AVANT- PROPOS
La conférence qu'on va lire a paru dans la Revue du service de l'Intendance militaire (Numéro de Novembre-Décembre 1888). La rédaction de la Revue a fait précéder celle* publication de la note suivante, qui en explique l'origine el l'actualité à cette date :
Au moment où les questions d'approvisionnement des places fortes, et en particulier de la capitale, sont mises à l'ordre du jour, il nous a semble qu il serait intéressant de renseigner exactement nos lecteurs sur les moyens improvises pour moudre les grains pendant le siège de Paris.
Le service des moulins du siège a obtenu ce résultat, qualifie par M. Jules Simon, de « merveilleux », dans son livre sur les Souvenirs du 4 Septembre, d'arriver à moudre, par jour, toute la farine que consommait Paris (1). Pendant les deux dentiers mois du siège, Parié a vécu presque exclusivement sur ses moulins, sans que ce service ait eu un moment de défaillance, malgré les difficultés toujours grandissantes qu'il avait à surmonta-,
L'administration militaire a demandé, en / #77, à M. Cheysson de venir exposer à l'Ecole supérieure de guerre cette grande opération,
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do)it il pouvait parler avec plm (V autorité qm personne, puisqu'il Va organisée et dirigée sous les ordres de M. Krantz et du ministère du Commerce, et qitil Va décrite dans un livre auquel de bons juges ont rendu justice.
La conférence a été alors recueillie et autographiée. Nous avons pu nous en procurer le texte, que nous sommes heureux de mettre sous tes yeux des lecteurs de notre Revue.
(Noie de la Rédaction).
CONFÉRENCE
Origine in Service des Moulins.
Cadre de la conférence. — Le siège de Paris est, à coup sûr, un événement mémorable. Comme on Ta dit, « vu à distance, à cette « distance où s'efface la misère des détails, il conserve cette qualité a rare en tous temps i la grandeur (I) ». Tout ce qui s'y rattache a droit à l'attention des hommes de guerre.
Par le rôle important qu'elle a joué dans les souffrances de la population ét dans la résistance de Paris, dont elle a déterminé la durée, ta question du pain mérite une place à part dans l'histoire du siège. On peut même dire que c'est ce côté matériel qui a le plus éveillé les sympathies extérieures, dès que notre cercle de fer s'est desserré. Le « pain du siège » a eu, au dehors, un succès d'étonnement douloureux.
L'objet de cette conférence est d'exposer cette question ; mais forcée^ par le défaut de temps, de se renfermer dans un cadre limité, elle devra glisser sur les côtés historiques et techniques du sujet, malgré leur intérêt, pour s'attacher davantage aux principes d'organisation, d'ordre et de méthode, qui sont les éléments essentiels du succès dans une entreprise quelconque.
La mouture à Paris avant le siège. — La meunerie n'est pas une industrie parisienne. Si Ton excepte les deux grands établissements
(1) Rapport de M. Buisson de l'Aube, sur le retour de l'Assemblée Nationale à Paris. — Séance du 10 janvier 1872 .
LE PAIN HT SIKGE
administratifs de la manutention parisienne qui compté 26 paires dè meules, et de l'Assistance publique (Moulin Scipion) qui en comprend l i , on ne trouvait guère à Paris, en septembre 1870, qu'un moulin de 8 paires de meules, à M ont rouge, ei quelques petits moulins disséminés dans plusieurs quartiers, et montés plu tô( eh vue de concasser les grains pour la nourriture des bestiaux, que de - faire farine ».
La suppression des chutes d'eau sur le cours de la Seine dans ta traverser de la capitale, la cherté de la moulure par les moteurs à vapeur, le haut prix de la main -d^euvre, les droits d'octroi, l'économie des transports des grains et farines par voie 4 ferrée, ces diverses causes suffisent à expliquer Immigration de cette industrie, qui s'est fixée dans la grande banlieue de Paris, Saint-Maur, Corbeil, Kssonnes, Oudommiers, Meaux, Étampes, Provins, etc.
