‹ uvres choisies illustréesChapitre 235 sur 240 · GILBERT · texte numérisé non relu

GILBERT

Songe que tu me promets de me venger !

SIMON RENARD

Songe que tu me promets de mourir !

Deuxième « journée » : la Reine. — Dans une chambre de l'appartement royal, Fabiani, assis à côté de Marie Tudor, « splendidement vêtue », et « couchée sur un lit de repos », chante, en s' accompagnant de la guitare, la chanson passionnée qu'on a déjà entendue; puis, tendrement, ardemment, il parle de son amour pour sa « Marie » ; mais on sent que la reine le sait infidèle. Simon Renard l'a déjà dénoncé. Et elle le congédie pour recevoir Gilbert, à qui elle a toute une comédie ou, plutôt, une tragédie de vengeance à dicter. Mais le malheureux amant a « réfléchi toute la nuit » :

— ... Rien ne m'est prouvé encore dans cette affaire. J'ai vu un homme qui s'est vanté d'être l'amant de Jane. Qui me dit qu'il n'a pas menti? J'ai vu une clef. Qui me dit qu'on ne l'a pas volée? J'ai vu une lettre. Qui me dit qu'on ne l'a pas fait écrire de force ? D'ailleurs, je ne sais même plus si c'était bien son écriture, il faisait nuit, j'étais troublé, je n'y voyais pas. Je ne puis donner ma vie, qui est la sienne, comme cela. Je ne crois à rien, je ne suis sûr de rien. Je n'ai pas vu Jane.

« On voit bien que tu aimes ! » répond la reine émue ; mais elle fait entrer Jane, après avoir placé Gilbert derrière un rideau ; et Jane avoue — en demandant qu'on laisse Gilbert dans l'ignorance où elle le croit encore. — Gilbert se montre et, sublime, promet de faire tout ce que Marie Tudor lui «imposera», si elle consent à rendre à Jane l'héritage moral et matériel de son père. « C'est dit », prononce la reine, qui renvoie Jane, ordonne à Gilbert de tenir à la main le poignard qu'il a sur lui, appelle au secours, et s'écrie, devant Simon Renard, un lord et des gardes :

— Assurez-vous de cet homme ... Je lui ai pris le bras au moment où il allait me frapper '...

Puis, sur le conseil de Simon Renard, elle ordonne d'introduire : i° ceux des lords qui haïssent le plus Fabiani; 20 celui-ci; et 30, de nouveau, Jane, qu'elle confronte avec lui ; et alors, devant tous, royale amoureuse prodigieusement cynique, elle insulte le « misérable » Italien, — « fils d'un chaussetier » de village :

— Oui, messieurs, fils d'un chaussetier ! Je le savais, et je ne le disais pas, et je le cachais, et je faisais semblant de croire

cet homme quand il parlait de sa noblesse. Car voilà comme nous sommes, nous autres femmes...

Et devant plus de monde encore (toute la cour), elle l'accuse d'avoir armé le bras de Gilbert. (Le fait est que le poignard est celui avec lequel Fabiani a tué le juif. Gilbert l'a ramassé. Le fait est, de plus, que Gilbert peut montrer une bourse pleine d'or, où sont brodés le « blason » et le « chiffre » du favori. Fabiani la lui avait donnée en récompense de son aide après la mort du juif.) Elle a mandé le bourreau ; et, lui montrant Fabiani :

— Tu vo;s bien cette tête, cette jeune et charmante tête, cette tête qui ce matin encore était ce que j'avais de plus beau, déplus cher et de plus précieux au monde, eh bien, cette tête, tu la vois bien, dis ? — je te la donne !

Lequel des deux ! C'est le titre de la troisième « journée », dont la première partie se passe dans une « salle de l'intérieur de la Tour de Londres ». — Depuis un mois, Gilbert et l'ancien favori attendent la mort dans la même tourelle. La reine, comme elle le dit elle-même à Simon Renard, remet • tous les jours l'exécution de Fabiani au lendemain », parce qu'elle est « femme », parce qu'elle est « faible », parce qu'elle est " folle »; parce que, éclate-t-elle, « parce que j'aime cet homme, pardieu ! » Elle veut le faire évader, et donne pour cela « pleins pouvoirs » à Jane, devenue lady Talbot, qu'elle a rencontrée dans la Tour, et qui lui ment en acceptant ces «pouvoirs », car c'est Gilbert que Jane veut sauver. Gilbert, qu'elle aime maintenant !... Et lui, ivre de bonheur, ne songe plus qu'à s'enfuir. Pendant que des cris de mort retentissent au dehors contre Fabiani (Simon Renard a soulevé une émeute pour forcer la reine à envoyer l'Italien à l'échafaud), il se hâte vers la barque de salut. Simon Renard apaise la sédition en promettant au peuple la tête de Fabiani pour cette nuit même. Mais la reine, décidément enragée d'amour, prendra, elle, la tête du constable de la Tour, maître Eneas, s'il ne réussit point à sauver l'ancien favori :

MAITRE ENEAS

Comment faire, mon Dieu?

