LA SACHETTE ET SA FILLE
Claude Frollo a profité du tumulte pour emmener Esmeralda. Sur la place de Grève, il lui dit, en lui montrant le gibet • « Choisis entre nous deux ». Mais il a beau menacer, prier, pleurer, elle ne veut voir en lui que le meurtrier de Phcebus. Alors, furieux, il la livre à la recluse du Trou aux rats, cette Sachette qui hait les égyptiennes voleuses d'enfants, et croit qu'Esme ralda est égyptienne. Mais — coup de théâtre dû aux petits souliers, gardés pieusement, l'un par la recluse et l'autre par la danseuse, — la mère et la fille se reconnaissent! Et « forcenée, joyeuse », la Sachette s'enivre de rêves, crie, chante, éclate de rire, fond en larmes, >< le tout à la fois et avec emportement » ! « Nous no«s en irons d'ici. Nous allons être bien heureuses... Nous aurons un champ, une maison. Je te coucherai dans mon lit... », etc.
— Cependant, Claude Frollo, après avoir traîné Esmeralda jusqu'à la logette, a couru « chercher les sergents » ; et... Mais n'anticipions point sur le récit de la catastrophe :
... En ce moment la logette retentit d'un cliquetis d'armes et d'un galop de chevaux qui semblait déboucher du pont Notre-Dame et s'avancer de plus en plus sur le quai. L'égyptienne se jeta avec angoisse dans les bras de la Sachette.
— Sauvez-moi! sauvez-moi! ma mère!... les voilà qui viennent !
La recluse devint pâle.
— O ciel ! que dis-tu là? J'avais oublié ! on te poursuit ! .Qu'as-tu donc fait?
— Je ne sais pas, répondit la malheureuse enfant, mais je suis condamnée à mourir.
— Mourir! dit Gudule - chancelant comme sous un coup de foudre. Mourir ! reprit-elle lentement et regardant sa fille avec son œil fixe.
i. Extrait du chapitre intitulé le Petit soulier (chap. 1 du livre XI). 2. La Sachette.
— Oui, ma mère, reprit la jeune fille éperdue, ils veulent me tuer. Voilà qu'on vient me prendre. Cette potence est pour moi ! Sauvez-moi ! sauvez-moi ! ils arrivent ! sauvez-moi !
La recluse resta quelques instants immobile comme une pétrification, puis elle remua la tête en signe de doute, et tout à coup, partant d'un éclat de rire, mais de son rire effrayant qui lui était revenu :
— Ho ! ho ! non! c'est un rêve... Je l'aurais perdue, cela aurait duré quinze ans, et puis je la retrouverais, et cela durerait une minute... Oh non ! ces choses-là ne sont pas possibles. Le bon Dieu n'en permet pas comme cela.
Ici la cavalcade parut s'arrêter, et l'on entendit une voix éloignée qui disait : — Par ici, messire Tristan! Le prêtre dit que nous la trouverons au Trou aux Rats. — Le bruit de chevaux recommença.
La recluse se dressa debout avec un cri désespéré. — Sauvetoi ! sauve-toi, mon enfant ! Tout me revient. Tu as raison. C'est ta mort ! Horreur ! malédiction ! Sauve-toi !
Elle mit la tête à la lucarne, et la retira vite.
— Reste, dit-elle d'une voix basse, brève et lugubre, en serrant convulsivement la main de l'égyptienne plus morte que vive. Reste ! ne souffle pas ! il y a des soldats partout. Tu ne peux sortir. Il fait trop de jour.
Ses yeux étaient secs et brûlants. Elle resta un moment sans parler. Seulement, elle marchait à grands pas dans la cellule, et s'arrêtait par intervalles pour s'arracher des poignées de cheveux gris qu'elle déchirait ensuite avec ses dents.
Tout à coup elle dit : — Ils approchent. Je vais leur parler. Cache-toi dans ce coin. Ils ne te verront pas. Je leur dirai que tu t'es échappée, que je t'ai lâchée, ma foi !
