II. — Exploitation uks Moruxs
Principes et traités d'exploitation. — On retrouve dans l'exploitation des moulins les deux périodes déjà définies : celle d'une marche relativement normale jusqu'au 20no\embre, etcelle de plus en plus fiévreuse et haletante jusqu'au ravitaillement.
Kn vue de prévenir les conflits, qui eussent été inévitables si Ton avait eu deux personnels distincts, l'un pour construire, rautrepour exploiter les moulins, l'exploitation fut confiée aux constructeurs déjà chargés de l'installation, et reposa principalement, au point de vue professionnel, sur ces habiles meuniers dont on a déjà signalé les services.
Grâce à cette combinaison, le constructeur, restant maître chez lui, était intéressé à rendre économique et commode l'outil qu'il aurait à manier et dont il connaissait les qualités comme les défauts*
EMlLE CUEYSSON
D'ailleurs, l'exploitation ne se trouvait pas abandonnée à des mains inexpérimentées, puisque chaque constructeur s'était, avec ou sans l'intervention officieuse de l'administration, assuré le concours d'un meunier émérite el d'agents spéciaux. L'initiative de l'usinier se trouvait ainsi mise en éveil, tout en restant guidée et au besoin contenue par le contrôle administratif.
Quant au règlement des frais de moulure, il ne pouvait, à l'origine, avoir lieu que sur la base du remboursement des (Vais. Ce procédé avait l'inconvénient de faire entrer L'administration dans les détails les plus minutieux de La comptabilité journalière. Aussi chercha-t-on à y substituer, des que l'expérience eut été assez prolongée pour le permettre, le payement par abonnement à raison du quintal de grain moulu. En plaçant l'usinier dans la situation du meunier qui travaille à façon pour le compte de sa clientèle, on avait le double avantage de simplifier le contrôle de sa gestion et de l'intéresser à porter au maximum la production de son moulin.
Au début, l'exploitation se ressentit forcément des conditions exceptionnelles et onéreuses que faisaient au travail d'inévitables tâtonnements. On n'obtenait qu'un rendement assez faible ; les prix de revient par quintal de grain écrasé étaient élevés et différaient d'un moulin à l'autre. Peu à peu, quand l'exploitation entra dans une période régulière, les écarts arrivèrent à se circonscrire. Bien que le prix de revient du quintal ne tut pas encore le même dans toutes les usines, on pu! cependant, pour tous les moulins sans distinction, fixer l'abonnement à 3 francs par quintal de grain écrasé. De plus, on accorda une prime de 0 fr. c. par quintal, des que la production dépasserait un certain niveau fixé à environ 15 à 20 quintaux par jour et par paire de meules. Une partie de cette prime devait être affectée aux mécaniciens et aux ouvriers. Dans la pratique, ce traité d'abonnement a été d'uné application exacte el commode ; il a excité jusqu'à une extrême limite les efforts du personnel et le rendement des meules.
Comptabilité statistique du service. — A partir de ce moment, l'administration avait intérêt à suivre jour par jour la marche des moulins. Les inspecteurs attachés à Fexploilation et choisis parmi des ingénieurs distingués et dévoués, remettaient chaque soir, au bureau du chef du Service, un rapport détaillé pour chacun des moulins de leur subdivision. Ce bulletin était un questionnaire im-
LE PAIN DU SIÈGE
primé, où tous les faits de la gestion venaient so grouper en quelques chiffres calractéristiques. Il comprenait 6 chapitres: Entrée des grains, sorties des produits, sacs rides, charb<m % excédents et arrêts, renseignements généraux. On y ajoutait, le dimanche matin, un inventaire hebdomadaire de mouture dressé par le meunier. Tous ces résultats bruts étaient centralisés dans un bureau spécial, qui tenait un registre où chaque moulin avait son compte ouvert, êl qui dressait chaque jour un bulletin de rendement, indiquant le nombre 4 de paires de meules ou marche dans [ajournée, \o rendement du jour en farine et la production totale depuis l'origine. Ce bulletin était envoyé à l'Hôtel de Ville, au Gouverneur de Paris et au Ministre du Commerce.
Produits dans un cadre immuable, tous ces résultats ou « coefficients » constituaient un précieux instrument de direction et de contrôle.
On ne saurait trop vanter les services d'une telle comptabilité, qui groupe les faits avec ordre, en dégage la loi, en présente la synthèse sous la tonne de quelques résultats faciles à saisir, et fait pénétrer la lumière dans le chaos des détails.
C'est ainsi que, chaque jour, tous les faits complexes et nombreux, qui contenaient l'histoire de l'exploitation de chaque moulin pour cette journée et qu'on relevait au bureau central d'après les bulletins des inspecteurs, venaient aboutir sur le registre et le bulletin de rendement à cinq ou six chiffres précis, ayant une signification beaucoup plus nette que les données absolues dont ils étaient la traduction.
Cette exploitation pouvait se comparer à elle-même dans ses diverses phases, puisque les chiffres successifs, journaliers, s'inscrivaient en regard les uns des autres sur le registre, ce qui en permettait le rapprochement immédiat. On voyait ainsi les oscillations de ce critérium du service, et Ton y saisissait les tendances vers une déviation assez à temps pour les redresser.
Mais il ne suffisait pas de suivre un même moulin dans le temps ; il importait aussi de le comparer aux autres moulins pour la même période. Ce rapprochement était réalisé par une dernière partie du registre consacrée à des tableaux synoptiques qui embrassaient tout le service à la fois.
Dans chacun de ces tableaux hebdomadaires, on inscrivait, sur une ligne horizontale et dans un ordre constant, les coefficients
caractérisant nu même moulin el empruntés à son compte spécial ; de sorte que l'on voyait se succéder, dans les colonnes verticales du tableau, les coefficients analogues correspondant à tous les moulins du service.
L'étude de ce tableau «Mail pleine d'enseignements : on y constatait d'un coup d'œii que, sur 100 kilogrammes de grains écrasés, on extrayait ici, par exemple, 80 kilogrammes ; là, seulement 70 ; que tel moulin consommait par quintal moulu 10 kilogrammes de charbon, tel autre 20 kilogrammes ; que celui-ci écrasai! 10 quintaux par paire de meules et par jour, tandis que celui-là n'en écrasàît*(»e12i et ainsi du reste.