Malheureusement* sauf pour un petit nombre de moulins de la banlieue restés dans nos lignes, ces grands établissements furent, dès les premiers jours du siège, perdus pour l'alimentation de la capitale, et celle-ci ne disposa plus, pour la mouture du blé, que de ses ressources intérieures, qui étaient presque nulles, et de 66 à 70 paires de meules qui pouvaient encore tourner hors dé Peueeinte sous la protection des forts.
Cet ensemble étail relativement insignifiant eu égard aux besoins
à satisfaire.
Exigences de la mouture pendant le siège. — En négligeant Tannée proprement dite, d'environ 200,000 hommes, que nourrissait l'intendance militaire avec ses propres ressources, la population civile assiégée dans Paris était, d'après un recensement fait en décembre 1870, de plus de 2 millions d'habitants (2, 003, 789). En effet, si beaucoup de <* bouches inutiles » avaient quitté Paris au moment de l'investissement, les habitants des territoires envahis étaient venus y chercher un refuge.
A raison du taux ordinaire de T>00 grammes, celle population devait consommer, chaque jour, 1 million de kilogrammes de pain, c'est-à-dire le même poids de blé, ou 7 à 8,000 quintaux de farine (on admet usuellement que 100 kilog. de farine sont produits par 135 kilog. de blé, et produisent I3S kilog. de pain). — Les meules ordinaires ne peuvent guère produire plus de 15 quintaux de farine par jour. C'était donc un ensemble de 5 à G00 paires de meules que réclamait l'alimentation de la capitale, le jour ou Paris, ayant
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épuisé ses provisions do farine, ne vivrait plus <pie sur le produit journalier de ses moulins.
Ce jour semblait ne devoir jamais arriver. Nul ne croyait à la longue durée du siège. Voici comment s'exprimait à cç sujet, à la fin de septembre, le général* Trochu, gouverneur de Paris, devant ses collègues du Gouvernement, MM. Jules Favre et Ernest Picard, « qui n'avaient pas l'habitude d'être investis », ainsi qu'ils le disaient eux-mêmes :
« C'est, non pas une vérité* non pas un principe, mais un axiome « militaire absolu, qu'une ville de guerre, quelle qu'elle soit, qui « n'est pas soutenue opportunément par une armée préexistante! u tombe (Mitre les mains de l'ennemi. Paris, avec ses ^ millions « d'habitants, ses besoins, ses intérêts, ses passions, Paris est une u application, bien plus saisissante encore que toute autre place de « guerre, de cet axiome ; et, comme il n'existe plus une seule armée « française tenant la campagne, nous sommes réunis ici pour cornce mettre une héroïque folie ; mais cette héroïque folie est absolument « nécessaire pour sauver l'honneur de la France et donner au « monde, frappé de stupeur, le temps de se recueillir ». — Et plus tard, le même orateur, parlant de va ni l'Assemblée nationale, le 13 juin 1871, s'écriait : << Savez-vous quelle a été ma principale « difficulté pendant le siège? C'est d'y faire croire. On disait .- jamais « une ville comme Paris, avec son immense périmètre du dehors, « ne pourra être effectivement investie. Effectivement assiégée, il est u impossible qu'elle tienne plus de 15 jours. Les plus osés allaient « jusqu'à 30 jours, et moi-même, il faut que je le confesse, mes « espérances les plus étendues ne dépassaient pas 60 jours ».
Telle était la disposition générale des esprits, lorsque, le 8 septembre, une semaine avant l'investissement, le Gouvernement déclara à la population que les approvisionnements permettaient d'assurer l'alimentation de la capitale pour deux mois. Personne alors ne voulut croire à celte déclaration qué l'on accusait d'optimisme : un tel délai, disait-on, ne serait jamais atteint. II a été en réalité dépassé dè trois mois ; et, par une singulière réaction, cette même opinion publique, si incrédule au commencement du siège, avait fini par s'accoutumer si bien à L'idée d'un approvisionnement illimité que, le 28 janvier, au bout de 140 jours de siège, elle accueillit avec une surprise mêlée de stupeur, de doute et de colère, les révélations du Gouvernement sur l'épuisement de nos ressources alimentaires.
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Organisation du service des moulins. — Les inventaires faits à la hâte au début de L'investissement indiquaient 447,000 quintaux de farine et 100,000 quintaux de grains.
