‹ Œuvres choisies (tome 2)Chapitre 1 sur 58 · Œuvres choisies (tome 2) · texte numérisé non relu

Œuvres choisies (tome 2)

I.t*s opuscules (pTon v.i lirr ou rcdirr mouireni surtout couiineiit Cheyssoii eoinpreiuul <d pialiquait « ce devoii' social nu(|uel nul ue lui [)lus pioloudénienl dévoué que lui. Dans ct^ tome* IL plus encore que dans le précédent, iln f«illu se linnt(M-el nous avons dù é(*n rh r hien des paj^esqu il y aurait (Hi plaisii* à iMMnclIrr vw hnnn'Me. (fournie tous ceux doni In vie n'esl (lu'un lon^» npostolal, (llieyssoji m* se lassait pas d'nller plaidei- dans des milieux divers les grandes causes dont il s était fail I nvocat passionné, persuasif et désintéressé. Cette persévérance dans l'action implique* forcément des redites : ici mêmes on \ rrra parfois les mêmes considérations r(*|);u n îl iM^ rn tiM inc^s pr esque* idenliqiuvs : mais nous ne croyons pns nvoir à excuser* I nuteui* ni à nous excuser d(* c(*s quel((U(*s jépélitions <|ni nr font que niiimx accuser la persistance* de* l'idée* (*l dr Tcdlorl cin*/ crhii qui écril on chez celui qui pnrie.

Le présent volume s ouvre — et c'était justice* — pai* celle émouvante synthèse de sa vie que Cheysson formulait, sans fausse modestie, devant un auditoire sympathique, le 23 mars 1909, ed qu'il intitulait « Mon testament social ». Les derniers feuillets sojit ceux qne ses confrères de rinstitut lui nvaient entendu lire* ejnelques jours auparavant.

\ \\ an plus tard, hélas ! notre ami se taisait pour toujours. Mais jusqu'nii chuMiiei* soupir, il continuait, sous toutes les foi ines, l'ardente et fructueuse prédication dont, en lui, la elonhh» source* était In scie^nce, eTune part, eh^ l'antre I n mou r du j)re)(din i n .

Mon Testament social

)I0\ TESTAMENT S 0 Cl AI.

Discours d Emile GHEYSSON

Que/ques amis sr réunissaient, le '^ i mars 1909. dans les salons que M. Jean Dollfus avait ouverts à la Li^ue Nationale contre l'Alcoolisme et offraient à Emile Clieysson, élevé à la présidence d^ honneur de la Li(/ue après dix années de présidence effective, rhonima(/e de leur profonde reconnaissance et de leur respectueuse affection, sous la forme d'un objet d'art, destiné à commémorer le souvenir de cette fête intime et cordiale.

Après les remarquables discours prononcés par MM. Félix Voisin, président, Frédéric Riémain et Georges Barbey, secrétaires généraux de la Ligue Nationale, Emile Clieysson prit la parole.

Tous ses amis seront heureux de retrouver, en tête de ce deuxième volume, le magistral exposé fait par Clieysson en personne, de r histoire de sa vie et de ses principes directeurs ; ce qu'il a appelé luimême : S07Î testament social.

Monsieur le Président,

Mesdames,

Messieurs,

Je suis tellement ému et confus de tout ce qu'on vient de dire sur mon compte et de cette manifestation si touchante et si spontanée de sympathie que je ne sais comment vous dire ma reconnaissance. Je sens bien que, si je parle, je vais rester au-dessous de ce que je vous dois et vous démontrer ainsi Texagération des éloges dont je viens d'être comblé. Et cependant je n'ai pas le droit de me taire et.

EMILE CHEYSSOX

ne ferais-je que vous bégayer mes remerciements, je ne puis me soustraire au devoir de vous les exprimer.

En me rendant ici, sans défiance, à cette invitation dont je ne soupçoimais pas toute la portée, je lisais dans un journal que, par suite d'une erreur télégraphique, Thonorable Président de la Chambre avait prononcé hier Toraison funèbre d'un député, qui est très bien portant et qui a pu savourer Tavant-goût du traitement posthume qui lui serait réservé le jour de son trépas réel. Excusez ce rapprochement, qui s'impose invinciblement à mon esprit: il me semble que, moi aussi, je viens d être c< oraisonné » tout vivant.

Puisque j'ai été dépecé devant vous, je crois que le mieux est de me prêter à cette dissection et de la continuer moi-même, en laissant monter de mon cœur à mes lèvres, sur Thistoire sociale de ma vie et les principes qui Tont inspirée, des confidences intimes, que seules excusent mon émotion et la délicatesse de votre amitié.

Ce qui domine Taspect social de ma vie et ce qui a exercé une influence décisive sur son orientation, c'est la bonne fortune qui m'est échue de rencontrer Frédéric Le Play, dont j'ai été d'abord le collaborateur, puis Tami, puis le disciple.

