‹ Œuvres choisies (tome 2)Chapitre 46 sur 58 · IX. — Le Dimanche et j e Devoir social · texte numérisé non relu

IX. — Le Dimanche et j e Devoir social

Une des nécessités les plus pressantes de l'heure actuollr» (^st certainement de mettre, en toute circonstance, nos actes en harmonit* avec nos obligations morales. Pouvoir et devoir sont corrélatifs Tun de l'autre et doivent se faire contrepoids. Toute supériorité, émanant d'une cause quelconque, fortune, situation, intelligence, impose vis-à-vis d'autrui des devoirs slrictemc^nt proportionnels aux droits qu'elle confère. Elle implique, au profit de celui qui en jouit, une véritable fonction sociale, a Pouvoir oblige ! » Telle est bien la devise qui doit inspirer notre vii^ et régler nos relations avec nos semblables.

C'est elle, en particulier, que j'invoque ce soir en faveur du repos du Dimanche. Si, comme je l'espère, je fais, à vos yeux, justice de votre prét(M)du(^ impuissance, je vous aurai, par cela même, atteints et (*onvaincus de votre devoir vis-à-vis de ceux que vous condamne/ inconsciemment, mais par votre faute directe, à un labeur sans relâche, aussi contraire — je viens de le rappeler tout à l'heure — aux lois physiologiques de notre nature qu'à la dignité des individus, au bonheur des familles et à Tapaisement social.

Vous ne vous doule/ pas, en général, de ce que coule ce confortable dont vous êtes tant épris, et combien il faut accumuler d'obscures souflraïKM^s pour vous épargner une privation ou un |)li de ros<*.

Derrière le brillant éclairage de cette salle, combien il est difficile d'évoquer l'image de celui auquel il est dû, c'est-à-dire du sombre mineui-, passant sa vie dans les entrailles de la terre, pour leur arracher le charbon ! Quand le lustre scintille joyeusement dans nos salons ou le cristal sur nos tables, qui donne une pensée à l'ouvrier verrier, penché sur la fournaise, pour brasser le verre en fusion ? Alors que, bercés mollement Thiver dans un wagon de chemin dr fer, nous dévorons l'espace par la nuit noire, songeons-nous au mécanicien, qui a le visage à la fois brûlé par le foyer et cinglé par la bise, le froid el la neige, et qui veille à hi sécurité de tous, sans pou-

LE DIMANCHE ET l'iNITIATIVE PRIVÉE

voir, sous peine de cataslroplie, se permettre un monienl, je ne dirai pas de défaillance, mais même d'inadvertance on de distraction?

Vous vous rappelez ce joli conte, où Voltaire demande si Ton éprouverait une grande hésitation à tuer en Chine un mandarin, rien que par la pression d*un bouton mis à notre portée. La Chine, c'est bien loin 1 Apres tout, qu'est-ce qu(» cela peut l)ien nous faire ([u'il y ait en Chine un mandarin de plus ou de moins ? El voilà que tout en discutant avec nous-mêmes et sans penser à mal, nous avons pressé le bouton homicide.

Nous agissons avec la même inconscience vis-à-vis de tous ces instruments humains, obscurs et anonymes qui servent nos besoins. Nous tuons à chaque instant le mandarin, — pas en Chin(% chez nous, à notre porte, — avec uno grandi» désinvolture et sans 1(î moindre scrupule, parce que nous nous masquons son image et que nous voyons non le travailleur, mais le résultat de son travail, la satisfaction de notre besoin et souvent de notre caprice.

Vous êtes pressées, Mesdames, d'avoir une robe ou un manteau (ju'il vous faut à heure fixe. Eh bien ! la couturière en sera quitte pour faire travailler ses ouvrières la nuit et le dimancdie : vous s(M*e/ servies à point, mais ces pauvres filles seront exténuées et pourront chanter cette u chanson de la chemise » de Thomas Hood, qui traduit, comme un douloureux gémissement, les souffrances des serves de faiguille, victimes de votre égoïsme inconscient : Hommes, qui avez des sœurs que vous aimez ! Hommes, qui avez des épouses et des mères ! C(* nVst pas du linge que vous usez chaque jour : ce sont des vies de créatures humaines. Pique 1 Pi((ue ! dans la pauvri^té, dans la faim, dans la fange! cousant à la fois, avec un double fil, un linceul aussi bien qu'une chemise ! »

Vous, Messieurs de même, vous commandez le samedi un travail, que vous auriez peut-être, avec un peu i)Ius de prévision, pu commander la veille ou les jours précédents, au lieu d'atttMidre la dernière^ minute. Vous n'imposez pas précisément le travail du Dimanches mais c'est votre commande tardive et votre hâte qui l'imposent. Tant pis pour les ouvriers qui seront retenus à fatelier pour satisfaire vos exigences !

Commencez-vous à voir maintenant apparaître votre pouvoir sur le Dimanche et par cela même votre devoir?

EMILE CHEYSSON

Voulez-vous mériter la sanglante apostrophe de Proudhon : u Que je méprise, dit-il, ces faiseurs d'homélies sanglotantes, ces amis du peuple, ces amis de la classe ouvrière, ces amis du genre humain, ces phihinthropes qui méditent à leur aise sur les maux de leurs semblables et qui souffrent, au sein de leur molle oisiveté, de ce que le pauvre n'a que six jours de fatigue ».

Mais il faut serrer de plus près la question et vous montrer comment, dans la plupart des actes de votre vie, vous rencontre/ cette question du Dimanche et ce que vous pouvez et devez faire en sa faveur.

Je m'adresse d'abord à la partie masculine de mon auditoire, me réservant ensuite, Mesdames, de vous interpeller à votre tour.

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