La Pl'lUODE rUAUTIQUE DE i/I?^hl STIUE
La mécanique nous a dotés de la machine à vapcuir, qui a révolutionné les conditions antérieures du travail et fait la grande industrie. Il ne s'agit |)lus aujourd'hui d(^ ces petits ateliers domestiques d'autrefois, où un maître travaillait avec l'assistance d'un ou deux compagnons apprentis, admis à sa table et faisant partie de sa famille. Les usines ont aggloméré autour de leurs cheminées toute une armée, toute une population d'ouvriers, dont les habitudes, les aspirations, les mœurs, sont absolument distinctes de celles de leur patron. Alors que l'ancienne dissémination parcellaire des petits ateliers favorisait le contact, l'uniformité de l'existence, le tete-àtête du maître et de l'ouvrier, ces énormes concentrations engendrent la séparation des classes, le malaise, les comparaisons irritantes, l'antagonisme, la fermentation des esprits qui se surchautfent Tun l'autre, et la |>oussée formidable des revendications rollectives.
Au début de ces transformations, l industrie, en quête de sa voie, s'est trouvée brusquement aux prises avec tous les probh'anes techniques et sociaux, qui réclamaient en même temps leur solution. Tout était nouveau pour les industriels sur ces terres encore inexplorées, aussi bien les contacts avec les machines qu'avec les ouvriers. Aussi ont-ils commis — sur le terrain social en particuliei» — d'étranges erreurs. Ils étaient convaincus qu'ils n'avaient à s'ingérer dans la vie intime des ouvriers que dans la stricte mesure où l'exigeaient les nécessités industrielles. Ce qu'ils devaient à leur personnel, c'était le salaire et rien de plus. Dans les usines en rase campagne, où tout était h créer, ils se résignaient bien, puisqu'ils ne pouvaient faire autrement, à s'occuper de Thabitation de l'ouvrier et de ses approvisionnements; mais quelles casernes et cpielles cantines! Quant aux usines urbaines, la ville ofitrant au patron un grand marché de main-d'œuvre avec des ressources toujours disponibles pour y puiser au gré de ses exigences, pourquoi se serait-il mis en peine de la façon dont les ouvriers avaient à pourvoir à leurs divers besoins ? Il semblait, en un mot, qu'entre eux et lui, il ne dut y avoir d'autres relations ([ue <*elles de la vente ou de l'achat du
EMILE CIIEYSSON
travail <*t qu'une fois ce travail livré et payé, on tVil quille de part et d'autre.
On voit que cette attitude répondait à certaines conceptions théoriques du devoir du patron et s'appuyait sur des postulats économi({ues, mal interprétés, et qu'on appli((uait avec une confiance impassible. C'était au nom de ces prétendus principes qu'on acceptait sans hésitation des pratiques qui semblaient légitimées, commandées même par le dogmatisme scientitique. Dans sa déposition devant la Commission d'Enquête sur les trade-unions, le grand industriel anglais James Nasmyth venait d'expliquer avec désinvolture comment il renvoyait ses ouvriers, quand la production se ralentissait. On lui demande ce que deviennent ces ouvriers ainsi congédiés, et lui de répondre : u Je l'ignore, mais je m'en remets pour ceci à l'action des lois naturelles qui régissent la société! (1) » Cette inconsciente sérénité explique les abus qui ont été révélés par les grandes enquêtes anglaises ot contre lesquels a été dirigé l'arsenal des factories act^.
II. — IMl>OUTA^CE ÉCONOMIQUE DES BONS RAPPOUTS DANS l'aTEI.IER.
Conjurés à la fois pai* ra( lion concourante des ouvriers et de la loi, ces abus, qui remontent à u Tépoque chaotique de Tindustrie », suivant Texpre-sion de jM. Paul Leroy-Beaulieu, ne sont plus heureusement aujourd'hui qu'un souvenir. C'est que la doctrim* du lravail-marchandis(^ et les pratiques qu'elle suggérait ont produit des fruits si amers que l'industrie s'est aperçue qu'elle faisait fauSwSe route et s'est ravisée ; elle a conipris que, derrière la main-d'œuvre — cette abstraction économique — il y a un ouvrier, un semblable, un homme avec sa famille et ses besoins; que, si ces besoins ne sont pas satisfaits, il en résulte dans toute la machine industrielle des frottements, des soubresauts ou des à-coups qui peuvent Tarrêter ou la briser.
En se bornant h la question matérielle de l'intérêt financier (hi patron, quelle diflerence à ce point de vue dans la pro(lu(*tivité de ses ouvriers, à (égalité de salaire, suivant r(*sjU'it qui les anime! Pour saisir sur \o vif celle diHér(*nc(^ il suffit (h' (^onsidérer deux
1 l>t^ I.Mvr'It'Vc, J.p snrid/isuH' (^nn h^ntpniai /i , p. xi\.
