PORTRAIT DESSINE PAR J. GUERIN GRAVÉ PAR G . FIESINGER
VICTOR HUliO — PROSE.
magnifique accompagnement pour une grande voix ; une foule qui hait l'orateur, l'assemblée, enveloppée d'une foule qui l'aime, le peuple ; autour de lui toutes ces intelligences, toutes ces âmes, toutes ces passions, toutes ces médiocrités, toutes ces ambitions, toutes ces natures diverses et qu'il connaît, et desquelles il peut tirer le son qu'il veut comme des touches d'un immense clavecin; au-dessus de lui la voûte de la salle de l'assemblée constituante, vers laquelle ses yeux se lèvent souvent comme pour y chercher des pensées, car on renverse les monarchies avec les idées qui tombent d'une pareille voiite sur une pareille tête.
Oh ! qu'il est bien là sur son terrain, cet homme ! qu'il y a bien le pied ferme et sûr ! Que ce génie qui s'amoindrissait dans des livres est grand dans un discours ! comme la tribune change heureusement les conditions de la production extérieure pour cette pensée ! Après Mirabeau écrivain, Mirabeau orateur, quelle transfiguration !
Tout en lui était puissant. Son geste brusque et saccadé était plein d'empire. A la tribune, il avait un colossal mouvement d'épaules comme l'éléphant qui porte sa tour armée en guerre. Lui, il portait sa pensée. Sa voix, lors même qu'il ne jetait qu'un mot de son banc, avait un accent formidable et révolutionnaire qu'on démêlait dans l'assemblée comme le rugissement du lion dans la ménagerie. Sa chevelure, quand il secouait la tête, avait quelque chose d'une crinière. Son sourcil remuait tout, comme celui de Jupiter... Ses mains quelquefois semblaient pétrir le marbre de la tribune. Tout son visage, toute son attitude, toute sa personne était bouffie d'un orgueil pléthorique qui avait sa grandeur. Sa tête avait une laideur grandiose et fulgurante dont l'effet par moments était électrique et terrible. Dans les premiers temps, quand rien n'était encore visiblement décidé pour ou contre la royauté ; quand la partie avait l'air presque égale entre la monarchie encore forte et les théories encore faibles ; quand aucune des idées qui devaient plus tard avoir l'avenir n'était encore arrivée à sa croissance complète; quand la révolution, mal gardée et mal armée, paraissait facile à prendre d'assaut, il arrivait quelquefois que le côté droit, croyant avoir jeté bas quelque mur de la forteresse, se ruait en masse sur elle avec des cris de victoire : alors la tête monstrueuse de Mirabeau apparaissait à la brèche et pétrifiait les assaillants. Le génie de la révolution s'était forgé une égide avec toutes les doctrines amalgamées de Voltaire, d'Helvétius, de Diderot, de Bayle, de Montesquieu, de Hobbes, de Locke et de Rousseau ; il avait mis la tête de Mirabeau au milieu.
Il n'était pas seulement grand à la tribune, il était grand
sur son siège ; l'interrupteur égalait en lui l'orateur. Il mettait souvent autant de choses dans un mot que dans un discours. La Fayette a une armée, disait-il à M. de Suleau, mais fat ma tête. Il interrompait Robespierre avec cette parole profonde : Cet homme ira loin, car il croit tout ce qu'il dit.
Il interpellait la cour dans l'occasion. La cour affame le peuple. Trahison ! Le peuple lui vendra la constitution pour du pain. Tout l'instinct du grand révolutionnaire est dans ce mot.
L'abbé Sieyès ! disait-il, métaphysicien voyageant sur une mappemonde. Posant ainsi une touche vive sur l'homme de théorie toujours prêt à enjamber les mers et les montagnes. Il était par moments d'une simplicité admirable. Un jour, ou plutôt un soir, dans son discours du 3 mai, au moment où il luttait, comme l'athlète à deux cestes, du bras gauche contre l'abbé Maurv et du bras droit contre Robespierre M. de Cazalès, avec son assurance d'homme médiocre, lui jette cette interruption : — Vous êtes un bavard et voilà tout. Mirabeau se tourne vers l'abbé Goûtes, qui occupait le fauteuil : Monsieur le président, dit-il avec une candeur d'enfant, faites donc taire M. de Cazalès, qui m'appelle bavard.
L'assemblée nationale voulait commencer une adresse au roi par cette phrase : L' assemblée apporte aux pieds de votre majesté une offrande, etc. — La majesté n'a pas de pieds, dit froidement Mirabeau.
L'assemblée veut dire un peu plus loin qu'elle est ivre de la gloire de son roi. — Y pensez-vous ? objecte Mirabeau ; des gens qui font des lois et qui sont ivres !...
Quelquefois il riait. Le rire de Mirabeau, chose formidable. Il raillait la Bastille. « Il y a eu, disait-il, cinquante-quatre lettres de cachet dans ma famille, et j'en ai eu dix-sept pour ma part. Vous voyez que j'ai été traité en aîné de Normandie. .» Il se raillait lui-même. Il est accusé par M. de Valfond d'avoir parcouru, le 6 octobre, les rangs du régiment de Flandre, un sabre nu à la main, et parlant aux soldats. Quelqu'un démontre que le fait concerne M. de Gamaches et non pas Mirabeau; et Mirabeau ajoute : « Ainsi, tout pesé, tout examiné, la déposition de M. de Valfond n'a rien de bien fâcheux que pour M. de Gamaches, qui se trouve légalement et véhémentement soupçonné d'être fort laid, puisqu'il me ressemble ».