Les farines assurant la subsistance pour plus de oo jours, c'est-àdire pour une période supérieure; suivant toute vraisemblance, à la durée du siège, il semblait sans intérêt pratique de s'occuper de la mouture drs grains.
Aussi, le comité des subsistances, présidé par M. Jules Simon, m» voulut-il consentir, le II Septembre, qu'à l'installation de 100 paires de meules. 11 le lit évidemment sans conviction, comme une de ces précautions que l'on suit d'avance inutiles, et qu'on subit par simple acquit de conscience.
Un service spécial, rattaché au ministère du Commerce et désigné sous le nom de Service des moulin*, futebargé d'installer cet outillage, qui paraissait ne devoir jamais fonctionner,
En réalité, au lieu de*> 100,000 quintaux prévus au début, les recherches et les réquisitions ont misa la disposition du Gouvernement plus de 500,000 quintaux de grains de toute sorte, sur Lesquels le Service des moulins a eu pour sa part ^00,000 quintaux à moudre. Toutes les farines ont été épuisées vers le milieu de décembre, et, à partir de cette date, l'alimentation de la capitale eu pain a été liée exclusivement à la marche des moulins.
Delà deux périodes distinctes pour l'installation et l'exploitation.
Dans la première période qui s'étend depuis Tontine du siège jusqu'au 20 septembre, le ministère du Commerce installe une centaine de paires de meules, sans croire à leur efficacité.
Au début de la deuxième période qui va jusqu'au ravitaillement, tes événements ont marché : la véritable physionomie du siège se dessine ; on commence à désespérer de briser le cercle de ter qui nous étreint. (Test la faim qui apparaît comme le danger véritable et le plus sûr auxiliaire de l'assiégeant. Il s'agit de tenir le plus longtemps possible. Pour cela, il est essentiel de multiplier les moulins, sous peine d'en être réduit à manger le grain en nature, d'après des procédés renouvelés des Orientaux et des Romains, ou plutôt, sous peine de capituler avec des greniers bondés de grains qu'on ne pourrait pas moudre. 11 faut, en outre, tirer parti de tout et faire blé qui dure. De là le doublement des moulins décidé le 40 novembre et les expédients alimentaires que j'aurai à retracer sommairement.
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[. — INSTALLATION DES MoiUNS.
Principes généraux d'installation. — Ce n'était pas un problème aisé à résoudre que celui d'improviser de puissants moyens de monture dans la capitale assiégée.
On ne pouvait pas, assurément, songer à créer des établissements sur le type de ces beaux moulins qui ont acquis un grand renom dans la meunerie, et dans lesquels le grain, mécaniquement transporté à l'étage supérieur, descend en subissant les diverses opérations de nettoyage, puis se distribue sous les meules et se rend, toujours sous l'action de La gravité, dans les blute ries qui séparent les diverses qualités de farines et d'issues. Il fallait une installation simple, rapide, économique : ce qui entraînait la suppression des étages et la simplification des appareils.
On ne devait pas, non plus, accumuler les meules dans un moulin central, unique, qui aurait eu l'inconvénient d'être exposé aux coups de l'ennemi, aux séditions populaires, au danger de l'incendie, et d'exiger de grands frais de transport des grains et des farines.
Au lion do celte installation grandiose, mais peu praticable, on devait donc adopter la solution, plus modeste, mais plus économique et plus sûre, qui consistait à répartir les meules entre les divers quartiers de Paris, à portée des dépôts de grains et des boulangeries, si à utilise]*, pour cela, les ateliers industriels déjà pourvus de forée motriee et condamnés au chômage par les événements.
A cet etl'et, dans les premiers jours de Septembre, un appel fut adressé à un certain nombre de constructeurs de Paris, pour leur demander d'installer un moulin dans leur atelier. « Ce n était pa*\ m disait o», une affaire et des bénéfices qu'an leur proposât ; mais an << reclamait leur concourt désintéressé pour une oeuvre patriotique ».
Gel appel a été entendu et accepté sous cotte condition expresse de désintéressement et de patriotisme, qui n'a cessé d'être, d'un bout à l'autre, le trait dominant des entreprises rattachées au Service des moulins ; elle en a déterminé la marche, caractérisé les détails et fécondé les efforts.