On comprend le parti qu'on pouvait tirer de ces rapprochements continuels pour pénétrer dans tous les détails du service, les éclairer et les analyser, corriger les anomalies, conjurer les abus naissants, et pousser l'exploitation vers son maximum de rendement, d'ordre et d'économie,
Quant au personnel administratif, ces diverses formules lui traçaient sa tâche, épargnaient son temps et le tenaient en baleine. Elles présentaient donc, à tous les points de vue, des avantages qui (Mi ont fait généraliser L'application pour tous les détails du service.
Une comptabilité ainsi comprise, qui ramène à des données comparables les faits bruts fournis par l'observation, — aussi bien ceux de Tordre statistique ou même moral que ceux de l'ordre purement financier, — permet de découvrir la toi chiffrée ou graphique de ces faits, de les embrasser sans peine, d'en éclairer l'obscurité et la complexité apparentes, de diriger sûrement les eftbrts d'un presonnel, même très nombreux, vers le but qu'on se propose, et elle constitue, à vrai dire, aux mains de l'administrateur, un gouvernail d'une mameuvre commode et d'une grande sensibilité.
Fourniture des grains aux moulins. — Si les meuniers étaient chargés de tous les frais afférents à l'exploitation, l'administration s'était, de son cote, engagée à leur fournir le grain, les sacs et le charbon. On va voir comment elle s'y es( prise pour tenir ces engagements.
Pour diminuer les frais des transports et les fausses mains-d'œuvre, il fallait assigner exactement aux divers magasins leur rayon d'action. A cet effet, on dressa, des L'origine, un inventaire approximatif des stocks de blé, et Ton établit, d'autre part, le rendement probable
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des moulins. Ces différentes données furent figurées sur un plan de Paris, à t'aide de cercies teintés, dont le centre correspondait à remplacement des moulins et des magasins et dont la surface était proportionnelle au nombre de paires de meules pour les uns, et au stock des grains pour les autres. II suffisait, dès lors, d'étudier la carte pour combiner le mieux possible les relations entre ces deux catégories d'établissements.
Bien <jue le fonctionnement dés magasins dépendit des préposés nommés par L'Hôtel de Ville., le ministère du Commerce ne crut pas pouvoir se désintéresser de l'administration de la comptabilité matières.
Pour obtenir du blé d'un magasin, ou pour y faire admettre de la farine ou du son, le meunier remettait à son voiturier un bon de commande ou un bon de sortie, (pie retenait le garde-magasin et qu'il inscrivait sur le registre des entrées et des sorties. Le magasin, de son côté, fournissait le bon de livraison qui correspondait au bon de commande et le bon de réception qui était le pendant du bon de sortie. Un agent comptable, placé par le service dans chaque magasin, vérifiait et contresignait les bons, et assistait à toutes les opérations de comptage et de pesage-
Pendant la première période* l'approvisionnement des moulins s'opéra sans difficulté ; mais il devint de plus en plus malaisé, à mesure que les dépots s'appauvrissaient. Tantôt, les meuniers, trompés par de fausses indications, se voyaient remis au lendemain ou renvoyés ailleurs ; tantôt c'étaient les bons que les magasiniers s'obstinaient à ne pas trouver suffisamment en règle, sous prétexte d'un vi&a ou d'un cachet omis. Bref, des plaintes d'une vivacité crois* saute étaient adressées au Service et elles se terminaient généralement par l'argument suprême, Vuitima ratio du meunier et le continuel épouvantait du Service : la menace d'arrêter. Il suffit de se rappeler qu'avec un seul jour de chômage, les boulangeries devenant vides le lendemain, le désordre et la sédition devaient infailliblement éclater et amener la catastrophe finale.
Pour faire cesser leurs plaintes, on eut un instant ridée d'autoriser les meuniers à s'approvisionner indirectement dans tous les magasins. Le désordre ne fît qu'augmenter et Ton dut revenir à une centralisation qui lit à chacun sa part. A partir du mois de janvier, le Service des moulins, qui seul pouvait connaître exactement les ressources et les besoin- de chaque meunier, accepta encore le sur-
EMILE CHEYSSON
croît de besogne de présider à la distribution des grains, Le problème principal de ce moment de crise était d'assurer une répartition exacte des matières, de manière à composer tes mélanges dans des proportions voulues. Une partie des journées se passait à demander à l'intendance militaire quelque allocation sur ses réserves, qu'elle n'entamait qu'avec hésitation et après maintes formalités. D'autres fois, l'administration s'était trompée dans l'indication des quantités restant en magasin, etc. I)e là, de douloureux mécomptes et des transes toujours nouvelles pour assurer l'approvisionnement et la marche des moulins.
Le blé une fois obtenu, les meuniers le restituaient sous forme de farine et de son: maison ne tarda pas à reconnaître qu'il serait avantageux de mettre à la disposition du public une partie du son produit par la mouture, sans parler de la recelte procurée à l'État. On enlevait ainsi aux propriétaires de chevaux la tentation de remplacer le fourrage absent par h 4 pain, et l'on transformait le son en viande de boucherie.
On tixa la vente du son au tiers de la quantité produite par les moulins. Mis d'abord à 30 francs, le prix du quintal fut abaissé à 20 francs vers le milieu de janvier. Les meuniers en ont vendu pour une somme de 936.504 francs qui a largement atténué les sacrifices de l'État,
Sacs. — L'administration devait fournir les sacs vides destinés à recevoir les farines et les sons. A raison de 400,000 quintaux de grain, et d'un foisonnement de 20 p. 100 pour la conversion du blé en farine et en son, il fallait procurer près de o00,000 sacs d'un quintal. En admettant par sac le prix moyen de I fr. 25 à 1 fr. 50, la dépense n'eût pas été inférieure a 5 ou 600,000 francs. Mais on parvint à l'abaisser considérablement au-dessous de ce chiffre.
En temps ordinaire, on fait usage de quatre espèces principales de sacs : sacs à blé, sacs de service, >acs à farine, sacs à son. Dans un but de simplification et d'économie, on résolut d'employer, pour y loger les sons et les farines, les sacs à blé dûment réparés. A cet effet, un industrie] organisa chez lui un atelier de femmes où Ton réparait les sacs moyennant une prime de 0 fr. 10 à 0 fr. 18 par sac, suivant le travail. Afin de combler le déficit, on fit recueillir les sacs à farine chez les boulangers par l'intermédiaire d'un c< ramasseur », qui les livrait rendis à neuf moyennant une prime de I franc.
LE PAIN DU SIEOK
Une commission de négociants était préposée aux réceptions de ces vieux sacs el donna il Ion le garantie (rime vérification impartiale. En somme, on a utilisé 380^000 sacs à grains et 100,000 sacs à farine. La dépense ne s'est élevée qu'à 133,182 fr. 10, soit à 0 IV. 26 par sac de farine et de son, ou à 0 fr. 36 par quintal de grains.