J'ai commencé à connaître et à aimer Le Play à TExposition universelle de 4867, dont il était le Commissaire général. Il m'avait accepté dans les cadres de son personnel sur la recommandation de mon chef, son ami et camarade de promotion, M. Bommart, ancien Directeur des études à l'Ecole Polytechnique, inspecteur général des Ponts et Chaussées, et dont j'ai eu le bonheur d'épouser plus tard la fille. D'abord ingénieur, puis directeur de Timportant service des machines à cette exposition, je gagnai sur le terrain technique l'amitié de Le Play et je ne tardai pas à me laisser entraîner à sa suite sur le terrain social, que je n'ai plus déserté depuis lors.

En même temps qu'elle a frappé tous les contemporains par Tordre merveilleux et l'admirable méthode de sa classification, par la beauté de son ensemble et Ui charme de ses détails, l'Exposition de 1867 s'est détachée de toutes celles qui l'avaient précédée par la place d'honneur qu'y tenaient pour la première fois les préoccupations sociales.

On n'avait vu jusque-là dans les expositions qu'un étalage de produits matériels ; mais Le Play ne pouvait, quoi qu'il entreprît, se dégager de cette pensée dominante autour de laquelle gravitait sa

MON TESTAMENT SOCIAL

vie : l'homme, son bien-être, son bonheur et sa paix. De là, le groupe X, consacré aux objets qui étaient destines à rame/ioration de la situation matérielle et morale des travailleurs, et ce fameux Nouvel ordre de récompenses en faveur des institutions qui assuraient la paix dans Tatelier.

C'est Tenquète ouverte par le Jury pour attribuer les prix de ce concours, qui a permis de formuler les prati(/ues essentielles h Tharmonie des rapports (Mitre le capital et le travail et donnT» h la science sociale ses plus solides fondements.

Cette phase de ma carrière a décidé du reste de ma \'u\ I/illustre maître s'y était emparé de moi et je lui appart(3nais désormais. Admis dans son intimité familiale, devenu son secrétaire, son commensal. Tentant de la maison, le confident de toutes ses pensées, je Tai servi, aimé, jusqu'à son dernier souffle ; je lui ai fermé les yeux ; je continue à vivre en sa présence et sous son inspiration ; je garde sa mémoire chérie avec une piété filiale et, en ce moment même où je suis traité bien au delà de mes mérites, c'est à mon maître vénéré que je reporte Thonneur que vous avez la bonté de faire à son modeste disciple.

Je n'ai pas à parler ici de ma carrière* technique, ht dirai seulement, parce que ce d('»tail touche à mon histoire sociale, que, après la guerre de J870-1871, appelé à la Direction du Creusot, j'ai encore eu le privilège d'y collaborer dans l'intimité la plus affectueuse avec le fondateur du Creusot, M. Eugène Schneider, et de constater que la pratique de cet industriel de génie était absolument conforme aux enseignements de mon maître. A la tète d'une population de 15,000 ouvriers, qui venait d'être fortement agitée par les grèves de 1869 et la guerre de 1870, j'ai dû étudier et résoudre avec M. Schneider les problèmes sociaux de la plus haute gravité; je me suis mêlé à toutes les questions intéressant les ouvriers; je les ai vus à leurs foyers ; j'ai observé leurs misères, leurs souffrances, le rôle éminent de la méuagère, les ravages de l'alcoolisme, de la tuberculose, de l'imprévoyance et, sous la double influence des enseignements de mon maître et des leçons de la pratique industrielle, j'ai vu se dégager, lumineuse et impérative, la notion de mon devoir social.

Le devoir social, c'est celui qui s'impose à toute supériorité, aussi bien de situation, de fortune, de talent, que de naissance. On disait

éiVIILE CHEYSSOX

autrefois : u Noblesse oblig(^ ! » 11 faut elianp;er ci^tte formule et dire : u Supériorité oblige ! » Pour se la faire pardonner, on est tenu de remplir les devoirs qu'elle impose. Elle met entre nos mains une force, que nous n'avons pas le droit de laisser inerte et stérile. Le dévouement aux autres doit être la rançon de ce privilège. Trop souvent les haiiu^s populaires ne sont que la réponse des misères d'en bas à l iiidiirérenee d'(Mi haut, de Tégoïsme qui soutire a régoïsme qin jouit, et combien le premier d<* ces égoïsmes est plus excusable qu(^ 1 autre* ! L homme, a dit une bouche auguste, a besoin d'un minimum de bien-être pour être capable de pratiquer la vertu ! » A moins d'être des héros ou des saints, les ouvriers puisent dans les bouges la haine de la société. Une fois tirés de ce mili(ui,()ii tout les blesse, ils cessent de maudire en cessant de souffrir.

Au sortir du (^reusot, que j'ai du quitter pour de graves raisons de santé de mon entourage, j'ai pris vis-à-vis de moi-même rengagement de me consacrer aux questions sociales, de fain* aux ouvriers, et sous toutes les formes, tout le bien qui serait en mon pouvoir et de me préparer la consolation rés(M-vée, d'après Taine, à Thomme, (|ui, en évoquant sa vi(* à son lit de mort, peut se l'endre cetit* justice ({u'il a s()idag('» une* misèî't» rt s(M'hé une larme.

Pour att(Miidre ce but, il me fallait arrêter, d'abord mes priiu*ipes dirt^cteurs, puis un progranniK» d'action.

M(»s principes sont an nombre d(* trois : Tamour, hi paix, l'oplimisHK».