Elle posa sa fille, car elle la portait toujours, dans un angle de la cellule qu'on ne voyait pas du dehors. Elle l'accroupit, l'arrangea soigneusement de manière que ni son pied ni sa main ne dépassassent l'ombre, lui dénoua ses cheveux noirs qu'elle répandit sur sa robe pour la masquer, mit devant elle sa cruche et son pavé, les seuls meubles qu'elle eût, s'imaginant que cette cruche et ce pavé la cacheraient...
En cet instant, la voix du prêtre, cette voix infernale, passa très près de la cellule en criant : — ■ Par ici, capitaine Phœbus de Châteaupers.
... Un tumulte d'hommes, d'épées et de chevaux s'arrêta autour de la cellule. La mère se leva bien vite, et s'alla poster devant sa lucarne pour la boucher. Elle vit une grande troupe d'hommes armés, de pied et de cheval, rangée sur la Grève.
Celui qui les commandait mit pied à terre et vint vers elle.
— La vieille, dit cet homme qui avait une figure atroce, nous cherchons une sorcière pour la pendre : on nous a dit que tu l'avais.
La pauvre mère prit l'air le plus indifférent qu'elle pût, et répondit : — Je ne sais pas trop ce que vous voulez dire.
L'autre reprit : — Tête-Dieu ! que chantait donc cet effaré d'archidiacre. Où est-il?
— Monseigneur, dit un soldat, il a disparu.
— Or çà, la vieille folle, repartit le commandant, ne me mens pas. On t'a donné, une sorcière à garder. Qu'en as-tu fait?
La recluse ne voulut pas tout nier de peur d'éveiller des soupçons, et répondit d'un accent sincère et bourru : — Si vous parlez d'une grande jeune fille qu'on m'a accrochée aux mains tout à l'heure, je vous dirai qu'elle m'a mordu et que je l'ai lâchée. Voilà...
Le commandant fit une grimace désappointée.
— Xe va pas me mentir, vieux spectre, reprit-il. Je m'appelle Tristan l'Hermite, et je suis le compère du roi...
— Vous seriez Satan l'Hermite. répliqua Gudule qui reprenait espoir, que je n'aurais pas autre chose à vous dire et que je n'aurais pas peur de vous.
— Tête-Dieu ! dit Tristan, voilà une commère. Ah ! la fille sorcière s'est sauvée ! et par où a-t-elle pris?
Gudule répondit d'un ton insouciant :
— Par la rue du Mouton, je crois.
Tristan tourna la tête, et fit signe à sa troupe de se préparer à se remettre en marche. La recluse respira.
— Monseigneur dit tout à coup un archer, demandez donc à la vieille fée pourquoi les barreaux de sa lucarne sont défaits de la sorte '.
Cette question fit rentrer l'angoisse au cœur de la misérable mère. Elle ne perdit pourtant pas toute présence d'esprit.
— Ils ont toujours été ainsi, bégaya-t-elle.
— Bah ! repartit l'archer, hier encore ils faisaient une belle croix noire qui donnait de la dévotion.
Tristan jeta un regard oblique à la recluse.
— Je crois que la commère se trouble !
L'infortunée sentit que tout dépendait de sa bonne contenance, et la mort dans l'âme elle se mit à ricaner. Les mères ont de ces forces-là.
— Bah ! dit-elle, cet homme est ivre. Il y a plus d'un an
Elle a, en effet, défoncé la grille de la logette, pour faire entrer sa fille.
que le cul d'une charrette de pierres a donné dans ma lucarne et en a défoncé la grille. Que même j'ai injurié le charretier !
— C'est vrai, dit un autre archer, j'y étais.
Il se trouve toujours partout des gens qui ont tout vu. Ce témoignage inespéré de l'archer ranima la recluse, à qui cet interrogatoire faisait traverser un abîme sur le tranchant d'un couteau.
Mais elle était condamnée à une alternative continuelle d'espérance et d'alarme.
— Si c'est une charrette qui a fait cela, repartit le premier soldat, les tronçons des barres devraient être repoussés en dedans, tandis qu'ils sont ramenés en dehors.
