‹ Œuvres choisies (tome 1)Chapitre 103 sur 103 · TROISIÈME PARTIE Situation en 1878 et en · texte numérisé non relu

TROISIÈME PARTIE Situation en 1878 et en

Le Dénoi ehent.

Si l'on a suivi les détails donnés dans les chapitres qui précèdent, on se souviendra peul-ètre que, suivant un acte de partage du

eussions qui ont rempli les séances des 20 juin et 20 juillet 1876, et qui ont abouti aux vtvux suivants :

1° Faculté au père de famille de composer les lots, sans rendre le morcellement obligatoire, comme le veut aujourd'hui l'article 826 du Code.

2° Réduction à cinq ans du délai imparti à l'action en rescision pour lésion de plus du quart.

3° Adoption de la valeur au moment du partage pour l'estimation des biens en cas de demande en rescision.

(1) Voir notre travail sur la Question de la population en France et à Vétranger Réforme sociale, n° du l eï juillet 1883 .

(2) Les renseignements concernant 1875 ont été directement recueillis sur place par l'auteur, et publiés dans V Annuaire fies Unions, 1875, p. 344 et suiv.

Quant à ceux qui ont trait à 1883, Lia ont été empruntés à une lettre intén-s

LA FAMILLE-SOUCHE DU LAVEDAN

3 mars 1874 accepté par tous les ayants droit, le chef actuel de la famille, Savina, avait, d'après l'ancienne coutume, transmis son domaine et le foyer à sa fille aînée, chargée de payer les dettes dont ces immeubles étaient grevés et les soultes dues à ses frère et sœurs» Gel acte, qui devait mettre fin aux dissensions de la famille, ne leur a imposé qu'une trêve d'un moment, et semble plutôt les avoir ravivées.

Forcé, par des réclamations pressantes, de satisfaire sans retard à une partie de ses obligations, le gendre de Savina a dû vendre, pour une somme de 6,000 fr., un pré d'environ M hectares 75 ares (il) jouniauv), situé dans ta montagne, au lieu dit (]n\aur.

Cette aliénation entamait gravement l'intégrité du domaine, qui ne pouvait plus désormais nourrir qu'une douzaine de vaches et ne comportait plus l'élevage fructueux d'un troupeau de moutons.

Comment, dès lors, conserver le reste du domaine, et réaliser des économies suffisantes pour achever le payement des dettes, si les créanciers continuaient à se montrer âpres et impatients? Ne serait-on pas forcément conduit à un nouveau morcellement pour les satisfaire ?

Malgré celle situation menaçante pour le gendre de Savina, ses cohéritiers jalousaient (es prétendus avantages qu'il aurait obtenus et ne parlaient de rien moins, à mots couverts et sous de perfides suggestions, que de demander la rescision de l'acte de 1874 pour lésion de plus d'un quart. Ces grands mots juridiques, plus ou moins altérés, mais reconnaissables, sont maintenant entrés dans la langue 4 de ces paysans, qui envisagent non seulement sans etVroi, mais même avec une 4 certaine complaisance, la perspective d'un procès comme offrant des chances d'améliorer un lot dont on est mécontent. Les germes funestes déposés au sein de la famille par le procès de 1869 portent leurs fruits empoisonnés.

Ces menaces ne se sont pas réalisées ; mais le domaine n'en a pas été moins irrévocablement perdu pour la famille à laquelle il appartenait depuis si longtemps. Entraîné par les conséquences d'un premier morcellement, pressé par des embarras financiers, séduit par le haut prix auquel la vogue toujours croissante des eaux de Caule-

sante, en date du 27 août 1883, que M. le comte de la Salle a adressée, de Cauterets, au secrétaire général des Unions, et qui ;i été reproduite dans la Bêfwme sociale, ir du li> septembre 1883, p. 327 328.

KM ILE CHEYSSON

rets a porté 1rs terrains du bourg, le gendre de Savina a vendu il y a deux ans (1882) la propriété de famille, et demeure' maintenant dans une petite maison neuve qu'il s'est fail bâtir au pied du mamelon vert, près «lu Gave,

Malgré le prix inespéré que lui a procuré cette vente, ses dettes el sa maison en ont absorbé presque tout le montant ; privé désormais de eeite hase territoriale, qui avait lait jusqu'alors la force et la sécurité de sa famille, il est tombé au rang des ouvriers, vivant au jour le jour. On peu! dire de lui qu'il est « le dernier des fifélouga », et quVn lui finit cette dynastie quatre fois séculaire de paysans à vingt quartiers de noblesse.

Quant à la vieille Savina, gardienne des traditions ainsi interrompues, elle n'a pu se résigner à sanctionner de sa présence cette déchéance de sa race et cel oubli du passé. Elle a pris le parti de se séparer de sa tille Marthe, et de quitter ce foyer qui n'était plus celui des ancêtres. Pendant la saison des eaux, elle garde les enfants (Tune de ses filles, baigneuse aux thermes de Cauterets ; le reste de Tannée elle est recueillie chez une personne charitable, el vit pauvrement d'une i*ente viagère de 300 francs que lui font à regret ses enfants.

