas qu'on dise, que Dumas est plagiaire, mais ce qui est certain, ce qui peut être prouvé et attesté par les auditeurs d'alors, c'est que l'idée première est de moi ou à moi. Tout cela peut être dit, ce me semble, sans froisser Dumas et comme un hasard littéraire, en prenant date en mon nom, pour me préserver d'une accusation de plagiat, si grave dans mes préjugés que je jetterais mon drame au feu plutôt que de l'encourir. Maintenant faites pour le mieux, praesidium et decus meum -;.
Je vous serre dans mes bras.