Voir le tome I de cette Anthologie, pp
JT2 — LES MISERABLES
de ceux qui pensent et qui affirment qu'on peut détruire la misère». Et il poursuivait :
Remarquez-le bien, messieurs, je ne dis pas diminuer, amoindrir, limiter, circonscrire, je dis détruire. La misère est une maladie du corps social comme la lèpre était une maladie du corps humain ; la misère peut disparaître, comme la lèpre a disparu ' . . .
On ne saurait, en quelques pages, analyser les Misérables. Nous allons, du reste, en donner des extraits assez nombreux et assez longs, accompagnés de renseignements suffisants pour qu'on se fasse une idée nette des principaux personnages et de l'action principale, même des actions secondaires; car, s'il y a bien une action principale, dans ce roman gigantesque, d'autres actions — inégalement importantes — - viennent s'y mêler, ou même, chose curieuse, la précèdent ou la suivent. Cette action principale, en effet, c'est l'espèce de long duel qui met, remet et remet encore aux prises le policier Javert et Jean Valjean, devenu le meilleur des hommes, mais qui n'en est pas moins un ancien forçat (de plus, repris par le bagne, il s'évadera) ; or, ce duel ne commence qu'en 1821, et la première ligne du roman est celle-ci : « En 1815, M. Charles-François-Bienvenu Myriel était évêque de Digne» ; et, d'autre part, Javert se tue en juin 1832 et le roman ne finit que plus d'un an après, par la mort de Jean Valjean.
Joignez à tout cela d'abondantes digressions ; — la plus célèbre est le récit épique de la bataille de Waterloo.
Quant aux principaux personnages, il faut voir en eux, comme dans ceux de Notre-Dame de Paris, des symboles. Si Victor Hugo n'avait pas le génie proprement psychologique, qui lui aurait permis de créer dans le roman et au théâtre des hommes et des femmes vivant d'une véritable vie, individuelle et typique, il possédait, en revanche, deux facultés exceptionnelles, grâce auxquelles il douait parfois d'une forte vie apparente, et opposait vigoureusement l'un à l'autre, des êtres qui n'étaient (comme on l'a vu dans Notre-Dame de Paris et d'abord dans Hernani, dans le Roi s'amuse ou dans Ruy Blas -, que des idées, — le plus souvent des antithèses. — Et ces deux facultés : le génie des contrastes symboliques, dans la conception générale d'une œuvre, et celui du symbolisme psychologique, — c'est dans les Misérables qu'elles ont produit leurs effets les plus heureux.
Aussi bien — suivant une fine remarque du philosophe Renouvier, — les Misérables sont le roman de Hugo qui se maintient à la plus juste distance entre la construction romanesque d'imagination pure et le réalisme ou le naturalisme qu'aimait aussi le poète (témoin, dans Notre-Dame, la Cour des Miracles, et maintes descriptions dans ces Misérables).
L'ouvrage est divisé en cinq parties : Fantine, Cosette, Marius, l'Idylle rue Plunret et l'épopée rue Saint-Denis. Jean Valjean.