Xjumour, c'est le grand secret v{ le levitM* le |)lus puissant en matière sociale. Bien des giMis se croi(Mit iiuittt^s envers le devoir social avec de l'argent. Grave erreur ! Ils arrivent ainsi i\ creuser, plus profond encore, \o fossé entre les classes ; ils s'imaginent que Pattection s'achète et ils sèment en réalité l'humiliation, Tirritation (*t la haine. A l'aumAni* il faut joindre h* don de soi-même ; ouvrir, non seuliMuent sa bourse^ mais encore* son cceur; souffrir avec ceux (jui souffrent ; panser comme le bon Samaritain leurs blessures d'une main douce et légère ; en un mot, il faut les aimc^r. Rien ne résiste à Pamour tenace et désintéressé qui ne demande i^ien, pas même la reconnaissance.

C'est, mesdames, ce que vous faites admirablement ehaciui* jour dans nos œuvres, (M c'est ce ((ui doniu^ i\ voire* action sa valeui* et sa portée sociale*.

MON TESTAMENT SOCIAL

A en croire les revendications bravantes et les cris de colère, dont nous avons les oreilles et le cœur déchirés, on dirait qu'on ne s'est jamais plus haï. C'est là le torrent fangeux., écumeux, de la surface. Mais creusez plus bas et vous trouverez un courant profond, large, silencieux, celui-là, courant d'amour, que vous connaissez bien, mesdames, puisque vous contribuez à Talimenter et qui va laver les plaies, rafraîchir les lèvres altérées, apporter une consolation et un secours à toutes l(*s souffrances.

La haine est slérih* et mortelle ; Tamour seul est fécond et entretient la vie qu'il a créée. « L'amour, d'après les livres saints, est plus fort que la mort ! ». L'amour sera également plus fort que la haine et c'est à lui qu'appartiendra le dernier mot.

Mon second principe, c'est la paix. C'était le principe favori de mon maître. Il le plaçait au-dessus de tous les autres : il nous recommandait toujours de ch(»rcher ce qui unit et de fuir ce qui sépare. Les hommes bons, aimait-il à dire, sont ceux qui rapprochent (1) ; les hommes mauvais sont ceux qui divisent. La paix a été promise, comme la suprême récompense, aux hommes de bonne volonté ». Dans l'agonie de ses derniers jours, il avait perdu la parole et ne pouvait plus exprimer sa pensée ; mais, alors que tous les mots lui faisaient défaut, il tMi est un qu'il ne perdit qu'avec la vie et qu'il répétait pour tenir lieu de ceux qui l'avaient fui : c'était la paix, la préoccupation dominante, l'inspiration de toute sa vie, la base et le couronnement de sa doctrine.

Dans un moment où la discorde semble partout sévir, Tapplication de ce principe devient, en même temps que plus difficile, plus nécessaire que jamais. Les oeuvres sociales, comme la lutte contre Talcoolisme, nous offrent précisément une de ces oasis, oii ne souffle pas le vent des divisions ; un de ces terrains privilégiés, où l'on peut se donner la main de quelque coin de l'horizon qu'on arrive, sans acception de divisions politiques et religieuses, pour collaborer ensemble à une tîlche de patriotisme et d'humanité. A aucun moment, nous n'avons plus eu besoin de la paix, qui rendrait à notre pays cette unité morale et cette cohésion, indispensables à sa force et à sa prospérité.

i; Heureux ceux qui procurent la paix î car ils seront appelés enfants de Dieu. ^^Ecan(/ile selon saint Mathieu, cli. V, versets 7 et 8.

EMILE CHEYSSON

Enfin, je vous ai dit que mon troisième principe, après celui de l'amour et de la paix, c'était Yoptimisme. Oui, je crois que, pour être fort, il faut être optimiste. Foin des pleurards et des geignards, des Jérémie perpétuels, qui, pour se soustraire à Teffort, déclarent la lutte impossible et sèment la panique ! C'est assurer la défaite que de croire la bataille perdue d'avance : on n'entraîne ses troupes qu'il la condition de leur promettre la victoire. Alors même qu'il ne nous resterait qu'un troncjon d'épée, nous devrions nous en servir et nous battre jusqu'à notre dernier souffle, dans l'attente d'un retour de fortune : nous sommes comptables, non du succès mais de l'effort.

Faisons notre devoir et laissons faire aux dieux !

N'ayons pas l'impatience du succès immédiat et ne nous décourageons pas s'il se fait attendre ; mais comptons pour la moisson sur l'avenir. Rien ne se perd : chacun de nos gestes, tel a le geste auguste du Semeur », se prolonge jusqu'aux étoiles. Conservons, avec la tète froide, le cœur chaud ; pour éviter les faux pas et les chutes, ayons les pieds solidement appuyés sur le sol ; mais gardons les yeux fixés sur notre idéal, qui doit être comme la colonne de feu, nous guidant à travers le désert de la vie et mettant à chacun de nos actes, même les plus modestes, un reflet de grandeur et de poésie.

Pénétré de la nécessité du devoir social et muni de ces trois principes, l'amour, la paix et l'optimisme, à quelles causes allais-je (mi faire l'application et consacrer mon dévouement ?

