MORT DE CLAUDE FROLLO
Quasimodo a deviné que le ravisseur de la Esmeralda était Claude Frollo ; mais, d'abord, il n'a point songé à punir le coupable. • La colère de sang et de mort qu'il eût ressentie contre tout autre, du moment où il s'agissait de Claude Frollo, se tournait chez le pauvre sourd en accroissement de douleur. » C'est que Quasimodo, personnage symbolique, avons-nous dit, représente le peuple du moyen âge, fils de l'Eglise, qu'il vénère, qu'il aime; soumis, à cause de cela, malgré sa force — laquelle peut, il est vrai, le rendre terrible par instants, — foncièrement bon et tendre, mais d'intelligence obscure, ignorant, et, enfin, moralement infirme, comme l'est physiquement le pauvre sonneur. Si Quasimodo, tout à coup, se révolte jusqu'à pousser « dans l'abîme » son père adopiif — abominable image de l'Eglise, malgré son intelligence et sa science, qui l'ont d'ailleurs mené à des recherches interdites par l'Eglise même, en faisant de lui un alchimiste, — c'est qu'il a sous les yeux, tout à coup, deux choses horribles. Parvenu, derrière Claude Frollo, au sommet de la tour septentrionale de Notre-Dame, il voit : i° l'exécution d'Esmeralda, 2° le «rire de démon ». qui, « au moment où c'était le plus effroyable,... éclata sur le visage livide du prêtre ». Alors, il se rue sur l'archidiacre et, » de ses deux grosses mains », l'envoie dans l'espace :
Le prêtre cria : « Damnation ! » et tomba. La gouttière au-dessus de laquelle il se trouvait l'arrêta dans sa chute. Il s'y accrocha avec des mains désespérées, et au
i. Extrait du chapitre intitulé la Crentura belln bianco veslita :a la belle créature vêtue de blanc », — (chap. n du livre XII.
moment où il ouvrait la bouche pour jeter un second cri, il vit passer au rebord de la balustrade, au-dessus de sa tête, la figure formidable et vengeresse de Quasimodo.
Alors il se tut.
L'abîme était au-dessous de lui. Une chute de plus de deux cents pieds, et le pavé.
Dans cette situation terrible, l'archidiacre ne dit pas une parole, ne poussa pas un gémissement. Seulement, il se tordit sur la gouttière avec des efforts inouïs pour remonter. Mais ses mains n'avaient pas de prise sur le granit, ses pieds rayaient la muraille noircie, sans y mordre. Les personnes qui ont monté sur les tours de Notre-Dame savent qu'il y a un renflement de la pierre immédiatement au-dessous de la balustrade. C'est sur cet angle rentrant que s'épuisait le misérable archidiacre. Il n'avait pas affaire à un mur à pic. mais à un mur qui fuyait sous lui.
Quasimodo n'eût eu pour le tirer du gouffre qu'à lui tendre la main, mais il ne regardait seulement pas. Tl regardait la Grève. Il regardait \a. gibet. Il regardait l'égyptienne. Le sourd s'était accoudé sur la balustrade à la place où était l'archidiacre le moment d'auparavant, et là, ne détachant pas son regard du seul objet qu'il y eût pour lui au monde en ce moment, il était immobile et muet comme un homme foudroyé, et un long ruisseau de pleurs coulait en silence de cet œil qui jusqu'alors n'avait encore versé qu'une seule larme.
Cependant l'archidiacre haletait. Son front chauve ruisselait de sueur, ses ongles saignaient sur la pierre, ses genoux s'écorchaient au mur. Il entendait sa soutane accrochée à la gouttière craquer et se découdre à chaque secousse qu'il lui donnait. Pour comble de malheur, cette gouttière était terminée par un tuyau de plomb qui fléchissait sous le poids de son corps. L'archidiacre sentait ce tuyau ployer lentement. Il se disait, le misérable, que quand ses mains seraient brisées de fatigue, quand sa soutane serait déchirée, quand ce plomb serait ployé, il faudrait tomber, et l'épouvante le prenait aux entrailles. Quelquefois il regardait avec égarement une espèce d'étroit plateau formé, à quelque dix pieds plus bas, par des accidents de sculpture, et il demandait au ciel, dans le fond de son âme en détresse, de pouvoir finir sa vie sur cet espace de deux pieds carrés, dût-elle durer cent années. Une fois, il regarda au-dessous de lui dans la place, dans l'abîme; la tête qu'il releva fermait les yeux et avait les cheveux tout droits.