(/est là un mobile trop honorable pour que je n'y insiste pas d'une manière spéciale, dès le début de cet exposé. Si trop d'indignes spéculateurs se sont abattus sur la France agonisante, comme sur
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une proie, pour lui arracher un Lambeau, une onee de sa chair, il est consolant de voir une grande œuvre, confiée à des industriels qui, par le premier article de leur contrai, s'interdisent tout bénéfice autre que celui de servit son pays, et se contentent du remboursement pur et simple de leurs avances.
(l'est sur cette base, morale et saine, ([iront été lignés les marchés, et qu'ont été réglés effectivement les décomptes. Si quelque contractant, plus âpre, avait voulu s'en écarter, il y aurait été impérieusement ramené par le contrôle auquel il était soumis, et par une
sorte de pudeur qui l'aurait empêché de se mettre définitivement en rupture ouverte avec les précédents admis par tous ses confrères.
Sauf (h 1 timides et rares* velléités aussitôt réprimées, tous, je le répète, ont tenu à honneur d'acquitter l'engagement qu'ils avaient contracté, et Je les en félicite hautement.
Cette t'ois, comme toujours, on a pu reconnaître qu'il n'est aucune garantie qui vaille la moralité des contractants ; qu'on doit, avant de traiter, savoir avec qui Ton traite : que tant vaut l'homme, tant vaut h* contrat, et, qu'avec d'honnêtes gens, les transactions bien étudiées et bien suivies sont toujours faciles et sures. (Test là une vérité en apparence élémentaire et banale, maïs qu'il importe cependant de redire : bien des entreprises ont péri pour l'avoir méconnue et le succès du Service des moulins en est une éclatante continuation.
Entre le î) et le 20 septembre, ce Service passe 16 marchés avec autant d'usiniers jusqu'à concurrence de 116 paires de meules (au Ijeu des 100 paires autorisées par le Comité des subsistances). C'est là l'effectif des moulins correspondant à la première période.
Meules. — Pour monter des moulins, il faut des meules. Or, Raris ne possédait ni l'industrie de la préparation des meules, ni matières premières permettant de les fabriquer.
Heureusement, par une prévoyante inspiration de M. de Franque- \ille, réminent directeur général des Ponts et Chaussées, le ministère des. Travaux publics lit acheter, à tout hasard, le 23 août 1870, le stock de meules disponibles dans tes magasins de la Fertérsous- Jouarre. Ce stock s'élevait à 300 paires et en comprenait de toutes sortes, de tous diamètres, même de second choix et démodées. Mais, telles qu'elles étaient, elles ont rendu d'inappréciables services.
Ces meules furent aussitôt chargées en wagon ; mais, par suite de
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l'encombrement des voies de l'Est, elles ne nous arrivèrent à la
Villëtte que par les derniers trains qui aient pénétré dans Paris avant l'investissement. Quelques heures de plus, elles tombaient au pouvoir des Prussiens ; la défense était privée» de ce précieux moyen, qu'elle aurait eu de la peine à remplacer, et la durée du siège en aurait été presque certainement abrégée dans une large mesure.
A défaut d'emplacement clos et couvert, ces meules furent dépensées provisoirement à la place Fontenoy, derrière l'Ecole militaire. Ces! là que les constructeurs allèrent successivement les choisir pour les installer dans leurs ateliers, où elles devaient subir, suivant l'expression technique, le travail de « mise en moulage ».
Quand ees 300 paires de meules furent ainsi utilisées, il en manquait encore une cinquantaine de paires pour compléter nos moyens de mouture. L'embarras était grand, quand on apprit, par hasard, qu'un en treposi taire de meules de la Ferté, d'Épernonel de Menneev avait pris, avant de se réfugier en province, la précaution d'enfouir dans le sol. à Ivrv hors Paris, tous les matériaux de son chantier, en vue de les soustraire aux éventualités du siège.