Combustibles. — La question du combustible est une des plus grandes difficultés qu'ait eu à vaincre le Service des moulins. Ce
Service avait eu, cependant, au début du sie^e, une prévoyance; que
beaucoup de personnes trouvèrent alors excosive et qui n'eut pas beaucoup d'imitateurs. Il acheta, le 3 octobre, à un usinier (Tfvrv, 3,001) tonnes de charbon au prix modéré de 2î IV. 80, et 2,000 tonnes de coke an prix de 10 francs. A raison de 10 à 18 kilog. par quintal de grain, cet approvisionnement correspondait à la mouture de 170,(100 quintaux de grain environ : en ajoutant o0,000 quintaux pour ler> moulins déjà pourvus, on arrivait à 200,000 qnintaux. (/( ; tait presque le double du chiffre accusé par les estimations officielles, lors des premiers inventaires de nos denrées alimentaires. Le Service des moulins devait donc se croire alimenté en charbon bien au delà de ses besoins les pins Larges. 11 n'en fut rien cependant, et la consommation s'est élevée en réalité à 8,644 tonnes. Cet écart fait déjà pressentir les embarras contre lesquels il a fallu lutter.
Pour L'emmagasinage de ce charbon acheté à Ivry, la Compagnie de l'Est mit à la disposition du Service nu terrain, rue de Reuilly, entouré (h 1 barrières et représentant une surface d'au moins \ hectare. On y établit un pont à bascule, un abri pour le Surveillant, et un corps de garde pour le poste chargé de veiller à la conservation du dépôt, Ces préparatifs furent terminés à la fin de septembre et contèrent la modique somme de o,000 francs. Le charbon fut alors transporté au dépôt avec une grande célérité, et pour une dépense moyenne de 3 fr. 7T> par tonne, y compris le chargement. Le 13 octobre, l'emmagasinage était terminé.
Une série de précautions furent prises pour prévenir les abus, même involontaires, dans l'emploi du charbon. Grâce à des expériences directes, on se rendit un compte exact de la consommation des chaudières pour le Service, et Ton ramena les résultats à la consommation par quintal de grain écrasé. On détermina ainsi pour chaque moulin nn coefficient variant de ) % 6 à 20 kijog. par quintal
EMILE CHEYSSOX
de grain, eu égard à La qualité et au type des chaudières, à la nature * i t ^ s transmissions..., etc. Pour intéresser l'industriel et son personnel à ne pas dépasser son coefficient normal, on employa un système <lc primes et de pénalités analogue à celui des Compagnies de chemins de fer. Ainsi Ton infligeait une retenue de 56 francs pair tonne de charbon sur les frais de mouture, chaque fois que la limite maximum était dépassée, et, dans le cas contraire, Ton accordait line prime de 15 francs par tonne, dont moitié au chauffeur.
Kn ce qui concerne la distribution du combustible, les constructeurs pourvoyaient eux-mêmes aux transports des charbons et renouvelaient leurs approvisionnements pour une semaine, à échéances périodiques, mais échelonnées, de manière à évitér l'encombrement du dépôt, tout en assurant la marche du service* Us touchaient leur provision hebdomadaire sur des bons de crédit échangés au dépôt contre un bon de livraison. Le bulletin des /irraisoHs indiquait les Opérations de ta journée, et permettait de donner à cette branche importante du service un fonctionnement normal et régulier.
Dans La première période, l'approvisionnement de combustible s'opéra facilement : mais, dès le commencement de décembre, la disette de charbon était extrême, et dégénéra plus tard en famine. Paris n'a eu que du huitième au dixième de sa consommation normale en combustible. Avant l'investissement, radministration avait concentré son attention sur les denrées alimentaires; elle avait compté pour le combustible sur la prévoyance privée, qui ne fut malheureusement pas assez mise en éveil. Les ressources, déjà si limitées, ne furent peut-être pas ménagées au début avec assez de parcimonie, notamment sous le rapport de l'éclairage. Le chauffage domestique étant de plus en plus exigeant par suite des rigueurs d'un hiver exceptionnel, les ateliers chargés de fabriquer les canons, obus, poudre, etc., d'autres industries diverses et nombreuses se disputaient le stock disponible. Il fallut classer les besoins et sacrifier ceux qui n'étaient pas urgents. L'éclairage au gaz fut supprime le 27 novembre 1870 et remplacé par ces lampes à pétrole fumeuses et rares, qui donnaient à Paris la nuit un aspect lugubre et ne servaient guère, suivant un mot du xvir siècle appliqué aux réverbères, qu'à « rendre les ténèbres visibles ». La plupart des industries particulières, blanchissage, bains, etc., s'arrêtèrent faute de combustible. Les ménagères eurent leur tour, et, comme le charbon de bois et le coke, la houille devint introuvable. De pauvres femmes pas-
le PAIN DU SIKGl.
saie ni la nuifc entière, par ta gelée, à la porte des usines à gaz, afin <l\ recevoir les premières, le lendemain malin, des numéros pour la distribution d'un peu de coke ou de poussière de coke. Le bois était loni aussi rare ; la ville de Paris se résigna, comme le disait une proclamation officielle;, « à sacrifier sa couronne de verdure -, c'est-à-dire les plantations de ses boulevards et de ses promenades.
Cette disette du combustible nécessaire au chauffage g| à |g cuisson
des aliments a été une des plus cruelles souffrances du siège, et (die a exigé de la pari des femmes de Paris des prodiges d'industrie et de courage.
Les besoins particuliers, ainsi ration nés, les ressources disponibles furent réservées aux services publics ; mais, chacun d'eux ayant le droit de réquisition, ils ne tardèrent pas à se faire concurrence et à se heurter fréquemment à une prise de possession déjà effectuée par une autre administration. Les propriétaires, profitant des conflits
qui formaient voûte sur leur tête et paralysaient les réquisition», vendaient sous main leurs marchandises au cours de disette 60 à 400 francs par tonne), nu lieu de la céder au prix de réquisition (30 à 40 francs;. Pour remédier à ce désordre, on créa une commission unique dite des combustibles, qui devait classer les besoins publics pour Les satisfaire dans la mesure des ressources disponibles 10 décembre 1870), Le Service des moulins touchait alors à l'épuisement des ressources de son dépôt, et voyait se dresser devant lui cette difficulté; pour ne pas dire cette angoisse du combustible. Des
tentatives (rachat amiable échouèrent, Il mit alors en campagne deux agents intelligents, qui trouvèrent, dans les importantes usines de la banlieue, près de 10,000 tonnes de charbon ; mais, par suite d'importants déchets, de compétitions administratives et de conflit entredivers services publics, le ministère du Commerce ne put en faire rentrer effectivement que 1,377 tonnes.