LA REINE

Fais comme pour toi.

MAITRE ENEAS

Mais le peuple va rester en armes jusqu'après l'exécution Pour l'apaiser, il faut qu'il y ait quelqu'un de décapité.

LA REINE

Qui tu voudras.

MAITRE ENEAS

Qui je voudrai ! Attendez, madame!... — L'exécution se fera la nuit, aux flambeaux, le condamné couvert d'un voile noir.

bâillonné, le peuple tenu fort loin de l'échafaud par les piquiers, comme toujours. Il suffit qu'il voie une tête tomber. La chose est possible. — Pourvu que le batelier soit encore là ! Je lui ai dit de ne pas se presser.

(Il va à la fenêtre d'où l'on voit la Tamise.)

— Il y est encore ! mais il était temps.

(77 se penche à la lucarne, une torche à la main, en agitant son mouchoir, puis il se tourne vers la reine.)

— C'est bien. — Je vous réponds de milord Fabiani. madame.

LA REINE

Sur ta tête?

MAITRE ENEAS

Sur ma tête !

La deuxième partie se passe dans la Tour encore, mais dans une salle «tendue de deuil », où viennent aboutir deux escaliers, l'un montant, l'autre descendant. C'est par cette salle que «descendent les condamnés qui vont au supplice». Et Jane sur la scène, la reine derrière le grand drap blanc du fond, où se dessine en noir son ombre immobile, assistent à la descente du cortège funèbre au milieu duquel marche un homme » entièrement couvert d'un grand voile. noir ». C'est Fabiani, clame maître Eneas en tète du cortège. Et Jane le croit, et remercie Dieu. Paraît Marie Tudor, qui, elle, croit le contraire; et alors s'engage entre les deux femmes une scène que nous nous reprocherions de ne pas citer presque tout entière. C'est la dernière du drame, et la plus pathétique. Marie Tudor commence par des paroles de sympathie, assez nobles vraiment : • Tu aimes Fabiani. Il n'y a que toi et moi, sous le ciel, qui ayons le cœur fait ainsi... Nous sommes sœurs ». Puis elle exhale sa fureur de femme et de reine contre Londres, « ville infâme, ville révoltée ! ville maudite !... <> qu'on voit « à perte de vue, dans une nuit noire, splendidement illuminée ». — Mais... voici la suite, jusqu'au bout :

(Une immense rumeur éclate au dehors. Applaudissements, cris confus : — Le voilà ! le voilà ! Fabiani à mort ! — On entend tinter la grosse cloche de la Tour de Londres. A ce bruit, la reine se met à rire d'un rire terrible.)

JANE

Grand Dieu ! voilà le malheureux qui sort... — Vous riez, madame !

LA REINE

Oui, je ris !

(Elle rit.)

— Oui, et tu vas rire aussi ! — Mais d'abord il faut que je ferme cette tenture. Il me semble toujours que nous ne sommes pas seules, et que cette affreuse ville nous voit et nous entend.

(Elle ferme le rideau, et revient à Jane.)

•V22 — MARIE TllxiR

— Maintenant qu'il est sorti, maintenant qu'il n'y a plus de danger, je puis te dire cela. Mais ris donc, rions toutes deux de cet exécrable peuple qui boit du sang. Oh ! c'est charmant ! Jane, tu trembles pour Fabiano ? sois tranquille, et ris avec moi, te dis-je ! Jane, l'homme qu'ils ont, l'homme qui va mourir, l'homme qu'ils prennent pour Fabiano, ce n'est pas Fabiano !

{Elle rit.)

JANE

Ce n'est pas Fabiano

Non !

Qui est-ce donc?

C'est l'autre.

Qui, l'autre?

LA REINE

JANE

LA REINE

JANE

LA REINE

Tu sais bien, tu le connais, cet ouvrier, cet homme... — D'ailleurs, qu'importe?

jane, tremblant de tout son corps.

Gilbert?

LA REINE

Oui, Gilbert. C'est ce nom-là.

JANE

Madame, oh ! non, madame ! oh ! dites que cela n'est pas, madame ! Gilbert ! ce serait trop horrible ! Il s'est évadé !

LA REINE

Il s'évadait quand on l'a saisi, en effet. On l'a mis à la place de Fabiano sous le voile noir. C'est une exécution de nuit. Le peuple n'y verra rien. Sois tranquille.

jane, avec un cri effrayant.