Un arrêté fut aussitôt rendu a la date du 21) novembre, pour mettre ees éléments de meules à la disposition du Service des moulins. Mais son exécution tut paralysée quelques jours parles événements militaires. C'était en effet le moment de la grande sortie (30 novembre — 2 décembre sur Champigny ; les chemins étaient obstrués par les troupes et le matériel de l'armée, tel les portes fermées pour tout ce qui n'avait pas immédiatement trait à l'expédition. Quand ce mouvement se fut écoulé, nouvelles difficultés provenant de la rigueur de la température, qui s'est abaissée, au commencement de décembre, jusqu'à plus de 10° au-dessous de zéro. Avec un froid pareil, la terre était durcie et résistait à la pioche que les hommes maniaient d'une main engourdie.
Les matériaux furent enfin découverts. Ils comprenaient de simples plaquettes en meulière, sans rhabillage ni rayonnage. Force nous fut de nous faire fabricants de meules pour assembler ces matériaux et leur donner la dernière main. L'autorité militaire nous donna près (h 4 300 gardes mobiles qui connaissaient ce travail. Ils furent installés dans la halle de la gare de Lvon et y terminèrent 51 paires de meules, en décembre, par les froids les plus rigoureux, qui raidissaient leurs doigts, gelaient le plâtre, et que Ton combat-
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tail avec des brasiers, (railleurs parcimonieusement alimentés pour ménager le combustible.
C'est ainsi que l'administration parvint à fournir aux constructeurs 1rs meules qu'ils n'auraient pu se procurer parleurs propres moyens:
Bluteries. — Tarares. — Les constructeurs n'auraient pas été moins embarrassés pour 1rs appareils de nettoyage, qui étaient, comme 1rs meules, horâ de leur atteinte individuelle, ri dont le Service des moulins dut. à ce litre, organiser la fabrication.
On ne pou va il songer à tous les appareils compliqués de nettoyage qu'emploie la meunerie, et Ton se rabattit sur un seul appareil, « le tarare américain à crible émotteur *, dont on eut la bonne fortune de trouver un spécimen, qui fut démonté pour servir de type.
De même, les appareils de blutage sont d'habitude gradués et multipliés, de manière à fournir des produits étagés, qui conviennent aux diverses catégories de consommateurs. Dans les circonstances où Ton se trouvait, il eut été fort impoli tique de privilégier telle ou telle partie de la population au détriment de telle ou telle autre, sans compter que cette graduation et ce fini du blutage étaient des complications incompatibles avec la simplicité et la célérité requises pour l'installation des moulins. On se décida donc •à ne faire qu'une seule qualité de farine et d'issues, et à n'employer qu'un seul type de bluteries, sorte de grand coffre de 6 mètres de long sur 4 de haut, dans lequel tournait sur un axe incliné un cylindre octogonal, garni de soies, d une maille plus ou moins « ouverte » suivant le produit à obtenir.
Le calcul des besoins de ces appareils fut établi sur le pied d'un tarare et d'une blute rie par batterie de cinq paires de meules.
Le 24 septembre 1870, l'administration traita avec un entrepreneur intelligent et bien outillé, M. Renard, pour la fourniture des tarares et bluteries. La fabrication totale a été de 39 tarares, 42 bluteries, et autres appareils accessoires. On y utilisa 4,000 mètres de soie qui se sont heureusement trouvés approvisionnés chez un négociant de la halle aux blés.
Système de montage des moulins. — Deux systèmes principaux ont été employés pour la mise en mouvement des meules.
Dans le premier système, la charpente, qui sert d'assiette ans: meules et qu'on appelle « le beffroi », se prolonge et supporte a
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3*25 au-dessus du sol l'arbre horizontal de transmission, qui entraîne par dés engrenages coniques 1rs arbres verticaux de commande des meules. Quant au « fer de meule », sur lequel repose et oscilla librement la dieu le supérieure ou « courante », il T*e participe pas au mouvement de rotation el n'est susceptible que d'un léger mouvement de translation <Ie haut en bas pour régler l'écartement
(les meniez.
Le second système, au contraire, arrête le beffroi au niveau de la table des meules, qu'aucune pièce ne dépasse. La transmission horizontale repose solidement a la partie inférieure du bâti, et entraide le 1er de meule, qui, dans cette disposition, sert il la lois à la
rotation et à la suspension (le la meule courante. Ge 1er, maintenu a sa traversée dans la meule « oi s;m | r „ p ;ir MM palier en foule ou << boitard », s'appuie a son extrémité inférieure sur une crapaudine en fonte, el il esi commandé par un levier qui permet de régler la mouture au gré du meunier.