LE RÔLE SOCIAL DE l'iNGÉNIEUR
ateliers voisins, adonnés à la même industrie, mais dont Tesprit n>st pas le même.
Dans l'un, les ouvriers sont aigris, mécontents ; ils appartiennent à cette catégorie de « sublimes », pour lesquels, suivant le mot de leur historiographe, M. Denis Poulot, u couler le patron est plus qu'une habitude: c'est un devoir I » Ils se ménagent, ou plutôt comme ils disent, u ils retiennent », surtout si la commande est pressée; au besoin, ils feraient manquer une pièce; ils quittent Tatelier au moment du coup de feu ; ils se mettent en grève sous le plus futile prétexte ; ils guett(*nt en un mot l'occasion de témoigner leur malvc^illance au patron ou de nuire à ses intérêts.
Dans le second atelier, au contraire, la paix règne ; les ouvriers, loin de détester le patron, ont confiance en lui et s'intéressent à la prospérité de ses affaires : ils ont l'esprit de corps et sont attachés à la maison, comme le soldat Test au régiment.
En dehors du consentement intime que procure au chef de ce second atelier la direction d'un personnel confiant et satisfait, no trouve-t-il pas dans cette harmonie même un h^vier puissant pour le succès industriel ? Pendant que le « sublime » gaspille, dans la mesure où il le peut, son temps et les matières premières dont il dispose, l'ouvrier apaisa'* évite tout coulage et toute malfai^on ; su conscience (^st le nuMlleur et le plus efficace des contremaîtres. Comment tenter une traversée aventureuse avec un équipage dont on n'est pas sur et qui peut à chaque instant se révolter contre son capitaine ? Aussi a-t-on vu sombrer, dans la tempête des crises, plus d'une de ces entreprises affaiblies par cette tension sourde de rapports, tandis que les autressupportaient victorieusement l'épreuve. C'est là un fait indéniable que l'observation tend partout à confirmer.
Il y avait autrefois pour un patron deux manières do se ruiner à coup sûr : c'était de ne pas savoir bii^n vendre ou acheter et de ne pas savoir bien fabriquer; en d'autr^^s termes, d'être un mauvais commerçant ou un mauvais industriel. Il faut maintenant y ajouter une troisième manière, non moins infaillibh* que les deux premières et dont l'importance va sans cesse grandissant : celle de ne |)as savoir manier son personnel, d'être un mauvais conducteur d'hommes.
Qu'(*st-ce à dire si ce n'est affirmer (*ette grande vérité que toute question économique se doul)Ie d^uu* (|uestion morale ; rpie les forces moi*ales, telles que l'harmonie des rapports, le bien-être et la
ÉAriLE CHEYSSON
bonne organisation de la famille ouvrière, sont de puissants facteurs économiques ; qu'en dehors même du sentiment et de la pure philanthropie, elles dominent de haut les intérêts, et que de leur bonne ou de leur mauvaise solution dépendent la vie ou la mort de l'industrie? Ces forces morales, h^s industriels ont un besoin absolu de les mettre de leur côté, s'ils ne veulent pas s'exposer à être brisés par le choc de la concurrence étrangère ou paralysés par les tiraillements intéi*ieurs.
1/industrie comprend de plus en plus celte nécessité économique, qui est en même temps un devoir social : u Le fabricant, déclarait Engel Dollfus, doit à ses ouvriers autre chose que le salaire. Il est tenu de s'occuper de leur condition physique et morale ». Rapprochez cette affirmation de celle de Nasmyth que je rappelais tout à rheure, et vous pourrez mesurer toute la différence qui sépare Tancienne et la nouvelle conception des rapports du patron avec son personnel.
Comm(* Ta si bien dit un autre patron modèle, M. Frédéric EngeK — encore un de ces jiatronsde TAlsace, la terre promise des institutions patronales, — u il faut choisir: accepter brutalement la lutte avec la m;nn-d (ruvir ou se la concilier, ou l'intéressant à la prospérité du capital ». Partout Ton s'aperçoit ([ue ce dernier parti est le meilleur et que les bons rapports ave(* le {personnel constituent une nécessité technique, comme le bon état de routillage et du moteur. Les sociétés anonymes elles-mêmes se piquent d'émulation et leurs actionnaires comnn*ncent à entrer à tel point dans ces idées qu'au lieu de se cacher d'eux pour organiser sans bruit des institutions^ qui semblent écorner le dividende, la plupart des rapports des conseils d'administration étalent ces sacrifices en belle place et en font honneur à la Couipagnie, non seulement sans les protestations de l'assistance, mais encore parfois avec son approbation unaïiinK*.
Le mouvement est donc général ; il gagnt^ chaque jour du terrain et s'étend heureusement à tontes les localités et à toutes les industries.
Une première révélation des efforts de l'industrie dans ce sens et de ses résultats a été due à l'Exposition universelle de 1867 : elle a
m. — Le développement du Patronage.