Ah ! madame ! celui que j'aime, c'est Gilbert !

LA REINE

Quoi? que dis-tu? Perds-tu la raison? Est-ce que tu me

trompais aussi, toi ? Ah ! c'est ce Gilbert que tu aimes ! Eh bien, que m'importe?

jane, brisée, aux pieds de la re'ine, sanglotant, se traînant sur les genoux, les mains jointes.

[La grosse cloche tinte pendant toute cette scène.)

Madame, par pitié ! madame, au nom du ciel ! madame, par votre couronne, par votre mère, par les anges ! Gilbert ! Gilbert ! cela me rend folle ! Madame, sauvez Gilbert ! Cet homme, c'est ma vie ; cet homme, c'est mon mari ; cet homme... je viens de vous dire qu'il a tout fait pour moi, qu'il m'a élevée, qu'il m'a adoptée, qu'il a remplacé près de mon berceau mon père qui est mort pour votre mère1. Madame, vous voyez bien que je ne suis qu'une pauvre misérable et qu'il ne faut pas être sévère pour moi. Ce que vous venez de me dire m'a donné un coup si terrible, que je ne sais vraiment pas comment j'ai la force de vous parler. Je dis ce que je peux, voyez-vous. Mais il faut que vous fassiez suspendre l'exécution. Tout de suite. Suspendre l'exécution. Remettre la chose à demain. Le temps de se reconnaître, voilà tout. Ce peuple peut bien attendre à demain. Nous verrons ce que nous ferons. Xon, ne secouez pas la tête. Pas de danger pour votre Fabiano. C'est moi que vous mettrez à la place. Sous le voile noir. La nuit. Qui le saura? Mais sauvez Gilbert ! Qu'est-ce que cela vous fait, lui ou moi? Enfin ! puisque je veux bien mourir, moi ! — Oh ! mon Dieu ! cette cloche, cette affreuse cloche ! Chacun des coups de cette cloche est un pas vers l'échafaud. Chacun des coups de cette cloche frappe sur mon cœur. — Faites cela, madame. Ayez pitié ! Pas de danger pour votre Fabiano. Laissez-moi baiser vos mains. Je vous aime, madame. Je ne vous l'ai pas encore dit, mais je vous aime bien. Vous êtes une grande reine. Voyez comme je baise vos belles mains. Oh ! un ordre pour suspendre l'exécution ! Il est encore temps. Je vous assure que c'est très possible. Ils vont lentement. Il y a loin de la Tour au Vieux-Marché. L'homme du balcon - a dit qu'on passerait par Charing-Cross. Il y a un chemin plus court. Un homme à cheval arriverait encore à temps. Au nom du ciel, madame, ayez pitié ! Enfin, mettez-vous à ma place, supposez que je sois la reine et vous Ja pauvre fille, vous pleureriez comme moi, et je ferais grâce Faites grâce, madame ! Oh ! voilà ce que je craignais, que les larmes ne m'empêchassent de parler. Oh ! toutde suite. Suspendre l'exécution. Cela n'a pas d'inconvénient,

Catherine d'Aragon, nous l'avons dit, première femme de Henri VIII. Simon Renard.

madame. Pas de danger pour Fabiano, je vous jure. Est-ce que vraiment vous ne trouvez pas qu'il faut faire ce que je dis, madame ?

la reine, attendrie et la relevant.

Je le voudrais, malheureuse. Ah ! tu pleures, oui, comme je pleurais ; ce que tu éprouves, je viens de l'éprouver, mes angoisses me font compatir aux tiennes. Tiens, tu vois que je pleure aussi. C'est bien malheureux, pauvre enfant ! Sans doute, il semble bien qu'on aurait pu en prendre un autre, Tvrconnel par exemple ; mais il est trop connu, il fallait un homme obscur. On n'avait que celui-là sous la main. Je t'explique cela pour que tu comprennes, vois-tu. Oh ! mon Dieu ! il y a de ces fatalités-là. On se trouve pris. On n'y peut rien.

JANE

Oui, je vous écoute bien, madame. C'est comme moi, j'aurais encore plusieurs choses à vous dire. Mais je voudrais que l'ordre de suspendre l'exécution fût signé et l'homme parti. Ce sera une chose faite, voyez-vous. Nous parlerons mieux après. Oh ! cette cloche ! toujours cette cloche !

LA REINE

Ce que tu veux est impossible, lad}- Jane.

JANE

Si, c'est possible. Un homme à cheval. Il y a un chemin très court. Par le quai. J'irais, moi. C'est possible. C'est facile. Vous voyez que je parle avec douceur.

