‹ uvres choisies illustréesChapitre 9 sur 240 · PEPITA · texte numérisé non relu

PEPITA

...Je me revois enfant, écolier rieur et frais, jouant, courant, criant avec mes frères dans la grande allée verte de ce jardin sauvage où ont coulé mes premières années, ancien enclos de religieuses que domine de sa tête de plomb le sombre dôme du Val-de-Grâce.

Et puis, quatre ans plus tard, m'y voilà encore, toujours enfant, mais déjà rêveur et passionné. Il y a une jeune fille dans le solitaire jardin.

La petite espagnole, avec ses grands yeux et ses grands cheveux, sa peau brune et dorée, ses lèvres rouges et ses joues roses, l'andalouse de quatorze ans, Pepa.

Xos mères nous ont dit d'aller courir ensemble ; nous sommes venus nous promener.

On nous a dit de jouer, et nous causons, enfants du même âge. non du même sexe.

Pourtant, il n'y a encore qu'un an, nous courions, nous luttions ensemble. Je disputais à Pépita la plus belle pomme du pommier; je la frappais pour un nid d'oiseau. Elle pleurait; je disais : C'est bien fait ! et nous allions tous deux nous plaindre à nos mères, qui nous donnaient tort tout haut et raison tout bas.

Maintenant elle s'appuie sur mon bras, et je suis tout fier et tout ému. Xous marchons lentement, nous parlons bas. Elle laisse tomber son mouchoir ; je le lui ramasse. Xos mains tremblent en se touchant. Elle me parle des petits oiseaux de l'étoile qu'on voit là-bas, du couchant vermeil derrière les arbres, ou bien de ses amies de pension, de sa robe et de ses

i. Ce chapitre est manifestement une confidence indirecte de l'auteur. C'est sa future femme que Hugo nous montre avec lui aux Feuillantines, en 1812-1813.

rubans. Nous disons des choses innocentes, et nous rougissons tous deux. La petite fille est devenue jeune fille.

Ce soir-là - c'était un soir d'été, — nous étions sous les marronniers, au fond du jardin. Après un de ces longs silences qui remplissaient nos promenades, elle quitta mon bras et me dit : Courons '.

Je la vois encore; elle était tout en noir, en deuil de sagrand'mère. Il lui passa par la tête une idée d'enfant, Pepa redevint Pépita, elle me dit : Courons !

Et elle se mit à courir devant moi avec sa taille fine comme le corset d'une abeille et ses petits pieds qui relevaient sa robe jusqu'à mi-jambes. Je la poursuivis elle fuyait ; le vent de sa course soulevait par moments sa pèlerine noire, et me laissait voir son dos brun et frais.

J'étais hors de moi. Je l'atteignis près du vieux puisard en ruine : je la pris par la ceinture, du droit de victoire, et je la fis asseoir sur un banc de gazon ; elle ne résista pas. Elle était essoufflée et riait. Moi, j'étais sérieux, et je regardais ses prunelles noires à travers ses cils noirs.

— Asseyez-vous là, me dit-elle. Il fait encore grand jour, lisons quelque chose. Avez-vous un livre ?

J'avais sur moi le tome second des Voyages de Spallanzani. J'ouvris au hasard, je me rapprochai d'elle, elle appuya son épaule à mon épaule, et nous nous mîmes à lire chacun de notre côté, tout bas, la même page. Avant de tourner le feuillet, elle était toujours obligée de m'attendre. Mon esprit allait moins vite que le sien.

— Avez-vous fini? me disait-elle, que j'avais à peine commencé.

Cependant nos têtes se touchaient, nos cheveux se mêlaient, nos haleines peu à peu se rapprochèrent, et nos bouches tout à coup.

Quand nous voulûmes continuer notre lecture, le ciel était étoile.

— Oh ! maman, maman, dit-elle en rentrant, si tu savais comme nous avons couru !

Moi, je gardais le silence.

- Tu ne dis rien, me dit ma mère, tu as l'air triste. J'avais le paradis dans le cœur.

C'est une soirée que je me rappellerai toute ma vie. Toute ma vie !

(Chap. xxxiii

En 1832, Victor Hugo ajoutait au roman une assez longue préface, qui avait presque l'importance d'un manifeste social. Il y refusait à la société non seulement, bien entendu, le droit de se venger, mais celui même de punir « Se venger est de l'individu, punir est de Dieu. » Ce qui est de la société c'est ' corriger pour améliorer ». Il disait encore : « Nous voulons un remaniement complet de la pénalité sous toutes ses formes». Et il concluait : • La douce loi du Christ pénétrera enfin le code, et rayonnera à travers. On regardera le crime comme une maladie, et cette maladie aura ses médecins qui remplaceront vos juges, ses hôpitaux qui remplaceront vos bagnes. La liberté et la santé se ressembleront. On versera le baume et l'huile où l'on appliquait le fer et le feu. On traitera par la charité ce mal qu'on traitait par la colère. Ce sera simple et sublime. La croix substituée au gibet. Voilà tout».

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