Ici encore, je n'eus encore aucune hésitation et, suivant les conseils de Le Play, j(î résolus de devenir le champion de la famille et de me vouer à sa défense.

Parmi toutes les associations, la famille est sans contredit la plus forle et la plus belle. Les autres sont cimentées par rintérêt : celleci Test par ralfection. Elle remplace par des éléments jeunes les éléments usés, de sorte qu'en vertu d'un privilège unique, elle jouit d'une véritable pérennité et forme avec des chaînons éphémères, soudés bout à bout, une chaîne indéfinie qui relie les générations à travers les siècles.

La véritable molécule sociale, ce n'est pas l'individu, c'est la famille. La prospérité ou la décadence d'un pays sont liées à la solidité ou aux défaillances des familles qui le composent : il vaut ce

MON TESTAMENT SOCIAL

qirelles valent. Tant que la famille est intacte, rien n'est perdu et ravenir peut tout réparer. Un grand penseur italien, Vico, dont Le Play se plaisait à citer l'opinion, a dit : « qu'en supposant les dernières calamités, il faut que les familles seules restent comme origines de nouvelles nations ».

La famille est comme Tobservatoire oii Ton doit se placer pour apprécier les faits et les institutions : est bonne toute mesure qui la fortifie ; est mauvaise, au contraire, toute m(*sur(^ qui Tébranle ou la désagrège.

Or, d(*puis un siècle, la famille est dans noire pays, comme dans beaucoup d'autres, en butte à Tassant combiné des lois et des mœurs, qui s'acharnent à Tenvi contre elle. C'est précisément cette désorganisation croissante de la famille, qui pose une partie de ces problèuK^s sociaux, angoisse de nos d(hiiocraties. Après avoir été, tantôt le meneur et tantôt le complice de ces attaques, l'Etat s'épuise en efforts presque toujours infructueux pour conjurer les résultats de son œuvre et créer de toutes pièces des organismes coûteux, lourds et encombrants, chargés de suppléer tant bien que mal aux défaillances de celui qu'il a, sans se lasser, contribué à mettre hors de service.

L'industrie (\st venue aggraver le mal, en attirant dans ses usines la femme, qui est la base, l'ame même du foyer domestique, pour en faire une ouvrière, et en agglomérant autour de ses puissants moteurs des populations tout entières, (jui sont entassées dans des logements ou plutôt dans des taudis, aussi contraires à la santé qu'à la moralité de leurs habitants. Retenues tout le jour loin du logis, les tV^mmes ne pratiquent pas leur rôle de ménagères, dont elles ignorent les devoirs et abandonnent ainsi leurs enfants au ruisseau, le pire des éducateurs, leur mari aux séductions du cabaret, et la maisonnée tout entière aux ravages de la tuberculose et des haines sociales. Dans de tels ménages, hantés par la misère et l'imprévoyance, nulle place pour les institutions de mutualité ou d'assurances qui pourraient protéger la famille contre les crises de la vie, l'accident, la maladie, la vieillesse, le chômage, la mort.

Epouvanté de ces douloureux spectacles, dont l'obsession me poursuivait et qui, d'après le mot de La Rochefoucauld, nous font honte d'être heureux, j'ai compris qu'il fallait venir au secours de la famille, comme les assiégés défendent avec acharnement la citadelle d'où dépend le salut de la place.

EMILE CHEYSSON

Mon parti était donc pris : je devrais travailler désormais à l'organisation de rhygiène sociale pour remédier aux défaillances de la famille et pour combattre les divers fléaux c[m la menacent ou l'atteignent.

C'est ainsi que le programme de mon action a compris les œuvres suivantes :

La guerre au taudis pai* la construction dr maisons nfMives <»t Tassainissement des maisons existantes.

L'enseignement ménager, pour tarir parla bonne tenue du logement la source empoisonnée d'où découlent la plupart des misères, et pour la formation des « infirmières sociales » ou des <c visiteuses de l'amitié », qui ont la noble mission de dissiper les malentendus et de rapprocher les classes.

Le repos du dimanche, indispensable à la santé du travailleur, à la dignité et ù la cohésion de la famille.

La lutte contre la tuberculose et contre Talcoolisme.

La mutualité, sous sa forme non pas égoïste et individualiste mais familiale, c'est-à-dire ayant pour unité, non Tindividu, mais la famille, à Tétalde bloc indissoluble, composée du père, de la mère et de ses enfants, tous admis en même temps aux bienfaits du groupement mutualiste, tandis qu'antérieurement le père recevait seul les secours de maladie et qu'il emportait dans sa tombe sa pension viagère de vieillesse sans en rien laisser après lui.

La lutte contre le chômage à Taide de l assistance par ht travail.

Le patronage vis-à-vis des libérés, pour les reclasser et leur reconstitu(*r un foyer.

La lutte contre Texode des champs et la désertion des campagnes par le développement de la mutualité rurale et le relèvement des industries au village.

La protection des enfants contre la mortalité infantile par les crèches et contre la tuberculose par le placement à la campagne, par les colonies de vacances, les écoles de plein air.