A partir de la décision du 10 décembre, le Service abandonna toutes ses réquisitions à la commission des combustibles, qui prit rengagement de lui fournir un appoint de 2,000 tonnes, tout en lui laissant le soin d'en opérer la rentrée à ses frais et par ses soins. Or ce n'était pas là une tache facile à remplir. Les réquisitions des chevaux pour l'abattoir et la disette des fourrages pour les rares survivants rendaient, eu effet, les transports de plus en plus difficiles et onéreux. Tous les services publics réclamaient à la fois cette maigre cavalerie. Le personnel était malaisé à recruter et à nourrir; la ban-
KM ILE CHEYSSON
lieue n'offrant aucune ressource* les voituriers devaient emporte! 1 leur nourriture avec eux. Les dépôts étaient souvent voisins des lignes prussiennes, el plus d'un équipage envoyé à la conquête de ce butin, hésitail à essayer lefeu deTennemû Deux ou trois charretiers payèrent de ledr vie le service rendu à ta défense.
Les opérations militaires apportaient de fréquents obstacles aux convois; pendant les quelques jours qui précédaient ou suivaient une sortie, les roules étaient interceptées par les troupes et tout
transport CÎVÎl suspendu. A d'autres moments, la neige, le verglas, le dégel, rendaient les chemins impraticables. Indépendamment de ees difficultés, l'importance du dépôt à exploiter avait été plus d'une lois surfaite et les voitures retournaient à vide. C'était une lutte incessante avec les autorités locales, qui cherchaient tontes sortes de chicanes pour retenir dans leur commune h 4 charbon dont leurs
administrés pouvaient avoir besoin. On avait affaira à de petites émeutes comme jadis, au lèmps des douanes provinciales, en suscitaient tes déplacements de grains dans les années de disette. Quelquefois, l'autorité militaire de la banlieue se mettait de la partie et s'emparait dés convois pour assurer le chauffage des troupes.
Il arrivait aussi que les fluctuations des lignes plaçaient hors d'atteinte les dépôts reconnus et escomptés. Ainsi, un tas de 2,000 tonnes, déposé aux Moulineaux, nous a pendant tout le siège condamnés au supplice de Tantale, sans qu'on osai d'abord, sans qu'on put ensuite l'enlever; M. le gouverneur de Paris n'ayant pas cru devoir faire, pour s'en emparer, des sacrifices (prit jugeait disproportionnés au résultat. Un autre dépôt, à la fourche de Cbampigny, fut quelques heures seulement en notre pouvoir, le 2 décembre, et ne put être enlevé' à temps.
Quand toutes les difficultés étaient surmontées et les voilures chargées, elles avaient encore à courir de grands dangers avant de rentrer au dépôt de Renilly. Elles rencontraient des postes de soldats, de gardes nationaux, éprouvés par le froid ; quelques-unes furent pillées avant l'enceinte, d'autres réquisitionnées contre reçu par des officiers pour leurs hommes, on par les maires pour les cantines municipales. La confiscation était ainsi régulière pour couvrir la responsabilité des chefs de convois ; mais ce charbon, si anxieusement attendu, n'en était pas moins perdu définitivement pour le service. En traversant les quartiers populeux, autres dangers : les Voilures étaient regardées qyBC envie; des bandes d'enfants 011 bail-
LE PAIN DU SIEGE
Ions les accompagnaient, cherchant à ramasser les quelques débris qui tombaient de la voiture au passage des ruisseaux.
Le dépôt, Lui-même, était le point de mire de bien drs convoitises : mais, grâce à l'énergie du surveillant, assisté du poste qui lui prêtait main-forte, grâce surtout, il tant le dire, au bon esprit de la population, ce précieux dépôt sur lequel reposait la résistance de Paris, et dont 1rs richesses avaient, — pour ainsi dire, — un caractère aussi sacre que le pain lui-même, échappa dans sa niasse, aussi bien aux atteintes de la fraude qu'à celles de la violence et des séditions.
La commission des combustibles avait promis au Service des moulins 2,000 tonnes : mais, par suite de l'épuisement des ressoarqes et (le toutes les difficultés précédemment signalées, on ne put, après bien des etVorts, Caire rentrer (pie 1,885 tonnes. Malgré les j ,400 tonnes apportées par les Compagnies de L'Est, du Nord et deTOucst, on était encore loin de compte, et il fallut créer des combustibles spéciaux adaptés a une importante catégorie de moteurs.
Les loeomobiles et les locomotives ont des loyers étroite Çt profonds qui exigent un combustible d'un certain volume. Le menu, dont nous étions encombrés à la tin, y brûle mal faute de tirage et produit peu de vapeur. La première combinaison consista dans un échange en nature avec la Compagnie du Nord, qui possédait un certain nombre de briquettes et qui pouvait, à la rigueur, alimenter ses machines fixes avec du menu. La Compagnie consentit ainsi à céder 300 tonnes de briquettes contre 4 leur équivalent, arrêté à 386 tonnes de houille fine à prendre au dépôt.
Vers la fin de décembre, on songea à convertir le menu en coke métallurgique dans les fours de la Compagnie du gaz. On pouvait, moyennant quelques travaux, utiliser la ligne de Vincennes qui longeait le dépôt et le reliait à l'usine a gaz de La Villette par le chemin de fer de ceinture. Mais cette conversion du menu en coke ne donna que (59 p. 100, et le coke ainsi obtenu (Mail sale, friable, mal aggloméré. On arrêta alors la transformation dans les fours à 264 tonnes de charbon qui produisirent 1T(> tonnes de houille.
On abandonna ce système pour celui des briquettes (agglomération de menu et de goudron). Malheureusement, afin d'obtenir des agglomérés compacts et tenant au feu, il faut soumettre les matières à un lavage, à un broyage très complet, à un mélange intime et h une compression qui va jusqu'à 120 et 1S0 atmosphères, toutes conditions qui exigent une usine spécialement et puissamment
EMILE CHEYSSOX
outillée. An Heu tk cela, on ne disposait que de simples presses à briques manœuvrées par un levier à main. La petite usine, montée avenue de Pîèuilty, ne put produire qu'une vingtaine de tonnes par jour; le Service ne reçut que 177 tonnes de briquettes. Ce combustible manquait souvent de cohésion, au point de sè déliter pendant
les transports ou sur la grille du foyer.