LA REINE

Mais le peuple ne voudrait pas. Mais il reviendrait tout massacrer dans la Tour. Et Fabiano y est encore. Mais comprends donc. Tu trembles, pauvre enfant ! moi, je suis comme toi, je tremble aussi. Mets-toi à ma place à ton tour. Enfin, je pourrais bien ne pas prendre la peine de t'expliquer tout cela. Tu vois que je fais ce que je peux. Xe songe plus à ce Gilbert, Jane ! C'est fini. Résigne-toi !

JANE

Fini ! Non, ce n'est pas fini ! non ! tant que cette horrible cloche sonnera, ce ne sera pas fini ! Me résigner à la mort de Gilbert ! Est-ce que vous croyez que je laisserai mourir Gilbert ainsi? Xon, madame. Ah ! je perds mes peines ! Ah ! vous ne m'écoutez pas ! Eh bien, si la reine ne m'entend pas, le peuple

m'entendra ! Ah ! ils sont bons, ceux-là, voyez-vous ! Le peuple est encore dans cette cour. Vous ferez de moi ensuite ce que vous voudrez. Je vais lui crier qu'on le trompe, et que c'est Gilbert, un ouvrier comme eux, et que ce n'est pas Fabiani.

LA REINE

Arrête, misérable enfant !

{Elle lui saisit le bras et la regarde fixement ci an air formidable.) — Ah ! tu le prends ainsi ! Ah ! je suis bonne et douce et je pleure avec toi, et voilà que tu deviens folle et furieuse ! Ah I mon amour est aussi grand que le tien, et ma main est plus forte que la tienne. Tu ne bougeras pas. Ah ! ton amant ! Que m'importe ton amant? Est-ce que toutes les filles d'Angleterre vont venir me demander compte de leurs amants, maintenant? Pardieu ! je sauve le mien comme je peux et aux dépens de ce qui se trouve là. Veillez sur les vôtres.

JANE

Laissez-moi ! — Oh ! je vous maudis méchante femme !

LA REINE

Silence !

JANE

Non, je ne me tairai pas ! Et, voulez- vous que je vous dise une pensée que j'ai à présent. Je ne crois pas que celui qui va mourir soit Gilbert.

LA REINE

Que dis-tu?

JANE

Je ne sais pas, mais je l'ai vu passer sous ce voile noir. Il me semble que si c'avait été Gilbert, quelque chose aurait remué en moi, quelque chose se serait révolté, quelque chose se serait soulevé dans mon cœur et m'aurait crié : Gilbert ! c'est Gilbert ! Je n'ai rien senti, ce n'est pas Gilbert !

LA REINE

Que dis-tu là? Ah ! mon Dieu ! Tu es insensée, ce que tu dis là est fou, et cependant cela m'épouvante ! Ah ! tu viens de remuer une dés plus secrètes inquiétudes de mon cœur. Pourquoi cette émeute m'a-t-elle empêchée de surveiller tout moimême? Pourquoi m'en suis-je remise à d'autres qu'à moi du

52(j — MARIE TCDOR

salut de Fabiano? Eneas Dulverton est un traître. Simon Renard était peut-être là. Pourvu que je n'aie pas été trahie une deuxième fois par les ennemis de Fabiano ! Pourvu que ce ne soit pas Fabiano, en effet !... — Quelqu'un ! vite ! quelqu'un ! quelqu'un !

(Deux geôliers paraissent

A u premier.

■ — Vous, courez. Voici mon anneau royal. Dites qu'on suspende l'exécution. Au Vieux-Marché ! Au Vieux-Marché ! Il y a un chemin plus court, disais-tu, Jane ?

JAXE

Par le quai.

la reine, au geôlier.

Par le quai. Un cheval. Cours vite !

(Le geôlier sort.

Au deuxième geôlier.) — Vous, allez sur-le-champ à la tourelle d'Edouard Le Confesseur. Il y a là les deux cachots des condamnés à mort. Dans l'un de ces cachots il y a un homme. Amenez-le-moi sur-le-champ.

[Le geôlier sort.

- Ah ! je tremble ! mes pieds se dérobent sous moi, je n'aurais pas la force d'y aller moi-même. Ah ! tu me rends folle comme toi ! Ah ! misérable fille ! tu me rends malheureuse comme toi ! Je te maudis comme tu me maudis ! Mon Dieu ! l'homme aura-t-il le temps d'arriver? Quelle horrible anxiété ! Je ne vois plus rien. Tout est trouble dans mon esprit. Cette cloche, pour qui sonne-t-elle ? Est-ce pour Gilbert ? est-ce pour Fabiano ?

JANE

La cloche s'arrête.

LA REINE

C'est que le cortège est sur la place de l'exécution. L'homme n'aura pas eu le temps d'arriver.

On entend un coup de canon éloigné.

Ciel !

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