Quelquefois il souriait. Lorsque la question de la régence se débat devant l'assemblée, le côté gauche pense à M. le duc d'Orléans, et le côté droit à M. le prince de Condé, alors émigré en Allemagne. Mirabeau demande qu'aucun prince ne puisse être régent sans avoir prêté serment à la constitution. M. de
Montlosier objecte qu'un prince peut avoir des raisons pour ne pas avoir prêté serment ; par exemple, il peut avoir fait un voyage outre-mer... — Mirabeau répond : « Le discours du préopinant va être imprimé ; je demande à en rédiger l'erratum : outre-mer, lisez outre-Rhin ». Et cette plaisanterie décide la question. Le grand orateur jouait ainsi quelquefois avec ce qu'il tuait. A en croire les naturalistes, il y a du chat dans le lion...
Par moments, au beau milieu de ses plus violentes déclamations populaires, il se rappelait tout à coup qui il était, et il avait de fières saillies de gentilhomme. C'était une mode oratoire alors de jeter dans tout discours une imprécation quelconque sur les massacres de la Saint-Barthélémy. Mirabeau faisait son imprécation comme tout le monde ; mais il disait en passant : Monsieur l'amiral de Coligny, qui, par parenthèse, était mon cousin. La parenthèse était digne de l'homme dont .le père écrivait : 77 n'y a qu' une mésalliance dans ma famille, les Médicis. — Mon cousin monsieur l'amiral de Coligny, c'eût été impertinent à la cour de Louis XIV, c'était sublime à la cour du peuple de 1791...
Son dédain était beau, son rire était beau, mais sa colère était sublime.
Quand on avait réussi à l'irriter, quand on lui avait tout à coup enfoncé dans le flanc quelqu'une de ces pointes aiguës qui font bondir l'orateur et le taureau, si c'était au milieu d'un discours, par exemple, il quittait tout sur-le-champ, il laissait là les idées entamées ; il s'inquiétait peu que la voûte de raisonnements qu'il avait commencé à bâtir s'écroulât derrière lui faute de couronnement ; il abandonnait la question net et se ruait tête baissée sur l'incident. Alors, malheur à l'interrupteur ! malheur au toréador qui lui avait jeté la banderille ! Mirabeau fondait sur lui, le prenait au ventre, l'enlevait en l'air, le foulait aux pieds. Il allait et venait sur lui, il le broyait, il le pilait. Il saisissait dans sa parole l'homme tout entier quel qu'il fût grand ou petit, méchant ou nul, boue ou poussière, avec sa vie, avec son caractère, avec son ambition, avec ses vices, avec ses ridicules ; il n'omettait rien, il n'épargnait rien, il ne manquait rien ; il cognait désespérément son ennemi sur les angles de la tribune ; il faisait trembler, il faisait rire ; tout mot portait coup, toute phrase était flèche : il avait la furie au cœur, c'était terrible et superbe. C'était une colère lionne. Grand et puissant orateur, beau surtout dans ce moment-là ! C'est alors qu'il fallait voir comme il chassait au loin tous les nuages de la discussion ! C'est alors qu'il fallait voir comme son souffle orageux faisait moutonner toutes les têtes de l'assemblée ! Chose singulière!
Il ne raisonnait jamais mieux que dans l'emportement. L'irritation la plus violente, loin de disjoindre son éloquence dans les secousses qu'elle lui donnait, dégageait en lui une sorte de logique supérieure, et il trouvait des arguments dans la fureur comme un autre des métaphores. Soit qu'il fît rugir son sarcasme aux dents acérées sur le front pâle de Robespierre, ce redoutable inconnu qui, deux ans plus tard, devait traiter les têtes comme Phocion les discours ; soit qu'il mâchât avec rage les dilemmes filandreux de l'abbé Maury, et qu'il les recrachât au côté droit, tordus, déchirés, disloqués, dévorés à demi et tout couverts de l'écume de sa colère ; soit qu'il enfonçât les ongles de son syllogisme dans la phrase molle et flasque de l'avocat Target, il était grand et magnifique, et il avait une sorte de majesté formidable que ne dérangeaient pas ses bonds les plus effrénés. Nos pères nous l'ont dit, qui n'avait pas vu Mirabeau en colère n'avait pas vu Mirabeau. Dans la colère, son génie faisait la roue et étalait toutes ses splendeurs...
Deuxième plaidoyer de Victor Hugo contre la peine de mort, et manifeste en faveur de l'instruction populaire, cette espèce de conte social — inspiré d'ailleurs par un événement judiciaire (voir la note ci-dessous) — parut d'abord dans la Revue de Paris en juillet 1834. Claude Gueux, ouvrier de trente-cinq ans, habile et intelligent, est poussé, un jour, par la misère, à commettre un vol qui donne à sa compagne et à son enfant « trois jours de pain et de feu », mais qui lui vaut, à lui, cinq ans de prison. Il est envoyé à Clairvaux. Là il se fait aimer des prisonniers, surtout d'un jeune homme, Albin ; mais le directeur des ateliers sépare les deux compagnons, pour rien, pour le plaisir. Claude le supplie en vain pendant plusieurs semaines. Enfin, l'avant condamné devant sa conscience, il le tue (novembre 1831). Après quoi, il s'efforce de se tuer lui-même, mais n'arrive qu'à se blesser. 11 est jugé à Troyes, en mars 1832, et condamné à mort. Le 8 juin, il est exécuté '.