Il fallait chercher d'autres expédients. I/altention se porta naturellement sur V huile lourde âeà goudrons du gaz. En 1867, M. Sainte- Claire Deville avait installé à l'Imposition un appareil propre à brûler les huiles de pétrole pour la production de la vapeur, et. plus tard, ta Compagnie de TEsl avait disposé un foyer de locomotive en vue de celte application. Or, la Compagnie du gaz possédait environ 2,000 à 3,000 tonnes d'huiles lourdes, qui, grâce à leur pouvoir de vaporisation environ double de celui de la houille, équivalaient à un appoint (h 4 4,000 à 0,000 tonnes de charbon. Ioni en revenant à un chiffre modéré eu égard aux circonstances (<S2 IV. §0 par tonne). Néanmoins, ce combustible exigeait une grille spéciale, et deux ou trois usines seulement convertirent leur foyer pour l'employer; les autres se refusèrent à celte transformation.
Toujours à l'affût des expédients, le Service SOngeà à utiliser l'asphalte des trottoirs et s'en procura 208 tonnes. Moyennant quelques précautions des chauffeurs pour empêcher le bitume liquéfié de couler aux travers des barreaux, on pouvait en tirer bon parti. Mais peu de meuniers consentirent à ces essais, qui dérangeaient leurs habitudes et provoquaient les plaintes de leur personnel.
On eut plus h se féliciter de l'emploi de fumier frais, arrosé d'huile lourde.
Au commencement de janvier, M. le général Morin faisait connaître à l'Académie des sciences qu'on pouvait brûler le fumier de cheval, en l'arrosant de brai frais (goudron). Sur cette indication, nous essayâmes dé chauffér une des locomotives de la gare de Lyon avec un mélange de 156 grammes d'huile lourde contre 1 m. c 1 *2 de fumier ; mais ce fumier se tassait sur la grille, au point d'intercepter le tirage ; la combustion se faisait mal. En outre, l'huile se séparait du fumier et coulait à travers la grille ; il fallait ajouter au mélange du menu pour diviser la masse et absorber rhuile.
Après plusieurs tâtonnements, on s'arrêta a la composition diaprés :
Le PAIN DU SIEGE
Fumier 1 m. c. ) Huile lourde . .
Houille menue. .
Menu coke . . .
:*<>;; kilogr ;;oo —
l iS —
Ge mélange brûlait bien el donnait une bonne pression ; il équivalait à 90 p. 100 de son poids de bonne houille. Les deux locomotives de la gare de Lyon furent ainsi alimentées. Celle ressource remplaça pliis de 150 tonnes de charbon.
En somme, au milieu de mille embarras el de mille transes c ru elles, le Service dés moulins a pu conjurer la redoutable éventualité de
compromettre et d'arrêter, même une heure, l'exploitation des moulins, taule de combustible.
Mélanges. — Pain du siège. — Les versions les plus bizarres el les plus variées ont eu cours sur la composition du pain de siège. Les nouvellistes à sensation ont affirmé qu'on y avait fait entrer des os pilés. dë la terre glaise, dé la paille, dé la sciure de bois, etc. Sans s'arrêter à ces tables, voici la vérité :
Au début, pour «• faire les meules », le> premiers moulins écrasent de l'orge el du seigle, dont c< la boulange » est en partie consommée par le bétail et en partie entassée dans les magasins. Après cette préparation, les meules marchent sur blé avec un blutage de 7o p. 100; un tiers du son est vendu au public ; le pain est bis, mais agréable et de bonne qualité.
Le 28 novembre, on cesse de moudre les gruaux; le 6 décembre, l'extraction est portée à 80 et à 85 p. 100, c'est-à-dire qu'on laisse dans la farine à peu près deux fois plus de son qu'au début.
Le 1<S décembre, une première circulaire invite les meuniers à traiter la boulange de seigle par le blutage, pour en extraire la farine qui en sera réunie à celle du blé dans la proportion de 12 p. 100.
Le 25 décembre., une seconde circulaire est adressée pour l'addition de 10 p. 100 de farine d'orge. Le mélange est alors le suivant :
Le pain est grossier, mais encore supportable.
Le blé continuant à s'épuiser, on se décide à le remplacer en partie par le riz et par l'avoine.
Farine de blé, .
— seigle orge .
EMILE CHEYSSON
L'avoine mérite une place dans l'histoire du pain du siège à cause des illusions qu'elle a provoquées, des embarras quelle a causés et des services qu'elle a rendus.
L'approvisionnement d'avoine était considérable vers la fin du siège et n'avait alors presque plus de consommateurs par suite de l'abatage de 70,000 chevaux pour la boucherie. Apres avoir mangé les chevaux, il était naturel de s'attaquer à leur nourriture, et de consommer directement l'avoine en nature au lieu de la transformer en viande.
L'homme s'est nourri d'avoine depuis les temps les plus reculés; le gruau d'avoine est recherché pour le potage en Suisse et dans le sud de l'Allemagne.
L'amande du grain d'avoine, facile à isoler, serait de suite propre ;i la consommation, si elle n'était recouverte de petits poils ou « barbes o 1res tenaces, qui s'attachent à l'arrière-gorge en y excitant un sentiment désagréable de picotement. Il faut doue la décortiquer.
En Bretagne et en Normandie, le paysan, au moment où il retire son pain du tour, y introduit un hectolitre d'avoine qu'il étend régulé rement en couche uniforme de 12 à 15 centimètres. La température douce dessèche le grain sans le griller et les barbes disparaissent ensuite facilement sous les meules. On obtient environ par ce moyen 50 p. 100 de gruaux.
En Irlande, on emploie un autre procédé. L'avoine, placée dans
une chaudière dont le tond est recouvert d'une mince couche d'eau, est chauffée progressivement par la chaleur qui se dégage du bain et jusqu'à complète évaporation. Ainsi préparée, elle est mise dans un tour à basse température où elle séjourne vingt-quatre heures; elle y ('prouve un commencement de fermentation, puis elle passe
sous des meules convenablement espacées.
Ces précédents prouvaient le parti qu'on pouvait tirer decette ressource alimentaire. Mais, pour atteindre ce but, il fallait surmonter dé graves difficultés pratiques.
Le grain d'avoine contient 66 à 70 p. 100 de gruaux; h 4 peste, soit 34 à 30 p. 100, forme l'enveloppe et les poils. Si Ton cherche à l'écraser directement, les meules s'engorgent au point de s'arrêter, et ne donnent que à 25 p. 100 d'une farine grossière et pâteuse.