Toutes ces œuvres visent la famille par quelqu'un de ses côtés, par quelqu'une de ses souffrances. Sous l'apparente dispersion de mes efforts, que mes amis m'ont souvent reprochée d'après le proverbe : « Qui trop enibrasse mal étreint », c'est la famille qui en fait la réelle unité et leur sert de chaîne profondt». Toutes ces œuvres, au fond, tendent au mcme but : restaurer la famille, guérir ses plaies et surtout les prévenir, car c'est la u prévention » qui est

MON TESTAMENT SOCIAL

la forme par excellence du secours, puisqu'elle ne se borne pas à relever après une première chute ceu\ qu'elle assiste, mais leur épargne même celle chute initiale, dont leur vie tout enlièi'e conserverait, sinon la tare indélébile, du moins la fâcheuse empreinte.

Pour assurer à ces diverses œuvres leur maximum d'etfel utile, il importait de les faire sortir de leur isoh^ment, qui les condamnait à une impuissance relative et l(^s rap})ro(^h(M% tout en respec^tanl leur autonomie, pour leur donner la force naissant de la (coordination et de rharmonie des efforts.

Puisque les misères se touchent et se pénètrent, il faut bien qu'il en soit de même pour les œuvres qui se proposent de les soulager. En face d'une tuberculose, née sûrement du taudis ou du cabaret — peut-être des deux à la fois, — Tespi'it (^t le cœur ne sauraient s'accommoder d'un écran opaque, isolant chacun de ces maux et les œuvres qui s'en occupent. Il importe d'amener entre elles une collaboration intime en vue de leurs intérêts communs, et de confier à ces groupements les tâches qui, par leur ampleur, leur complexité ou leur chevauchement, dépasseraient la prise et la portée des (euvres individuelles.

Convaincu de la nécessité et de la fécondité de ces groupements, j'ai travaillé de toutes mes forces à les réaliser et j'ai contribué activement à la création et au fonctionnement de 1 cnion du Patronage des libérés, du Comité central des œuvres d'assistance parle travail, de la Société française des habitations à bon njarché, de la Ligue populaire pour le Repos du Dimanche*, de la Fédération nationale de la Mutualité, de la Ligue Nationale de la Mutualité, de la Ligue nationale contre l'aUîoolisme.

Enfin mon principal effort s'est porté sur l'Alliance d'hygiène sociale, qu'on pourrait appeler une fédération du second degré et qui groupe, comme en un faisceau, les organisations dirigées contre les divers ttéaux.

Les fédérations s'étaient constituées jusque-là parmi les ceuvres se proposant un même but ; mais elles ne pouvaient s'ignorer plus longtemps et avaient tout intérêt à se grouper à leur tour, comme 4s*étaient groupées elles-mêmes les Sociétés qui les composent. Par exemple le taudis engendre à la fois la tuberculose et l'alcoolisme ; de son côté la tuberculose, d'après un mot connu, « se prend sur le zinc ». 11 y a là d'obscures et monstrueuses filiations, qui comman-

EMILE CHEYSSON

daient de faire tomber les cloisons étanches séparant ces diverses Fédérations et de rapprocher toutes ces œuvres dans une puissante synthèse, V Alliance crHi/giène Sociale, dont le premier président a été le regretté M. Casimir-Perier et dont le président actuel est M. Léon Bourgeois.

Après vous avoii* longuement — trop longuement, j'en ai peur — exposé le programme de ma vie sociale et les princi|)es directeurs qui lui donnent son unité profonde sous son apparente dispersion, je ne dirai plus que quelques mots sur mes rapports avec la Ligne Nationale contre ralcoolisme, qui me valent la féte d'aujourd'hui.

Oui, étant donné mon ardent désir de venir au secours de la famille et de travailler à sa reconstitution, comment aurais-je pu ne pas avoir à faire à son ennemi mortel, Talcool ? C'est lui qui dévore le salaire, qui engendre la misère noire, qui transforme le brave et honnête père de famille en une brute méchante et redoutable; c'est lui — et là est son crime impardonnable, — qui fait pleurer les mères et qui imprime ses tares sur le corps et sur Tâme des enfants. Au lieu de ces robustes travailleurs et de ces vaillants soldats que réclame la patrie pour sa richesse et pour sa défense, l'alcool lui prépare de pauvres êtres dégénérés, débiles, sans force et sans vertu.

C'est l'amour (»l la pitié pour Tenfant qui m'ont surtout conduit à la haine de l'alcool et à la lutte contre ses ravages.

Aussi ne saurais-je assez vous dire, mesdames, à quel point je suis touché de la délicate inspiration qui vous a fait choisir pour le sujet du bronze que vous avez eu la bonté de m*ofîrir : la protection de Tenfance. Avec la finesse de tact qui vous caractérise, vous avez bien compris que Tenfant était l'objet de mes plus chères prédilections, et que rien ne pourrait m'aller plus droit au cœur que le symbolisme de mon action à son service.

L'enfant est véritablement exquis dans sa grâce, sa franchise et son innocence. Presque tous les petits enfants sont beaux : plus tard la vie inflige à leur visage ses soucis, ses rides, j'allais dire ses stigmates et ses laideurs; mais, à leur naissance, ils semblent les messagers d'un monde idéal, dont ils nous rapportent le reflet radieux dans leurs yeux candides et purs.

