V. — La Méthode des Monographies de Familles
Nous avons parlé à plusieurs reprises de La méthode imaginée par F. Le Play, adoptée par la Société d'économie sociale et commune aux cent monographies des Ouv}*iers européens et des Ouvrier* des Deux Monde*. Le moment est venu de dire sommairement en quoi elle consiste pour en faire apprécier à la fois la précision et l'originalité.
A cet effet, nous mettrons à contribution, outre le premier volume des Ouvriers européens. Les Instruction* (1) publiées par la Société d'économie sociale et révisées par notre ami, M. Focillon, un des meilleurs disciples de Le Play et des plus surs dépositaires de la pensée du maître.
Les deux traits essentiels qui caractérisent la monographie, c'est l'invariabilité de son cadre et la place d'honneur qu'y tient le budget des dépenses cl des recettes.
L'uniformité du cadre n'est pas moins précieuse à ceux qui rédigent la monographie qu'à ceux qui la consultent. Aux premiers, elle sert de guide et de rappel pour qu'ils n'omettent rien pendant qu'ils sont sur le terrain d'observation. Ils sont en face d'un plan très net auquel il Tant se conformer et qui les dirige dans Leurs investigations, sans qu'ils courent le double danger de négliger des données importantes, ou de s'arrêter à des détails oiseux. Quant à ceux qui recourent aux monographies, ils savent immédiatement où trouver le renseignement qu'ils cherchent, puisqu'il est toujours disposé au même rang et de la même façon. On rend ainsi comparables toutes les monographies, malgré la dissemblance des familles qu'elles concernent.
Si cette condition est très désirable, on conçoit les difficultés que présente sa réalisation. Il faut, en effet, imaginer un cadre assez élastique pour se prêter aux situations les plus variées, à des Chinois et à des Bachkirs, comme à des Français et à des Italiens; à des peuples nomades, comme à des peuples stables ; à des paysans,
(1) Instruction sur l'observation des faits sociaux selon la méthode des monographies, de familles propre à l'ouvrage intitulé : (( Les Ouvriers européens », par F. Le Play. Nouvelle édition renie et développée par M. Ad. Focillon, membre fondateur de la Société d'économie soi- iule (Boulevard Saint-(iermain, 174 .
ÊMILE CIÏEYSSON*
des bûcherons et des pêcheurs, comme à des cpr4onniers, des serruriers et des mineurs, La rédaction d'un tel cadre exigeai! donc La connaissance parfaite de L'anatotnie de la famille, de son squelette partout le même sons !es variations d'aspect que lui impriment le climat, la profession et les mœurs. Le Play a mis vingt-cinq ans à méditer et à expérimenter s m cadre (1829-4854) et il ne l'a produit en is:>;> pour les trente-six monographies des Ouvriers européens qu'après s'être assuré qu'il répondait à toutes les conditions du problème. Depuis lors, ce cadre a continué à être mis en service par Ions les observateurs qui ont pratiqué ces recherches, et telle en est la valeur, qu'après avoir subi l'épreuve de cette longue expérience, il n'a dû recevoir que quelques retouches sans importance, indiquées par L'auteur lui-même dans la deuxième édition des Ouvriers européens.
Le second trait à relever dans les monographies de Le Play et de son école, c'est le rôle qu'y joue le budget. Là résident, à vrai dire, l'originalité et la puissance de la méthode.
Le Play a remarqué que tous les actes de la vie d'une famille finissaient par aboutir à une recette ou à une dépense, de sorte qu'aligner le budget de cette famille, c'est la disséquer jusque dans
sa mœlle et pénétrer le secret de sa situation, non pas seulement matérielle, niais encore morale. (Test dans ce budget que se
peignent la sobriété ou l'intempérance, la prévoyance ou la dissipation, la santé ou la maladie, les habitudes religieuses et charitables, le travail continu ou le chômage, le rôle de la femme au foyer, la prospérité ou la décadence du ménage. Le budget c'est la clef qui ouvre toutes les portes et jusqu'au sanctuaire de la famille: Aussi est-ce à très juste titre (pie Le Play s'est attaché à dresser
avec un soin tout particulier ce budget domestique. Il faut voir dans la Méthode (t observât ion et dans les Instructions de quelles précautions minutieuses il a entouré la rédaction de ce travail pour le mettre à l'abri de toute objection. Grâce aux garanties que présente Le budget tel qu'il le rédige, il a pu en faire l'ossature de la monb 1 graphie, qui devient ainsi pour la science sociale comme un instrument de précision et lui donne la rigueur des autres sciences.
Après ces généralités sur les monographies, il convient d'entrer dans quelques détails sur les principales divisions de leur cadre.
La monographie se compose des budgets, encadrés entre des obsewatiom préliminaires el des notes annexées.
Les budgets comprennenl : 1° le budgel des recettes; 2° le budget
des dépenses ; 3° les comptes annexés aux budgets.
Le budget des recettes es! partagé en deux tableaux, disposés en regard l'un de l'autre. Le premier indique : les sources de recettes telles que propriétés, travaux, etc.); le second les recettes en provenant (téiles que loyers, salaires, etc.).
Au budgel des dépenses et des recettes on inscrit, dans des colonnes distinctes, les éléments en nature el en argent, tout en évaluant en argent la valeur des premiers. C'est une distinction 1res importante, non pas seulement au point de vue financier, niais encore au [joint de vin» social, comme nous allons le voir tout à l'heure en commentant les enseignements du budget. Kl le donne en outre plus de précision au budget, et le tait aboutir, — en sus de la balance générale, — à deux balances partielles composées d'éléments homogènes : l'une, pour tes dépenses et les recettes en nature ; l'autre, pour les dépenses et les recettes en argent. On suit ainsi beaucoup mieux la trace des transformations des divers articles du budget et leur corrélation réciproque.
Le rapprochement des deux budgets tait apparaître, en fin d'année, soit une épargne, soit une dette, selon (pie l'excédent est au profit des recettes ou des dépenses.
Le budget des recettes offre les divisions ci-après :