— Hé ! hé ! dit Tristan au soldat, tu as un nez d'enquêteur au Châtelet. Répondez à ce qu'il dit, la vieille !
— Mon Dieu ! s'écria-t-elle aux abois et d'une voix malgré elle pleine de larmes, je vous jure, monseigneur, que c'est une charrette qui a brisé ces barreaux...
Le débat continue, et finalement la recluse peut croire Esmeralda sauvée, lorsqu'une imprudence de celle-ci perd tout. La jeune fille, en effet, se jette à la lucarne, en criant ; « Phcebus! A moi! mon Phcebus », parce qu'elle l'a entendu parler :
Phcebus n'y était plus... Mais Tristan n'était pas encore parti.
La recluse se précipita sur sa fille avec un rugissement. Elle la retira violemment en arrière en lui enfonçant ses ongles dans le cou. Une mère tigresse n'y regarde pas de si près. Mais il était trop tard. Tristan avait vu.
— Hé ! hé ! s'écria-t-il avec un rire qui déchaussait toutes ses dents et faisait ressembler sa figure au museau d'un loup, deux souris dans la souricière!...
— Allons, ajouta-t-il, où est Henriet Cousin?
Un homme qui n'avait ni le vêtement ni la mine des soldats sortit de leurs rangs. Il portait un costume mi-parti gris et brun, les cheveux plats, des manches de cuir, et un paquet de cordes à sa grosse main. Cet homme accompagnait toujours Tristan qui accompagnait toujours Louis XI.
— L'ami, dit Tristan l'Hermite, je présume que voilà la sorcière que nous cherchions. Tu vas me pendre cela...
Cependant, depuis que Tristan avait vu sa fille et que tout espoir était perdu, la recluse n'avait pas encore dit une parole. Elle avait jeté la pauvre égyptienne à demi morte dans le coin du caveau, et s'était replacée à la lucarne, ses deux mains appuyées à l'angle de l'entablement comme deux griffes. Dans
cette attitude, on la voyait promener intrépidement sur tous ces soldats son regard, qui était redevenu fauve et insensé. Au moment où Henriet Cousin s'approcha de la loge., elle lui fit une figure tellement sauvage qu'il recula.
— Monseigneur, dit-il en revenant au prévôt, laquelle fautil prendre?
— La jeune.
— Tant mieux ! car la vieille paraît malaisée... Henriet Cousin se rapprocha de la lucarne. L'œil de la mère
fit baisser le sien. Il dit assez timidement : — Madame...
Elle l'interrompit d'une voix très basse et furieuse : — Que demandes-tu?
— Ce n'est pas vous, dit-il c'est l'autre.
— Quelle autre?
— La jeune.
Elle se mit à secouer la tête en criant : — Il n'y a personne! Il n'y a personne ! Il n'y a personne !
— Si ! reprit le bourreau, vous le savez bien. Laissez-moi prendre la jeune. Je ne veux pas vous faire de mal à vous...
Elle répéta avec un air de folie : — Il n'y a personne.
— Je vous dis que si ! répliqua le bourreau, nous avons tous vu que vous étiez deux.
— Regarde plutôt ! dit la recluse en ricanant. Fourre la tête par la lucarne.
Le bourreau examina les ongles de la mégère, et n'osa pas.
— Dépêche ! cria Tristan...
Henriet revint au prévôt encore une fois, tout embarrassé :
— Monseigneur, demanda-t-il, par où entrer?
— Par la porte.
— Il n'y en a pas.
— Par la fenêtre.
— Elle est trop étroite.
— Elargis-la', dit Tristan avec colère...
Il suffisait, pour pratiquer une ouverture assez large, de desceller une assise de pierre au-dessous de la lucarne. Quand la mère entendit les pics et les leviers saper sa forteresse, elle poussa un cri épouvantable, puis elle se mit à tourner avec une vitesse effrayante autour de sa loge, habitude de bête fauve que la cage lui avait donnée. Elle ne disait plus rien, mais ses yeux flamboyaient. Les soldats étaient glacés au fond du cœur.