Par ré tu va ge, au contraire, on parvient à rendre L'enveloppe friable et à détacher les poils. On obtient alors un rendement de
LÉ PAIN DU SIÈGE
37 à iO p. 100 et même de 50 à 55 p. 100, si Ton lait passer sous les meules l'avoine mélangée à son poids de riz.
La question à résoudre était donc celle de l'étuvage et Ton s'est attaché à en trouver La solution.
La première idée fut d'utiliser, dans ce but, la chaleur perdue des fours des boulangers, suivant la méthode bretonne ; mais chaque boulangerie ne pouvant traiter en moyenne plus de deux quintaux en vingt-quatre heures, il aurait fallu chaque* jour transporter et répartir un millier de quintaux d'avoine entre 500 maisons différentes : mesure impraticable à la fois au pointde vue du contrôle e4 des transports.
Une second^ 1 solution consistai! à faire usage des grilloirs ou broches dans lesquels les fabricants de chocolat opèrent la torréfaction du cacao; mais elle fut reconnue d'une application tout aussi malaisée. D'autres essais d'étuvage ne réussirent pas mieux dans les ateliers de la pharmacie centrale de Saint-Denis, dans les torréfacteurs de la manufactures de tabacs, dans les cornues de l'usine à gaz de Passy. Ils se heurtaient tous aux mêmes difficultés : l'impossibilité die pourvoir aux transporta, de traiter les quantités correspondant aux besoins, enfin et surtout, de faire face à l'excessive consommation de combustible.
On en fut donc réduit au décorlicage à froid, d'abord dans une sorte d'égrenoir à trèfle, puis, dans un déeortiqueur, du système Fili de Rennes, compost' d'une série de toles-rapes concentriques, qui laissent entre elles un faible écarte ment et dont Tune tourne à la vitesse d'environ 800 tours à la minute». On chercha à utiliser les cinq ou six décortiqueurs de ce système qu'on trouva disponibles ; mais ils consommaient beaucoup de force motrice, c'est-à-dire de combustible, et produisaient une poussière très gênante dans l'atelier.
On eut plus à se louer du décorticage à froid sous les meules. On les écartait sensiblement plus que pour La mouture ordinaire et la meule courante* était fixée au fer de meules à l'aide de cales. Au sortir de l'arehurc, le grain passait dans un tarare qui chassait les balles et les barbes folles. Le procédé était commode, pratique, et permettait la mouture de l'avoine sans encrasser les meules ; mais il n'a été apprécié et appliqué que peu de jours avant l'armistice.
En réalité, comme on n'avait pas le temps de faire de la science et de l'industrie pures, et qu'il fallait courir au plus pressé, toute
EMILE GHEYSSON
l'avoine consommée a passé directement sous les meules sans étuyage, ni décorticage préalables.
Ce grain ne pouvant se moudre seul, on le mélangea d'abord aux autres grains ; blé, seigle et orge. Malheureusement, une partie de la farine échappait au blutage, à cause des barbes de l'avoine et de sa matière grasse qui entraînait cette farine dans le son.
C'est le traitement simultané de l'avoine et du riz qui a enfui donné la solution pratique. Le riz, sec et cassant, neutralisait une partie des défauts de l'avoine. Ces deux grains étaient mélangés dans la proportion de deux tiers à moitié pour le riz et du surplus pour l'avoine. Dans ces conditions, le rendement de l'avoine atteignait 38 et 40 p. 100. A partir de cette constatation, on introduisit de l'avoine en grande quantité dans le pain pour y remplacer le blé. Le travail de mouture, quoique plus dur pour le moteur, devenait possible, ainsi (pu» le btfrfage.
Le 5 janvier, une circulaire prescrit le mélange suivant :
Blé au plus 48 p. 100
Seigle 12 —
Orge 10 —
Riz 20 —
Avoine 10 —
On cessé désormais de bluter la boulange de blé, de seigle et d'orge, et c'est directement qu'on l'introduit dans les mélanges, au sortir des meules.
Le 10 janvier, nouvelle réduction dans la proportion du froment:
Blé 30 p. 100
Seigle et orge 15 —
Riz 25 —
Avoine 20 —
Fécule 10 —
et plus tard :
Blé 30 p. 100
Seigle et orge 10 —
Riz 25 —
Avoine 25 —
Fécale 10 —
Le pain du siège
HT
Enfin, on mel à contribution la réserve des sons déposés en magasins ; on a même recours h l'amidon el au malt (orge fermenter) des brasseurs.
La pire formule, celle des derniers jours, est la suivante :
Blé 25 p. 100
Seigle, orge, pois, malt. . . 5 —
Riz 20 —
Avoine 30 —
Fécule et amidon 10 —
Son 10 —
Tels furent les divers mélanges, de plus en plus hardis, que les circonstances ont imposés à la population, Il y eut peut-être bien <;a et la quelques échantillons plus mauvais fabriqués clandestinement par certains boulangers, en vue d'extraire des mélangés un peu de farine blanche pour des clients généreux et sans scrupule; mais ces opérations furent interdites, sous peine dcf sévères pénalités, par un arrêté du maire de Paris, en date du 12 janvier 1871, et ont dû ne porter que sur des quantités négligeables.
Ces formules étaient discutées sur fe vu des existences en magasin et arrêtées par le Ministre du Commerce, l'honorable M. Magnin, qui, chaque jour et toutes autres affaires cessantes, réglait les questions relatives au Service, allait visiter les moulins les plus exposés au bombardement, et levait par son intervention personnelle les difficultés administratives et militaires auxquelles nous nous heurtions à chaque pas.
Rationnement. — Les événements se précipitent: le Gouvernement, qui, le 14 octobre, avait proclamé que le pain ne serait pas rationné, se décide à appliquer cette mesure le 18 janvier. La ration est fixée au taux de 300 grammes pour les adultes (prix 0 fr. 40), et de 150 grammes pour les enfantsau-dessous de S ans. Déjà, le ISnovembre, la ration de viande de cheval avait été réduite à 30 grammes.