(les derniers traits achèvent de caractériser l'atteinte portée à l'organisation et à Pespril de la famille-souche. Depuis l'origine de

la famille, pareil fait ne s'était pas produit. S'ils pouvaient en être

les témoins, qu'en diraient ces ancêtres, ces patriarches, que la maison a vus naître de père en tils, et qui restaient, jusqu'à leur dernier joui*, entourés de respects et en pleine possession de l'autorité paternelle ? Pour la première fois, les enfants se révoltent contre la majesté du chef de famille, qui a dû leur céder la place et s'exiler du toit natal. Dès lors, c'en est fait de la famille-souche. La voilà tombée au triste niveau de ces familles instables, où les vieux parents ne sont plus considérés que comme un fardeau, el sont soumis à ces souffrances physiques et morales dont plusieurs auteurs ont tracé l'effrayant et malheureusement trop yéridique tableau (1).

La famille Méloùga était restée, jusque dans ces derniers temps, comme un spécimen attardé d'une puissante et féconde organisation sociale ; mais elle a dû subir, à son tour, l'influence de la loi el des

J Voir Organisation du ira rail, Document annexé \* p. 493-4 ( /7,

LA FAMILLE-SOUCHE Dl LAVEDAN

mœurs, qui ravalent épargnée grâce à un concours exceptionnel dé circonstances favorables.

Le Godé fait son œuvre : le nivellement progresse : la famillesouche se meurt, la famille-souche est morte.

Pendant que cette œuvre s'accomplit chez nous, sans entravés, aux applaudissements du plus grand nombre, e( qu'elle précipite mémo sa marche en vertu de sa vitesse acquise (vires (((l</ui)'it eundo . les autres pàys mieux avisés opposent à Tenvi des obstacles

il levées du niorerl lemen I , et s'attachent du moins à mettre à l'abri des atteintes cette portion du domaine, qui, étant exactement proportionnée aux forces et aux besoins de la famille, fournil a tous ses membres des moyens assurés de travail et d'existence.

Ce n'est pas ici le lieu d'entrer dans le détail des mesures imaginées pour satisfaire cette nécessité sociale, aussi bien par l'empire chinois avec la transmission intégrale du champ patrimonial (1), que par ta République des États-Unis avec ses lois de VHomeslead el par la monarchie allemande avec son Htwferolle pour les domaines agglomérés (Bauernhofe) des paysans du Luneboûrg, du Hanovre et de la Westphalie (3 .

Ge sonl la des solutions variées du même problème. Par des moyens adaptés à la diversité des situations, elles tendent toutes au même but, c'est-à-dire à la consolidation des familles rurales et de lit petite propriété, qui constituent partout le fondement le plus solide de la grandeur et de la force même d'un pays.

Ce problème est vital pour tous les États, et chacun d'eux est libre de le résoudre usa guise, pourvu qu'il le résolve!

Nous ne paraissons malheureusement pas soupçonner en France

l (( La loi garantit à tout paysan son champ patrimonial, qui est inaliénable; ce champ est aussi sacré que l'homme lui-même dont il assure les moyens d'existence et l'indépendance. Sur les 330 millions d'hectares qui constituent le territoire de la Chine proprement dite, 70 à 75 millions sont ainsi assurés pour jamais aux familles qui les possèdent » ï.a Revue nouvelle, n° de mai 1883. — La Chine contemporaine , par M. Simon).

± Voir Les États-Unis contemporains, par M. Claudio Jannet, ch. XV, p. 262. Voir aussi, à Y Annuaire de législation comparée, l'acte du 22 mars 1872 de l'Illinois.

(3) Voir dans la Réforme sociale : n° du 15 mai 1883, Une ligue de paysans contre le partage forcé en Westphalie ^ par M. Ardant, p. 506-516; — n° du 1 er juillet 1883, La Réforme des lois de succession en Allemagne, par M, Claudio Jannet, p. 66-84.

EMILE GHEVSSON

La granité de cette question. Aussi, pour ceux qui eu sont pleinement convaincus, est-ce un devoir, importun peut-être mais impérieux, de la rappeler sans cesse à l'opinion publique. L'histoire des Mélouga, qui vient de se dérouler sous les yeux du lecteur, répond à ce besoin et semble de nature à faire entrevoir à tout esprit impartial, comme par une échappée, les réactions lointaines et profondes de rintluenee exercée par les lois de succession, Puisse ce drame social, qui a dans son cadre restreint son émotion et sa grandeur, inspirer aux admirateurs les plus déterminés du Gode au moins un doute salutaire ! Le doute, en pareil cas, dêvienl souvent le commencement de la sagesse.

Paris, mars I88i.

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