Tout à coup elle prit son pavé, rit, et le jeta à deux poings sur les travailleurs. Le pavé, mal lancé, car ses mains trem blaient, ne toucha personne, et vint s'arrêter sous les pieds du cheval de Tristan. Elle grinça des dents.
Cependant, quoique le soleil ne fût pas encore levé, il faisait grand jour; une belle teinte rose égayait les vieilles cheminées vermoulues de la Maison-aux-Piliers. C'était l'heure où les fenêtres les plus matinales de la grande ville s'ouvrent joyeusement sur les toits. Quelques manants, quelques fruitiers allant aux halles sur leur âne, commençaient à traverser la Grève. Ils s'arrêtaient un moment devant ce groupe de soldats amoncelés autour du Trou aux Rats, le considéraient d'un air étonné, et passaient outre.
La recluse était allée s'asseoir près de sa fille, la couvrant de son corps, devant file, l'œil fixe, écoutant la pauvre enfant qui ne bougeait pas. et qui murmurait à voix basse pour toute parole : « Phcebus! Phœbus! » A mesure que le travail des démo lisseurs semblait s'avancer, la mère se reculait machinalement, et serrait de plus en plus la icune fille contre le mur. Tout à coup la recluse vit la pierre (car elle faisait sentinelle et ne la quittait pas du regard) s'ébranler, et elle entendit la voix de Tristan qui encourageait les travailleurs. Alors elle sortit de l'affaissement où elle était tombée depuis quelques instants, et s'écria, et, tandis qu'elle parlait, sa voix tantôt déchirait l'oreille comme une scie, tantôt balbutiait comme si toutes les malédictions se fussent pressées sur ses lèvres pour éclater à la fois :
— Ho ! ho ! ho ! Mais c'est horrible ! Vous êtes des brigands ! Est-ce que vraiment vous allez me prendre ma fille? Je vous dis que c'est ma fille ! Oh! les lâches ! Au secours ! au secours!...
— Mettez bas la pierre, dit Tristan ; elle ne tient plus. Les leviers soulevèrent la lourde assise. C'était... le dernier
rempart de la mère. Elle se jeta dessus ; elle voulut la retenir ; elle égratigna la pierre avec ses ongles, mais le bloc massif, mis en mouvement par six hommes, lui échappa... La mère, voyant l'entrée faite, tomba devant l'ouverture en travers, barricadant la brèche avec son corps, tordant ses bras, heurtant la dalle de sa tète, et criant d'une voix enrouée de fatigue, qu'on entendait à peine :
— Au secours ! au feu ! au feu !
— Maintenant, prenez la fille, dit Tristan toujours impassible. La mère regarda les soldats d'une manière si formidable
qu'ils avaient plus envie de reculer que d'avancer...
Le prévôt jura : — Tête-Christ ! Mes gens de guerre ! peur d'une femme !
— Monseigneur, dit Henriet, vous appelez cela une femme !
— Elle a une crinière de lion ! dit un autre.
Allons ! repartit le prévôt, la baie est assez large. En-
trez-y trois de front, comme à la brèche de Pontoise. Finissons, mort-Mahom ! Le premier qui recule, j'en fais deux morceaux!
Placés entre le prévôt et la mère, tous deux menaçants, les soldats hésitèrent un moment, puis prenant leur parti s'avancèrent vers le Trou-aux-Rats.
Quand la recluse vit cela, elle se dressa brusquement sur les genoux, écarta ses cheveux de son visage, puis laissa retomber ses mains maigres et écorchées sur ses cuisses. Alors de grosses larmes sortirent une à une de ses yeux ; elles descendaient par une ride le long de ses joues comme un torrent par un lit qu'il s'est creusé. En même temps elle se mit à parler, mais d'une voix si suppliante, si douce, si soumise et si poignante, qu'à l'entour de Tristan plus d'un vieil argousin qui aurait mangé de la chair humaine s'essuyait les yeux...
Il va sans dire que le bourreau et les sergents entrent quand même dans la logette. Esmeralda est traînée jusqu'au gibet et pendue. La mère tombe morte avant la fin de l'affreuse scène.