Le premier système, en apparence plus simple, s'est, en réalité, trouvé moins commode que le second. 11 n'a été appliqué qu'à 64 paires de meules et a élé abandonné dès (pie ses inconvénients ont été constatés.
Moulin type. — Le local nécessaire pour installer le moulin type de 10 paires de meules devait avoir au moins 7 mètres de largeur sur 1:2 de longueur, el offrir de larges accès pour les transports. Les 10 paires étaient distribuées en deux batteries de <> paires, chaque batterie formant un ensemble complet, et pourvue à ce litre de sa transmission, de son tarare, de sa bluterie, et parfois même de son moteur spécial.
Latitude laissée aux constructeurs. — des charpentes el ces transmissions, tous ces détails, en un mol, de l'installation des moulins, — said* l'acquisition des meules, des blute ries et des ta rares, - — étaient confiés aux constructeurs sous la surveillance du Service et avec le concours des meuniers de la grande banlieue, réfugiés dans Paris et heureux de contribuer à la défense nationale. Ces meuniers furent répartis entre les divers établissements pour en guider l'installation el l'exploitation au point de vue professionnel ♦ M, par leur expérience et leur dévouement, ils ont été pour nous de précieux collaborateurs.
Le pain du siège
Celte latitude ainsi laissée aux constructeurs stimulait leur initiative, engageai! leur responsabilité et soulageai! colle de l'administration : elle a produit, en fait, d'excellents résultats.
Progrès de l'installation. — La tin de septembre et le commencement d'octobre furent consacrés à Tinstallatidn. Du IV octobre au 1 er novembre, tons les moulins de la première série furent prêts a fonctionner, environ six semaines après la signature du traité avec lès constructeurs.
En même temps, l'administration avait successivement traité avec les exploitants des divers moulins de la banlieue, situés a l'abri des torts, ii Charenton, Saint-Maur, Saint-Denis, el représentant un
total de 64 paires de meules.
A la tin de cette première période, les courants de l'opinion publique s'étaient brusquement modifiés au sujet de la durée du siège. On avail acquis la conviction que L'ennemi ne pouvait enlever Paris d'assaut ou par un coup de main. Dès lors on entrevoit qu'on va avoir à compter, non plus avec une attaque de vive force, mais avec la faim.
Aussi les moulins, qu'on ne prenait pas au sérieux dès le déduit, commencent-ils à apparaître comme le plus sûr auxiliaire de la défense et à devenir le point de mire de toutes les ^préoccupations officielles, jusque-là détournées sur d'autres objets en apparence plus pressants. Le Comité des subsistances qui, dans sa séance du 10 Septembre, avait réduit les propositions des ingénieurs de 300 à 100 paires de meules, lut heureux d'apprendre que sa décision avait ♦dé largement outrepassée, et l'effèctif des moulins porté, en réalité, a 166 paires de meules dans la limite des crédits ouverts.
Le 20 novembre, les farines en magasin ne représentaient plus que la consommation de vingt-trois jours. Une fois ce stock épuisé. Paris devait se rendre ou vivre sur ses moulins, il if y avait donc pas un instant à perdre pour aviser. A celle date, j'eus l'honneur d'être appelé devant le Comité des subsistances èt lui révélai la situation dans toute sa gravité. Séance tenante, le doublement des moulins est décidé. L'hôtel de ville se charge de traiter avec M. Cail pour 200 petites meules Falguer, et le ministère du Commerce est invité à porter son effectif à 300 paires de meules.
Je ne parlerai pas des moulins de M. Cail, sur lesquels le Service ries moulins n'a pas eu d'action, ni de renseignements assez expli-
ÈMILÉ CIIÉYSSÔtf
cites. Je me borné à dire que, tandis què 1rs grandes meules de nos moulins étaient horizontales, avaient de l m 30 àl m 60 de diamètre, et faisaient une centaine de tours par minute, les petites meules Falguer étaient verticales, avaient un diamètre de 0 m 30, tournaient de 7 à SOI) tours par inimité, et donnaient un produit d'environ moitié de celui de nos meules. Les 200 paires de meules Falguer équivalaient doue à J 00 paires de nos meules à grand diamètre.