S'il a le charme, l'enfant possède, en même temps, un pouvoir formidable : semence des moissons futures, il est le maître de

Mon testament social

raveilir ; le pîiys sera ce qu'il l'ei*a. Comme le Banibino de certaines images de sainteté, il tient le monde dans ses petites mains.

Il importe donc, avant tout, de défendre cet être, à la fois fragile, adorable et puissant, Tespoir de la nation, contre les dangers qui Tassaillent de toutes parts et en particuli^M* contre l(»s souillures de Talcool.

La lutte contre l'alcoolisme doit donc être par excellence la cause de toutes les femmes — car dans toute femme il y a une mère, — comme aussi la cause de tous ceux qui ont à cœur la grandeur et la vitalité de la patrie.

Et voilà connnent, il y a une quinzaine d'années, j'entrais en qualité de membre à la Société française de tempérance, et ne tardais pas à être admis dans son Conseil.

Cette société était, à ce moment, une sorte d'académie, étudiant, surtout dans les laboratoires, les effets toxiques des alcools et, comme la femme de César, faisant assez peu parh^r d'elle.

Je conçus des lors, pour elle, des ambitions plus vastes : il s'agissait d'élargir ses horizons, de dilater ses ressources et son personnel, de lui faire prendre la tete du mouvement, de grouper autour d'elle les autres sociétés antialcooliques et de coordonner leur effort contre Tennemi commun, tout en respectant leur indépendance et la formule spéciale de leur action.

Pour affirmer cette transformation désirable du rôle de la Société de tempérance, il fallait reviser nos vieux statuts, désormais trop étroits pour notre activité, et nous donner un titre qui fût à lui seul un programme : celui de Ligue Nationale contre ralcoolisme.

Ma présidence de dix ans, presque ininterrompue, a été consacrée à réaliser ce plan, que j'exposais dans un discours présidentiel de 4896 et dont la réalisation exigeait d'abord de longues négociations avec les sociétés-sœurs, puis la consécration du Conseil d'Etat.

Un premier pas, — et considérable, — fut fait dans cette voie par notre fusion avec l'Union française antialcoolique, qui vint nous apporter son entrain, sa fougue, son nombreux personnel, et son incomparable secrétaire général Barbey. Mais c'est le Congrès de 1903 qui a marqué la phase culminante de notre campagne (H qui en a définitivement assuré le succès.

Pour obtenir de ce Congrès le vote en faveur de la Fédération des Sociétés antialcooliques et de l'élévation de la Société de Tem-

EMILE CHEYSSOX

pérance à ce rôle éminent sous le litre de Ligue Nationale, il fallait l'assentiment officiel des représentants de toutes les Sociétés en jeu.

C'est alors ([ue s'est passée une séance véritablement épique et historique, qui a laissé au cœur de ses auteurs et de ses témoins une impression véritablement ineffaçable.

Les représentants des Sociétés sont venus, les uns après les autres, déclarer à la tribune d'une voix vibrante que, convaincus de la nécessité de la Fédération, ils s'engageaient pour eux et pour leurs sociétés respectives à s'y affilier. Pendant cet émouvant détilé, on sentait comm(^ un souffle de patriotisme et d'humanité emporter tous les congressistes au-dessus des préoccupations personnelles et des susceptibilités particularistes : l'enthousiasme grandissait k chaque déclaration nouvelle. Kntin, le détilé terminé, quand je mis aux voix la résolution qui consacrait la Fédération antialcoolique et le groupement de toutes les Sociétés autour de leur doyenne la Société de Tempérance, elle fut votée avec des acclamations répétées, où tous les assistants mêlèrent à la fois leur voix et leur âme. L'émotion générale était telle que, sans que personne eût l'idée d'en sourire, je pus oser, pour souligner la grandeur de Tacte qui venait de s'accomplir, le comparer à la nuit historique du 4 août.

Heure mémorable entre toutes et qui a exercé une influence décisive sur les destinées de la Ligue Nationale et de la lutte contre l'alcoolisme dans notre pays !

Depuis lors, en eff*et, Taspect de cette lutte s'est complètement transformé. En possession d'une organisation puissante, dont les mailles couvrent tout le pays, nous avons pu gagner les sympathies de Topinion et celles des pouvoirs publics. Ils nous accusaient jadis de vouloir bouleverser les finances du pays, en tarissant Tune des sources les plus abondantes du budget; mais ils ont enfin compris que l'argent, ramassé sou à sou au fond des petits verres, imposait d'énormes dépenses d'assistance et de répression ; ce qui est plus grave encore, qu'il était acheté par des ruines, des déchéances, des larmes et parfois du sang ; que l'alcool menaçait la famille, la race, nos forces productives, le ressort moral, Tame même de la nation ; qu'en somme il épuisait le budget, bien loin de l'enrichir, et que c'était Tacheter bien cher que de le payer au prix même de la vie de notre pays.