Quant à la ration militaire, fixée au début du siège à 1,000 grammes de pain et 180 grammes de viande, elle était réduite le 12 décembre à 750 grammes de pain et 175 grammes de viande, et c'est seulement le 27 janvier qu'elle descendait à 500 grammes de pain et à 200 grammes de viande. La différence entre les rations civile et militaire était donc considérable, et peut-être aurait-elle dû être
ÉMÎLE CHEYSSON
moins accentuée dans une ville assiégée par la famine, où la population prenait la même part à La défense que L'armée,
On a reproché au Gouvernement de n'avoir pas recouru plus tôt au rationnement. Ce reproche est injuste. Le régime à 300 grammes de pain, et quel pain ! et à 30 grammes de viande était absolument insuffisant et inhumain. On ne pouvait s'y résigner que pendant quelques jours, à la tin du siège, comme mesure suprême. C'était la mort à bref délai.
La population s'y plia avec une admirable résignation ; ses souffrances augmentaient de plus en plus ; la mortalité avait plus que quadruplé; au lieu de 1,000 décès environ par semaine, il yen avait 4,465 du 14 au 20 janvier. Les vieillards et les enfants étaient décimés. En quatre mois, le siège a coûté 43,000 victimes civiles en sus de la mortalité normale. Le nombre des nécessiteux nourris gratuitement par les cantines et par les fourneaux économiques était voisin de 500,000. Le charbon et le bois manquaient ; le froid et la faim sévissaient à la fois; les queues se multipliaient et se prolongeaient indéfiniment ; la plupart des denrées de première nécessité étaient introuvables ; le bombardement ravageait la rive gauche. A ces souffrances matérielles se joignaient des angoisses morales plus pénibles encore : les bruits qui venaient du dehors étaient désespérants; le dénouement approchait à grands pas. La famine entrait en scène et devait avoir le dernier mot ; les moulins étaient à la veille de ne plus trouver ni chevaux pour les transports, ni combustible pour les moteurs, ni grains pour les meules; les magasins et les greniers étaient vides : la capitulation était inévitable.
Armistice et ravitaillement. — L'armistice fut signé le 28 janvier. La population l'accueillit avec douleur et colère; elle ne trouvait pas qu'elle eût assez souffert, et, devant cet effondrement de la Patrie, semblable à la mère dont parle la Bible, elle « ne voulait pas être
consolée »,
Le rôle des moulins n'était pas fini : il fallait encore traverser la période de ravitaillement, et au milieu de combien de difficultés ! Aussi jamais l'exploitation ne fut-elle plus pénible, les mélanges plus irréguliers, le pain plus noir. Mais, coûte que coûte, il fallait déjouer cette sinistre prophétie de nos ennemis « que, avant le « ravitaillement, des centaines de milliers d'individus devaient
LE PAIN DU SIÈGE
« infailliblement mourir do faim ». (Mémorandum de M. de Bismarck. Octobre 1870.)
Telle était la perspective humanitaire déroulée froidement, dogmatiquement, devant les chancelleries de l'Europe, qui se bornaient à l'enregistrer. On comprend les angoisses qu'un tel langage devait inspirer aux administrateurs chargés de la terrible responsabilité de lui donner un éclatant démenti.
Le vide produit par le siège (Mail immense : par suite de divers calculs, que je ne reproduis pas ici, je Tai estimé à i50, 000 tonnes au moins de denrées et de substances de toutes sortes. CVst la charge de 1)0,000 wagons ou de 3,000 trains. Or, les chemins de fer avaient été détruits dans un certain rayon, et ils étaient en partie absorbés par les mouvements de troupes. Cependant, grâce à leur admirable organisation, les Compagnies de chemin de fer ont transporté en vingt jours, du 3 au 23 février, 42,580 têtes de bétail et 155,955 tonnes de denrées et de combustibles.
Du 28 janvier au 6 février, le Service des moulins, qui est resté absolument étranger à L'opération du ravitaillement continue sa marche à outrance; jamaisle pain ne fut si mauvais, ni les embarras plus grands. L'organe du parti radical, le Vengeur^ rédigé par M. Félix Pyat, s'en plaignait amèrement. « Nous avons, disait-il le c< 6 février, la honte maigre; à la fois infâmes et étiques, notre « lâcheté ifa (pie la peau sur les os: c'est hideux. Ne valait-il pas << mieux mourir de faim sans la honte, que de honte avec la faim ? »
Enfin, le ravitaillement arrive : les moulins peuvent modérer leur allure, relever leurs mélanges. La première amélioration est de supprimer l'avoine et la fécule. Le 7 février, ordre est donné aux meuniers de rétablir les soies primitives pour un blutage à 75 p. 1 00. Jusqu'à la conclusion de la paix, on ne croit pas pouvoir désarmer l'outillage de la défense. Mais, le 20 février, le jour de la signature de la paix, les moulins des gares sont définitivement mis en chômage, et les autres moulins, le 10 mars.
II f. — Liquidation.
Opérations de liquidation. — La liquidation est, sans contredit, Tune des parties les plus importantes de toute entreprise. Elle est ordinairement facilitée par la préparation attentive du projet et par Vétiule des conditions du marché, qui définissent les engagements
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réciproques des contractants. Pour les moulins, on n'avait rien de tel. Il avait fallu, vu l'urgence et la nouveauté de l'opération, s'en tenir à cette formule vague, et dès lors inquiétante, du remboursement des avances, au lieu d'enchaîner les intéressés par desconventions étroites et préalables.
La liquidation devait comprendre trois parties : le compte d'installation, celui d'exploitation, celui de remise des lieux en état. C'étaient autant de champs très vastes ouverts à des réclamations presque indéterminées, si Ton se rappelle que nous étions venus implanter nos moulins au milieu d'ateliers mécaniques agencés pour une tout autre destination.
Comme contrepoids à une situation aussi peu favorable, nous avions deux forces : 1° celle que nous donnait l'engagement, par lequel le constructeur s'interdisait toute spéculation et tout bénéfice ; :2° celle qui résulte d une comptabilité bien tenue et synoptique, semblable à celle dont j'ai indiqué le mécanisme et la puissance.
Kn rapprochant clairement les résultats des entreprises similaires et en traitant d'abord avec les constructeurs les plus désintéresses et les plus conciliants, on déterminait, par leur exemple, des adhésions moins spontanées; enfin, on opposaitle poids de ces transactions aux contractants peut-être tentés de se montrer plus après et plus exigeants, mais qui finissaient par capituler devant cette masse de précédents les condamnant à l'isolement, et, par suite, à l'impuissance.