Moulins des gares. — Placé én lace de ce nouveau problème, le Service des moulins comprit qu'il fallait, pour le résoudre, recourir il des moyens plus puissants que pour ses premiers travaux. Il avait d'ailleurs épuisé la série des constructeurs particuliers avec lesquels il pouvait contracter sûrement, lise retourna donc vers ces grandes Compagnies de chemins de fer, qui ont des ressources considérables en matériel et en personnel, et qui savent aborder et résoudre les plus difficiles problèmes, grâce à leur forte organisation.
Les halles à marchandises des gares offraient de vastes emplacements pour installer les moulins et de larges accès pour le service. On y avait sous la main, dans les locomotives, condamnées à l'inaction par lé blocus, des moteurs aussi puissants qu'ils sont commodes et prompts à mettre en place. Lès ateliers de construction pouvaient prêter leur concours pour les travaux d'établissement et d'entretien. Enfin, et surtout, le personnel supérieur des Compagnies, en mettant son organisation, son talent et son patriotisme à la disposition de l'entreprise, devait en assurer lesuccès. C'est donc de ce côté qu'il fallait porter ses efforts.
Dès le 20 novembre, quelques heures après la séance du Comité des subsistances, réminent et regretté directeur de la Compagnie de l'Est, M. Sauvage, avait déjà accepté l'installation d'un moulin de ûi) paires de meules dans la gare de la Yillette. La Compagnie du Nord en acceptait, en même temps, une autre de 28 paires dans celle de la Chapelle. Le Lendemain matin, on signait les traités définitifs sur la base du remboursement des dépenses justifiées.
Du 22 au 29, les Compagnies de Lyon, de l'Ouest et d'Orléans signent aussi des marchés sur la même base pour 60 nouvelles paires de meules. Enfin, les 5 et 6 décembre, deux traités supplémentaires sont conclus avec les Compagnies de Lyon, d'Orléans et de l'Est pour l'installation de \ A paires de meules, ce qui portait à 152 paires l'effectif total des moulins des gares.
Lfc PAIN DU S1KCE
Ces nouveaux moulins ont été tons établis sur un type identique très simplifié. Comme les avantages du second système, décrit pins haut, avaient été consacrés par la pratiqué, on adopta le type de commande 4 par transmission inférieure en élaguant tout ce qui n'était pas nécessaire à son fonctionnement.
Les beffrois en nombre pair, et groupés deux par deux, turent disposés perpendiculairement à la voie ferrée qui longeait la halle à un mètre en contre-bas du quai.
Chaque paire de beffrois avait ses meules mises en action par une locomotive transformée en moteur fixe, et solidement installée au pied du quai sur les fondations en maçonnerie et en charpente, entre lesquelles était aménagée une fosse a piquer. Deux roues, une de chaque côté de la machine, étaient laissées libres, le bandage recouvert d'une fourrure en bois, et, au moyen (Tune large courroie qui embrassait une poulie de grand diamètre, chacune d'elles commandai! la transmission générale d'un des beffrois conjugué*.
Des roues d'angle horizontales, correspondant à chacune des paires de meules qui composaient la file, prenaient leur mouvement sur cette transmission et entraînaient le fer de meules. Les bluteries, disposées à trois mètres en avant des beffrois el d'équerre avec la voie ferrée, empruntaient de même leur mouvement à l'arbre de couche général.
Le Service des moulins a ainsi employé 14 locomotives comme moteurs fixes, et il s'en est admirablement trouvé. << (l est en effet , << comme le dit si justement ftf. Jacqmin, le plus merveilleux instruit ment de travail qui existe : c'est presque un être anime qui joint - a une force prodigieuse une admirable docilité ». k la fois simple, énergique, ramassée sur elle-même, elle se plie à toutes les exigences de force, d'exiguïté de local, de célérité d'installation et de diversité d'allures, qu'on peut avoir à lui imposer.