Dès que cette vérité a commencé à pénétrer les esprits, on s'est rendu compte de l'importance de notre rôle et du service que nous

MON TESTAMENT SOCIAL

rendions en prenant roffensive contre ce redoutable fléau. A partir de ce moment, les concours nous sont arrivés de divers côtés. Le Parlement a formé dans chacune des deux (chambres un groupe composé de nos amis et il nous a voté cette année un subside de 10,000 tVancs, qui enregistre oFficielhMuent l'Etat dans rarniée des ligueurs contre Talcoolisme.

Je laisse donc la Ligue en pleine prospérité ; mais je n'ai ni l'outrecuidance, ni rétroitesse de vue de m'en attribuer le mérite. J*ai le devoir — et je m'en acquitte avec joie — de le reporter : d*abord, sur mes collaborateurs immédiats et chers amis, nos deux secrétaires généraux, M. Riémain, que j'avais déjà distingué à TEcole des sciences politiques, qui vint mettre il y a dix ans sa jeunesse et son dévouement au service de notre Société dr^ Tempérance, et qui est devenu progressivement à force de services rendus, la cheville ouvrière de la Litjue Nationale, et M. Barbey, un cœur chaud, à la parole éloquente, f|ui, comme un nouveau Pierre KErmite, entraîne les foules à sa suite pour délivrer le pays du fléau ((ui l'opprime et menace de Tanéantir.

Je rends ensuite hommage à notre Conseil et à nos laborieuses Commissions, oij, pendant ces dix années de présidence, je n'ai trouvé que des amis, des frères d'armes, des c< croisés », oubliant tout ce qui pouvait ailleurs les diviser, pour se coaliser dans un élan généreux et fraternel contre le péril national et faire taire toute préoccupation personnelle devant le sentiment profond du devoir social et de l'intérêt public.

Comment proclamer assez haut les services que nous a rendus notre Comité de Dames? Depuis qu'elles ont bien voulu nous apporter leur précieux concours, notre fortune a pris une face nouvelle- Elles possèdent des dons particuliers, qui nous sont d'un secours merveilleux, notamment pour combattre l'alcoolisme au foyer domestique des travailleurs et atteindre les ménagères. C'est une grosse erreur d'avoir si longtemps tenu les femmes à l'écart des cadres de la prévoyance et de Faction sociale. Notre exemple prouve l'avantage, et pour elles et pour le pays, de leur voir prendre enfin la place qui leur appartient dans les campagnes organisé^^^ pour la lutte contre les misères sociales.

Je dois aussi rappeler la part revenant dans les résultats obtenus, à nos vaillantes Sections, a nos Sociétés confédérées, dont chacune

ÉMILE CHErsSON

sert la cause par ses propres moyens, ainsi quii nos amis du Parlement, et au premier rang d'entre (»ux, au courageux député des Vosges, M. Schmidt, ]>our leurs eftbrts d'hier et pour leurs (efforts de demain.

Entln, il est juste de reconnaîti*e Tintluence décisive» exercée sur nos progrès par la conquête de l opinion publique, qui, éclairée sur la gravité du mal par les eftbrts de notre propagande et par les révélations mêmes d(^ l'observation journalière, a renoncé à l'attitude inditrérente et railleuse, sinon même hostile, qu'elle opposait autrefois à nos campagnes et nous appelle maintenant, comme le propriétaire et les habitants d'une maison en proie aux tlamines appellent les pompiers pour éteindre Tincendie.

Ce sont toutes ces collaborations, qui ont amené la J.iguc» à sa grande situation actuelle et qui ex))liquent Téclat de cette réunion. Tentée il y a dix ans, cette manifestation aurait pu grouper quelques rares dévots d(* Tantialcoolisme ; mais elle n'aurait certainement pu atteindre ram|)leur imposante qu*(»lle a prise aujourd'hui.

Il faut donc y voir un symptôme réconfortant pour tous nos ligueurs : passant bien au-d(*ssus de ma téle, elle est — et c'est bien ainsi que je l'envisage — non la fête d'un homme, mais la fête d'une idér», d'une cause.

Tout en ramenant à ses pro(Kjrlions v(M'itables la |)arl ((ui me revient dans les succès de la Joigne (»t ([u'a grossie votre amitié, ji^ n'en ai pas moins l'impérieux devoir d'exprimer, et du fond de mon cœur, ma reconnaissance émue à tous ceux et à toutes celles qui ont contribué à la préparation ou à l'éclat de cette manifestation, au Comité des Dames qui en a pris l'initiative et su choisir avec tant de délicatesse l'objet qui m'est offert ; à tous h^s souscripteurs qui se sont associés à cette initiative : à mon éminent ami et successeur M. Voisin, entre les mains duquel j'ai remis avec une si entière confiance les destinées de la Ligue et qui m'a si obligeamment traité tout à l'heure ; à mes chers et éloquents amis Riémain et Barbey, qui m'ont regardé et dépeint à travers les lunettes roses de leur attcction ; à tous les amis et collègues, qui ont bien voulu se rendre à l'appel du Comité et m'apporter, avec leur présence, le témoignage cordial de leur sympathie ; enfin à M. et Mme Jean Dollfus, qui ont, avec tant de bonne grâce et de courtoisie, mis leur salon et leur cordiale hospitalité à la disposition des organisateurs de cette réunion.

