QUATRIÈME PARTIE LES DERNIÈRES ANNÉES
En 1901, Emile Cheysson fui nommé membre de l'Académie des sciences morales et politiques (section d'économie politique), en remplacement de Maurice Block; c'était le légitime couronnement d'une vie de constant labeur, tout entière consacrée aux causes les plus utiles et les meilleures. L'année précédente, la Société d'encouragement au bien lui avait décerné sa couronne civique en or.
Loin que les années eussent ralenti son ardeur, elles semblaient au contraire ne Taire que redoubler son activité'. Soit à L'Académie comme rapporteur de diverses commissions, soit comme membre du Comité de direction du Musée social, soit comme promoteur des oeuvres de mutualité, de patronage des jeunes libérés, d'hygiène sociale, d'assistance par le travail, comme organisateur de la lutte contre l'alcoolisme, contre les logements insalubres, comme créateur d'écoles d'enseignement ménager, on continuait de h» trouver au premier rang des meilleurs amis de la science et de Phomme, toujours jeune, alerte, déployant nné incomparable énergie et une surprenante rapidité de travail.
À cette activité, l'heure de la retraite administrative, qui sonna pour Cheysson deux ans avant sa mort, n'apporta pas 1" moindre» changement. A une époque de la vie où la plupart des hommes m 4 pensent plus qu'à jouir du repos — repos (pie nul n'a jamais mieux mérité — il ne songeait qu'à répandre, sur un cercle de [dus en plus vaste, les fruits de son labeur, de son intelligence, de son expérience, de sa bonté.
En Suisse, sur les hauteurs de Leysin, la mort vint, le 7 février 15)10, le surprendre au milieu des siens. Il mourut, à l'âge de soixante-treize ans, comme il avait vécu, avec la simplicité et la tranquillité du chrétien : et ses dernières paroles étaient encore des paroles de tendresse, d'encouragement, de douceur, dont il bénissait sa femme et se^ enfants, la liancéç de son tils aîné, agenouillés au pied de sou lit-
EMILE CHEYSSON
Los obsèques furent célébrées, le 14 février, en L'église Saint- Honoré d'Eylau, au milieu «Tune aftluence recueillie de parents, d'amis, de collègues, d'élèves, d'admirateurs. M. Emile Boutroux, président de F Académie des sciences morales et politiques, M. le professeur Landouzy, au nom de l'Alliance d'hygiène sociale, M. Jules Siegfried, au nom de la Direction du Musée social, M. l'inspecteur général de Préaudeau, délégué parle Ministre des Travaux publics, M. Louis Passy, au nom de la Société d'agriculture, M. Anatole Leroy-Beaulieu, directeur de l'Ecole des Sciences politiques, M. Louis Rivière, président de la Société d'Economie sociale, M. Félix Voisin, président delà Ligue nationale contre l'alcoolisme, M. Mabilleau, au nom de la Mutualité' 1 française, MM. Lourties, au nom de la Ligue nationale de la prévoyance et de la mutualité, MM. Lallemand et Challamel, dirent devant son cercueil la longue et noble carrière de ce grand homme de bien. Il est inhumé au cimetière de Neuilly, dans le caveau de sa famille.
Bientôt, les hommes les plus éminents songèrent à perpétuer le souvenir d'Emile (jhçysson par des honneurs posthumes. Le monument, la statut» sur la place publique, auxquels on aurait pu penser, ne semblèrent pas devoir cadrer avec ridée directrice de cette vie tout entière consacrée à des œuvres de science et de bienfaisance. Sans publicité, sans le moindre effort, les souscriptions affluèrent : d'accord avec la temme admirable qui avait été la compagne et le soutien de sa vie, ou résolut de réunir en deux volumes la substance de ses principales œuvres, éparses en tant de revues, de bulletins et de procès-verbaux d'assemblées savantes. N'était-ce pas, dans la mesure du possible, réaliser l'un des projets sur lesquels il avait coutume de revenir avec le plus d'insistance durant ses dernières années, regrettant parfois que, tout à tous, il ne pût trouver les loisirs qui y eussent été nécessaires?
Avec le reliquat de la souscription un prix serait fondé, en harmonie Ici encore avec les idées que Cheysson avait tait prévaloir quand, en des circonstances semblables, il s'était agi d'honorer la mémoire de son ami Georges Picot. Périodiquement distribué, en récompense d'efforts déployés dans Pun des champs où Emile Cheysson n'avait cessé de se prodiguer sans compter, ce prix fera perpétuellement revivre le souvenir d'une si belle vie.