C'était quelque chose d'effrayant que le silence de ces deux hommes. Tandis que l'archidiacre, à quelques pieds de lui,
agonisait de cette horrible façon, Quasimodo pleurait et regardait la Grève.
L'archidiacre, voyant que tous ses soubresauts ne servaient qu'à ébranler le fragile point d'appui qui lui restait, avait pris le parti de ne plus remuer. Il était là, embrassant la gouttière, respirant à peine, ne bougeant plus... Peu à peu cependant, il perdait du terrain, ses doigts glissaient sur la gouttière, il sentait de plus en plus la faiblesse de ses bras et la pesanteur de son corps. La courbure du plomb qui le soutenait s'inclinait à tout moment d'un cran vers l'abîme... Quasimodo pleurait.
Enfin l'archidiacre, écumant de rage et d'épouvante, comprit que tout était inutile. Il rassembla pourtant tout ce qui lui restait de force pour un dernier effort. Il se roidit sur lagouttière, repoussa le mur de ses deux genoux, s'accrocha des mains à une fente des pierres et parvint à regrimper d'un pied peut-être ; mais cette commotion fit ployer brusquement lé bec de plomb sur lequel il s'appuyait. Du même coup la soutane s'éventra. Alors, sentant tout manquer sous lui, n'ayant plus que ses mains roidies et défaillantes qui tinssent à quelque chose, l'infortuné ferma les yeux et lâcha la gouttière. Il tomba. Quasimodo le regarda tomber.
Une chute de si haut est rarement perpendiculaire. L'archidiacre lancé dans l'espace tomba d'abord la tête en bas et les deux mains étendues, puis il fit plusieurs tours sur lui-même. Le vent le poussa sur le toit d'une maison où le malheureux commença à se briser. Cependant il n'était pas mort quand il y arriva. Le sonneur le vit essayer encore de se retenir au pignon avec les ongles. Mais le plan était trop incliné, et il n'avait plus de force. Il glissa rapidement sur le toit comme une tuile qui se détache, et alla rebondir sur le pavé. Là, il ne remua plus. Quasimodo alors releva son œil sur l'égjrptienne dont il voyait le corps, suspendu au gibet, frémir au loin sous sa robe blanche des derniers tressaillements de l'agonie, puis il le rabaissa sur l'archidiacre étendu au bas de la tour et n'ayant plus forme humaine, et il dit avec un sanglot qui souleva sa profonde poitrine : — Oh ! tout ce que j'ai aimé !
Il meurt, lui, d'une mort mystérieuse, dans le charnier de Montfaucon, en tenant embrassé le cadavre de la Esmeralda.
124 — LITTERATURE El PHILOSOPHIE MELEES
LITTÉRATURE ET PHILOSOPHIE MÊLÉES Mars 1834
Recueil d'articles et d'études, que nous avons eu plusieurs fois l'occasion de citer. On y trouve d'abord, sous le titre: Journal des idées, des opinions et des lectures d'un jeune jacobite de i8iq, des fragments, plus ou moins modifiés, au reste, d'articles publiés dans le Conservateur littéraire. Et à cette espèce de recueil dans le recueil s'oppose habilement le Journal des idées et des opinions d'un révolutionnaire de 1830. Puis, c'est une étude sur Voltaire, datée de 1823 ; l'article, dont nous avons parlé, sur Walter Scott et Quentin Durward ; un article consacré à Lamennais et à son Essai sur l'indifférence en matière de religion ; un article sur Byron. « à propos de sa mort » ; des ■< Idées au hasard »; quelques pages de philosophie historique (1827) ; la brochure de 1825 contre les Démolisseurs, suivie d'une autre, de 1832, sur le même sujet ; une étude sur un poète mort jeune et misérable, à Paris, en 1828, Ymbert Galloix ; enfin un Mirabeau resté célèbre, dont nous allons donner quelques pages, en regrettant que, belles, elles soient souvent fausses '. Nous les citons pour leur beauté :