MON TESTAMEiNT SOCIAL it

Je traduis mal — et j'en souflVe — les seiitimeiils dont mon ca^ur déborde; mais soyez sûrs, vous tous que j'ose appeler mes amis, que vous m'avez procuré aujourd'hui une de ces jouissances intimes et profondes, qui tracent dans la vie un sillage lumineux et Téclairent jusqu'à la fin de leurs doux reflets. Je léguerai à mes enfants cet objet d'art comme la partie la plus précieuse de mon héritage et jYnnporte de cette belle journée un radieux et ineffaçable souvenir.

Le Rôle social de l'Ingénieur

It

lE ROLE SOCIAL DE L INGÉMEUU

Messietrs,

C'est avec un grand empressement et une vive satisfaction que la Société d'Economie sociale a accepté Taimahle invitation de sa sœur, sa sœur aînée, la Société des Ingénieurs civils. Il existe, en etlet, entre elles, de puissantes affinités, malgré la diversité de leurs altributions et de leurs domaines. Comme nous, vous émanez de l'association libre ; comme nous, devant ces tendances universelles qui brisent les énergies et attend(*nt tout de TEtat, vous n'avez demandé votre existence et vos succrs qu'aux efforts de Tinitiative privée. Cet hôt(4 Uu-mém(\ qui a fait tant d'honneur à votre éminent architecte, M. Delnias, atteste le développement de votre institution et la personnifie ; c'est la maison de famille de votre grande corporation; c'est le foyer domestique, le toit paternel où tous ses membres sont sûrs d'être bien accueillis et de trouver, avec la lumière de la science, la chaleur de la solidarité professionnelle et de la bonne camaraderie. Cet hôtel proclame donc à sa faron, en même temps que la grandeur de voire institution, la puissance de l'association elle-même. Pour des amis de la paix sociale, qui croient à la valeur de l'effort libre et personnel, c'était une bonne fortune que de venir constater et souligner cette éclatante leçon de choses.

Mais ce qui nous attire surtout ici, ce n'est pas la maison, malgré son éclat et sa commodité ; ce sont ses habitants, c'est la famille qu'elle abrite, parce que cette famille est en partie la nôtre, ou du moins parce que nous avons avec elle des liens étroits de parenté.

(1) Conférence faite devant la Socîc/é des Ingénieurs civils^ le 20 mai 1897.

ÉxMILE GHEYSSON

L'illustre fondateur de la Société d'Economie sociale, Frédéric Le Play, aimait beaucoup les ingénieurs et leur assignait un rang élevé, le premier, dans la hiérarchie sociale. Au-dessus des profes-^ sions libérales, au-dessus des juristes, qu'il n'appréciait guère, il plaçait les ingénieurs et les industriels à la tète des classes dirigeantes, pourvu qu'ils remplissent leur devoir social. Il était lirimème, vous le savez, un ingénieur consommé et avait dirigé avec un succès prodigieux di* graiides (exploitations de mines métalliques dans rOural. Il ne cessait d'insister sur les services que lui avait rendus cette partie technique de sa vie pour en préparer et en soutenir la partie sociale. Quand il fonda en 1856 la Société que vous recevez aujourd'hui, il y appela surtout des industriels et des agriculteurs, c'est-à-dire des hommes aux prises avec les réalités de la vie, la conduite d'un personnel et les responsabilités patronales. C'est ainsi que beaucoup de noms figurent à la fois sur les listes de nos deux sociétés, sans compt(M' ceux qiiv nous avons perdus et qui servaient de trait d'union entre nous.

Depuis leur fondation, chacune d'elles, tout en restant sur son terrain propre, côtoyait le terrain de sa voisine et y faisait de légitimes et fécondes incursions, tant(^es questions sont dans la pratique intimement mêlées. En comj)ulsant nos annah^s, j'y trouv(M*ais de nombreuses éludes sur les questions industrielles ; en feuilletant les vôtres, M. le marquis de Chasseloup-Laubat vient de nous dresser un tableau aussi instructif qu'intéressant de toutes les questions sociales que vous avez su(x*essivement traitées, et qu'il a classées méthodiquement dans les grandes divisions de la science sociale. C'est un travail magistral qui honore à la fois son auteur et la Société dont il était l'éloquent organe. En môme temps qu'un titre de gloire pour les maîtres de maison, ce beau passé social était une attention pleine de courtoisie et de bonne grâce à l'adresse des invités : tel un châtelain qui, en recevant des parents un peu éloignés, étalerait à leurs yeux les parchemins relatifs à la communauté de leur fdiation et laisserait dans l'ombre les ancêtres les plus illustres de son arbre généalogique.

M. de Chasseloup-Laubat vient ainsi de simplifier ma tache, mais en même temps de la compliquer, puisqu'il ne me laisse qu'à glaner après lui. N'ayant pas cependant le droit de me dérober au périlleux honneur de lui répondre au nom de la Société d'Economie sociale, et au risque de vous infliger des redites, je vous demande

LE RÔLE SOCÏAL DE l/lNCÉNlEUR

quelques instants de votre bienveillante attention pour traiter rapi dément devant vous : le liôle social de rvif/enieur.

Page 1