Une fois le plan arrêté, on procéda à une bonne distribution de la tache. Les Compagnies avaient à aménager et à mettre en place les locomotives et à poser seulement ht grosse transmission; les beffrois, bluteries, etc..», étaient confiés à d habiles constructeurs ; le complément, fer de meules, accessoires, était réparti entre de petits entrepreneurs locaux. On fit une certaine part dans l'adoption des détails du plan et dans la surveillance des travaux aux meuniers qui devaient avoir plus tard la direction professionnelle du moulin, tandis que la Compagnie se chargeait de produire la force motrice.
ÊMILE CHEVSSON
Ces meuniers étaient choisis parmi lès représentants les plus attitrés de la grande meunerie et se sont parfaitement acquittés de leur tâche; Enfin, à la trie de chacun (1rs moulins, l'administration plaçait nu des agents du Service, connaissant bien ce genre de travail et pouvant au besoin aider et guider les ingénieurs des compagnies, tout en sVtfaçant derrière eux.
Grâce à cette organisation et à l'expérience acquise dans la première période, l'exécution des travaux sVsi accomplie avec une rapidité vraiment surprenante, ainsi qu'en témoigne l'exemple suivant :
A la gare du Nord (La Chapelle), la décision du Comité est du 20 novembre, le traité est signé le û\ ; le même jour, les ingénieurs du service arrêtent le dessin d'ensemble et la répartition du travail.
Pendant la nuit du 21 au 2:2, on dresse les plans détaillés des beffrois : le 22, on attaque les fondations. Dans les ateliers de M. Renard, le travail des charpentes, bluteries, etc., est poussé jour cl nuit. Le 2C>, un beffroi terminé est transporté à la Chapelle; le 29, il est mis en montage et prêt à recevoir la transmission. Le montage s'effectue eu une semaine par les ouvriers de M. Renard. • (les travaux se heurtaient à de sérieuses difficultés, dont on ne peut plus se Taire une idée exacte aujourd'hui. C'était la brièveté des jours, la rareté des bois et des fontes que se disputaient les travaux de défense, les exigences de la garde nationale auxquelles il était malaisé d'arracher les ouvriers, la gêne des transports causée par les réquisitions des chevaux et le mauvais état des chemins que la neige ou le verglas rendaient impraticables à certains jours; la surexcitation morale produite par les apprêts de la sortie du 2 décembre, puis par les combats de Villiers et de Champigny, qui enlevaient les esprits et les bras de tout ce qui était étrange* à ce suprême effort de la ville assiégée ; enfin, et surtout, la rigueur de la température contre laquelle on avait peine à défendre les hommes dans de grandes halles, mal fermées, avec des réchauds auxquels on mesurait strictement le combustible.
Malgré ces difficultés, les moulins du Nord étaient terminés dixhuit jours après la conclusion du traité, essayés dans la nuit du 10 au 11 décembre et inaugurés, le lendemain matin dimanche, 1! décembre, en présence de M. Magnin, Ministre du Commerce, et de divers hauts fonctionnaires venus pour assister à l'inauguration.
Le Journal officiel du 1:2 décembre contenait une communication
Le pain du siège
du Gouvernement consacrée à « cette construction d'un moulin de « 28 paires de meules en dix-huit jours », qu'elle appelait « un tour d de Force industriel », et donnait à la population l'assurance que les moyens de mouture allaient se trouver au niveau des approvisionnements de grains.
L'inauguration des autres moulins suivit de près cellé des moulins du Nord.
Enfin, grâcé à l'appoint de quelques moulins industriels qu'on put transformer, l'effectif total du servicé se trouva porté à 343 paires de meules, savoir :
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Moulins des gares 152 44 —
Totaux 343 ou 100 —
Cette immense outillage, qui échappe même à une conception bien nette par son ampleur, exigeait une forer motrice de B à 6 chevaux par paire de meules, soi!, d'ensemble, 2,000 chevaux. Mais les 18 moteurs chargés de là fournir, y compris les 14 locomotives des gares, représentaient une puissance au moins double de celle qui était strictement nécessaire. Cet excès de force eut un emploi très utile avec une production surmenée et fut surtout mise à profit pour l'écrasement des mélanges rebelles à la mouture.