Cette tactique a été suivie avec ténacité et a pleinement réussi à Taide de quelques concessions, sans portée, faites à propos sur des détails et non sur les principes,
Quant à la remise des lieux en étal, c'était le point le plus dangereux et le plus vulnérable de la discussion. Nous nous sommes abstenus d'aborder le débat par le menu, et nous avons décidé tous les meuniers à garder leur matériel, sauf les meules. Nous n'avions plus, dès lors, à nous occuper du démontage, de la remise des lieux en état ni des fortes indemnités qui pouvaient en être la suite. Toutes ces questions, grosses de dangers pour le Trésor, se trouvèrent tranchées d'un seail coup.
Deux meuniers ont même voulu conserver leurs meules pour continuer la mouture. Le siège a donc eu ce contre-coup d'acclimater dans la capitale l'industrie de la meunerie.
Quant aux moulins des gares installés dans des halles, leur dé-
LE PATN Dr SIÈGE
montage était sans danger et ne pouvait pas avoir de conséquences onéreuses. On ne pouvait, d'ailleurs, imposer aux Compagnies de chemins de fer Tachai du matériel. Nous l'avons doue fait transporter au dépôt de Reuiliy, qui a été spécialement envisagé pour le recevoir, et où il a été vendu pièce a pièce, au mieux dos occasions favorables.
La liquidation de chaque entreprise comprenait uu dossier dont toutes les pièces étaient établies sur le même type et qui se résumait dans un solde final, moyennant lequel tous les comptes étaient définitivement éteints entre l'Administration et le meunier.
Ce dossier était soumis au Ministre, qui l'approuvait et envoyait ensuite au meunier une lettre de félicitations dûment graduées. C'était là la représentation morale du bénéfice matériel et financier auquel le constructeur avait renoncé au début de son entreprise.
Le 23 juin 1871, après la Commune, les opérations de liquidation purent être commencées. Malgré le départ de la moitié des agents du service, qui avaient quitté Paris aussitôt les portes ouvertes, nous avons pu soumettre à l'Administration, en vingt-quatre jours, 53 dossiers distincts de liquidation, tous discutés et acceptés par les ayante droit. Aucune de ces adhésions n'a dû être achetée par un abandon des principes, elle programme primitif a pu être suivi sans déviation jusqu'à la tin.
Depuis lors, plusieurs années se sont écoulées, et, malgré leur complexité redoutable, aucune de ces opérations n'a reparu. Le règlement en a donc été exceptionnellement heureux et satisfaisant.
Résumé des opérations. — Tl me reste à présenter le résumé synoptique de nos opérations.
L'effectif du service a compris 343 paires de meules, dont la dépense totale d'installation et de remise en état s'est élevée h 1,541,471 fr. 42 c ; c es! en moyenne 4,49') fr. 63 c. par paire dé meules.
Le nombre de quintaux de grains écrasés a été de 398,953 08, ce qui donne, en moyenne, par jour et par paire de meules, un rendement de 12 quintaux.
Mais ce rendement moyen a été déprimé par la mouture de l'avoine et diverses autres causes ; en fait, il n'était pas, normalement, inférieur à 10 quintaux,
EMILE CHEYSSON
Les dépenses d'exploitation ont été de 1,664,808 fr. 17, ce qui fait par quintal moulu 4 fr. 17.
En récapitulant toutes les dépenses générales, on arrive à un total de 3,228,228 fr. 03 ; ce qui, pour une quantité totale de grains écrasés égaie à 400,000 quintaux en chiffre rond, ressort, en moyenne, tous frais compris, à 8 fr. 05 c. par quintal de grain, ou à S- centimes par livre de pain.
L'État s'est donc trouvé, en dernière analyse, dans une situation analogue à celle qu'il aurait eue, si quelque grand industriel s'était chargé de lui moudre à forfait 400,000 quintaux de grains à 8 fr. 05 par quintal, sans lui demander ni responsabilité, ni souci, ni dépense d'aucune sorte, pour L'improvisation des moulins, le personnel, la direction, les sacs, le combustible. Si l'Administration eut pu prendre au sérieux une proposilion aussi hardie et aussi avantageuse, nul doute qu'elle n'aurait du l'accueillir avec empressement.
Le personnel préposé à ce grand service des moulins comprenait seulement une trentaine d'agents, dont le traitement îfa coûté que ii.000 francs, c'est-à-dire moins de 1,25 p. 100 de la dépense.
Si on l'envisage, non plus au point de vue financier, mais au point de vue moral et politique, le bénéfice de l'œuvre des moulins ressort avec une netteté que les faits attestent.
Les 200 premières paires de meules ont été prêtes en six semaines; les 150 autres, en un mois. De décembre à janvier, elles ont concouru a assurer, au joui* le jour, l'alimentation parisienne ; elles ont écrasé en totalité 400,000 quintaux de grains au milieu de difficultés de toutes natures.
Peut-être, Messieurs, après avoir écouté cet exposé à la fois trop court et trop lon£, avec une bienveillance dont je vous remercie, rendrez-vous à ce Service des moulins le témoignage qu'il n'a pas avancé d'un seul jour (et c'était sa seule ambition) un dénouement devenu, hélas ! inévitable.
Les Méthodes de la Statistique
CONFÉRENCE
LES MÉTHODES DE LA STATISTIQUE
CONFÉRENCE
faite le 30 Novembre 1S89 à la réunion Officiers
Après les brillantes généralités que vous a présentées samedi dernier mon savant collègue M. Le vasseur (1), et qiii ont rendu la tâcbe si difficile à ses successeurs, je suis chargé de vous entretenir aujourd'hui des méthodes de la statistique.
Ce sujel est tellement vaste qu'il remplirait à lui seul tout un en^ sei^nement. Pour le taire tenir en une conférence, il faut sacrifier la plupart de ses aspects ou se résigner à les effleurer tous superticiellement. Je vais essayer de me tenir à égale distance de fun et l'autre de ces deux écueils, sauf à les heurter à la fois tous les deux, comme il arrive souvent en pareil cas.
« La statistique, nous a dit M. Levasseur, est l'étude numérique des faits sociaux ». Il nous a prévenus que cette définition n'était pas la seule, et qu'on en pouvait compter jusqu'à cent. J'en ai moi-même hasardé une comme tout le monde; mais, pour abréger, je m'en tiens à celle qui précède.
L'étude des faits sociaux exige d'une part leur recherche, de l'autre leur expression. Chacune de ces étapes a ses procèdes particuliers. De là, la division toute naturelle de cette conférence. Nous nous occuperons d'abord des procédés qui réunissent les faits, puis de ceux qui sont destinés à les présenter en publie sous forme de résultats élaborés.
(1) M. Levasseur avait parlé de « La statistique, son objet et son histoire ». (Note des Editeurs.)
KM ILE CHEYSSON