‹ uvres choisies illustréesChapitre 81 sur 240 · DEUIL ET FOI · texte numérisé non relu

DEUIL ET FOI

Quoi ! c'est ce Bonaparte qui a fait cette ruine !

Quoi ! c'est au centre du plus grand peuple de la terre, quoi ! c'est au milieu du plus grand siècle de l'histoire que ce personnage s'est dressé debout et a triomphé ! Se faire de la France une proie, grand Dieu ! ce que le lion n'eût pas osé, le singe l'a fait ! ce que l'aigle eût redouté de saisir dans ses serres, le perroquet l'a pris dans sa patte !...

En un jour, du soir au matin, l'absurde a été le possible. Tout ce qui était axiome est devenu chimère. Tout ce qui était mensonge est devenu fait vivant. Quoi ! le plus éclatant concours d'hommes ! quoi ! le plus magnifique mouvement d'idées ! quoi ! le plus formidable enchaînement d'événements ! quoi ! ce qu'aucun Titan n'eût contenu, ce qu'aucun Hercule n'eût détourné, le fleuve humain en marche, la vague française en avant, la civilisation, le progrès, l'intelligence, la révolution, la liberté, il a arrêté cela un beau matin, purement et simplement, tout net, ce masque, ce nain, ce Tibère avorton, ce néant!

Dieu marchait, et allait devant lui. Louis Bonaparte, panache en tête, s'est mis en travers et a dit à Dieu : Tu n'iras pas plus loin !...

Et vous vous figurez que cela est ! et vous vous imaginez que ce plébiscite existe, que cette constitution de je ne sais plus quel jour de janvier existe, que ce sénat existe, que ce conseil d'état et ce corps législatif existent !...

Vous ne voyez donc pas que c'est tout cela qui est chimère ! Vous ne voyez donc pas que le deux décembre n'est qu'une immense illusion, une pause, un temps d'arrêt, une sorte de toile de manœuvre derrière laquelle Dieu, ce machiniste merveilleux, prépare et construit le dernier acte, l'acte suprême et triomphal de la Révolution française ! Vous regardez stupidement la toile, les choses peintes sur ce canevas grossier, le nez de celui-ci, les épaulettes de celui-là, le grand sabre de cet autre... ce mélange de caricatures et de spectres, et vous prenez cela pour des réalités ! Et vous n'entendez pas au delà, dans l'ombre, ce bruit sourd ! vous n'entendez pas quelqu'un qui va et qui vient ! vous ne voyez pas trembler cette toile au souffle de ce qui est derrière !

(Conclusion.'

C'est à Paris, en 1845 (novembre), que Victor Hugo commença les Misérables. En 1846, 1847 et 1848 il y travailla, si bien qu'à cette dernière date il en avait écrit la plus grande partie. Mais c'est à Guernesey qu'il termina (1860) cet énorme roman social et humanitaire qui est à la fois, pourrait-on dire, le « roman -feuilleton » le plus intéressant, le plus passionnant, une sorte d'encyclopédie française et parisienne, amusante ou poignante, toujours puissamment pittoresque, d'une partie du dix-neuvième siècle, et — malgré d'assez nombreuses invraisemblances — un poème en prose aussi admirable d'ampleur et de couleur que de générosité.

Les Misérables parurent en même temps à Bruxelles et dans toutes les grandes villes d'Europe (du 3 avril au 30 juin 1862). Le succès fut colossal. La gloire de l'auteur en devint universelle — on ne disait pas encore « mondiale », — ■ et vraiment populaire. Les Misérables furent lus dans le peuple comme l'avaient été les deux fameux romans démocratiques d'Eugène Sue : les Mystères de Paris (1842-1843) et le Juif-errant (1844-1845).

La préface exprime en quelques lignes la pensée de l'œuvre :

Tant qu'il existera, par le fait des lois et des mœurs, une damnation sociale créant artificiellement, en pleine civilisation, des enfers, et compliquant d'une fatalité humaine la destinée qui est divine; tant que les trois problèmes du siècle, la dégradation de l'homme par le prolétariat, la déchéance de la femme par la faim, l'atrophie de l'enfant par la nuit, ne seront pas résolus; tant que, dans certaines régions, l'asphyxie sociale sera possible ; en d'autres termes, et à un point de vue plus étendu encore, tant qu'il y aura sur la terre ignorance et misère, des livres de la nature de celui-ci pourront ne pas être inutiles.

Les Misérables étaient donc, en un sens, l aboutissement, mieux, l'épa nouissement, le sublime épanouissement de tout le travail d'esprit et de cœur qui avait inspiré à Hugo, d'abord le Dernier jour d'un condamné, puis la préface de 183c, et Claude Gueux, et tant de beaux vers de pitié, de charité, une grande partie même de son théâtre, comme le rappelait Baudelaire, écrivant : ■ L'idée de justice s'est trahie, de bonne heure, dans ses œuvres, par le goût de la réhabilitation : Oh! ri insultez jamais une femme qui tombe ! Un bal à l'Hôtel de Ville, Marion de Lorme, Ruy Blas. Le roi s'amuse sont des poèmes qui témoignent suffisamment de cette tendance, nous dirions presque de cette obsessioD1». Et le Second empire ne permettait point de rappeler les Châtiments ni, par conséquent, les strophes de Lux sur « le passé », qui a nom • haine », et sur « l'avenir », qui « se nomme amour ! ! »

Rappelons-nous, enfin, que Victor Hugo, dès 1849, déclarait à l'Assemblée législative, dans un discours très réfléchi, très étudié : « Je suis

1. Article sur les Misérables, pp. 395-406 du volume intitulé V Art romaniiaue:

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