X. — Le Dimanche et les Hommes
Si vous êtes des patrons — et il y en a certainement parmi vous, — votre pouvoir est évident, puisque le personnel que vous occupez et rétribuez est sous vos ordn^s, et que de vous seul dépend l'organisation d(* son travail.
On vient de taire, en Belgiqu*\ — dans ce pays ami où nous avous tant à apprendre et à imiter, — une magistrale enquête sur le travail du Dimanche. Elle remplit cinq volumes, dont les trois premiers sont consacrés aux établissements industriels et à l'industrie miné- ]*ale belges, le quatrième à rt'*tranger et le dernier aux con(*lusions mêmes de la (commission.
Cette enquête est pleine à la fois de révélations et d'enseignements. Elle démontre que les nécessités tec^huiques, dont on (^herche à couvrir le travail du Dimanche, n'ont rien d'impératif, puisque, dans une même profession, des fabriques prospères ont pu s'en affranchir, à côté de celles qui la pratiquent et déclarent ne pouvoir s'en passer. Il y a, quand on le veut bien, des aménagenKmts spéciaux du travail, des combinaisons d'équipe, qui pcMivent libéM'er, sinon la totalité, du moins la grandi* majoi-itt'î du personnel et assurer h chacun de ses membi*es, par voie de roulement, la liberté d'un certain nombre de Dimanches.
Qiumt aux causes économiipu^s et commen^iales, elles n'ont rien de commun avec la technique industrielle et consistent dans l'avantage que trouve le patron à forcer la production, à diminuer les frais généraux, à suppléer par la durée du travail à rinsuftlsanee de l'on-
LE DIMANCHE ET l'iNITIATIVE PRIVÉE
lillage, a pousser au maximum rutilisation et le reiidemeiil du capital fixe. Cet intérêt est évident ; mais il conduirait logiquement aux journées indéfinies, au travail de nuit, au surmenage, non seulement des adultes, mais encore des enfants et des femmes, s'il n'était contenu, par le devoir patronal envers les ouvriers, et par le besoin, non seulement moral, mais encore économique, de Tharmonie au sein de Tatelier. A ce point de vue, le repos du Dimanche est assimilable à toutes ces mesures qui ont été, au cours de ce siècle, édictées par la loi ou appliquées spontanément parles patrons pour assurer la santé, la sécurité ou Thygiéne dans les ateliers, pour protéger les enfants et les femmes, supprimer le travail de nuit, abréger le travail de jour. L industrie n'en est pas morte et n'a fait qu'y puiser de nouvelles forces, en ménageant mieux la source même de son activité. Il en sera de même pour le repos du Dimanche, qui doit à son tour entrer dans nos mœurs, en produisant chez h^s ouvriers, — enfin dotés de ce bienfait, dont la privation les irrite et les aigrit — en mémi^ tem|)S qu'un surcroit de vigueur physi((ue cl d'entrain, un remarquable efîY^t d'apaisement social.
Afin d'arriv(M' à ce j'ésullaL il ur faiidrait pas que les patrons, convaincus de la nécessité d'agir, attendissent, pour* h^ faire, l'unanimité des adhésions. Avec cc.^tte exigence, on remettrait toujours la réforme au lendemain et les bonnes intentions resteraient à l'état de velléités stériles. Chacun de nous est responsable pour son propre compte : le devoir est individuel. Une fois la glace rompue et l'élan donné, l'exemple sera contagieux : en cela, comme en tout, le plus difficile est de se mettre en train et de vaincre « le frottement au départ ».
Je n'ose pas — tant nous sommes encore loin d'avoir conquis le Dimanche — vous réclamer, par surcroît, l'arrêt de bonne heure le samedi pour préparer et faciliter le repos du lendemain, comme cela se pratique en Angleterre ; mais je demande instamment grâce pour les enfants, les jeunes filles et les femmes. Je sais bien que la loi a voulu les protéger; mais je sais aussi, hélas I que la loi n'est pas toujours observée, et qu(* de nombreuses infractions sont constatées ))ar les inspecteurs du travail, sans compter celles plus nombreuses encore qui échappent à leur surveillance ! (1).
(1) M. de Nordling écrivait, le 9 mai dernier, à Tua des inspecteurs du travail pour lui signaler qu'un imprimeur faisait travailler ses apprentis le dimanche et
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Cell(3 même loi laisse au patron, par son article o, le droit de tixer le jour du repos hebdomadaire qu'elle a entendu réserver aux femmes et aux enfants aiçés de moins de dix-huit ans. Mais, si la loi a donné aux chefs d'industrie un pouvoir aussi exorbitant, il est bien entendu qu'ils n'ont pas le droit d'en abuser pour désorganiser la famille et démoraliser ce repos, en le fixant un autre jour que le Dimanche, r/f^st Dimanche seulement qui rapproche les membres de la famille, les enfants et les parents, et qui donn(^ au repos hebdomadaire tous ses bienfaits et toute sa vertu.
Nous sommes d'ailleurs tout prêts à graduer iios exigences sur les possibilités : en dehors du minimum de la loi de 1892, sur lequel nulle concession n'est permise, nous sommes résignés d'avance à lous les accommodements, pourvu qu'ils s'orientent dans le sens du l'epos dominical. Nous acceptons avec joie tout pas fait vers ce but. Si Ton pouvait, toutes les semaines, abréger seulement de cinq minutes le travail du Dimanche, on aurait en deux ans, affranchi sans bruit et sans secousse, ouvriers et employés. Nul progrès n'esl à dédaigner : c'est par l'accumulation de ces mouvements en apparence insensibles, qu'on se trouve graduellement avoir obtenu de grands résultats. I/important, je le répète, est de renverser les errements antérieurs de négation, puis d'immobilisme, et de se mettre résolument en marche vers le but.
Il est clair, d'ailleurs, que tous les métiers ne se prêtent pas à cette réforme avec les mêmes facilités. On est obligé de tenir compte des exigences techniques, dans ce qu'elles ont de légitime et d'insurmontable, mais sans les exagérer à plaisir. Quant aux nécessités économiques, il faut les regarder en face et restreindre leur part; car si on les subit sans résistance, il n'est pas d'abus qu'elles ne puissent couvi-ir.
Je crois en avoir assez dit pour le cas où vous seriez patrons et où votre responsabilité, à ce titre, serait formellement engagée. Je laisse donc de côté cette hypothèse et je prends le cas beaucoup plus général, où, comme rentiers, médecins, avocats, professeurs,
les retenait en semaine jusqu'à dix heures du soir. « Lorsque l'inspecteur se présente pour visiter cet atelier, on s'empresse de faire disparaître les apprentis dans une cave, dont louverture se trouve au fond de la pièce où ils travaillent ». (^Bulletin de la Ligue, juin 1898, p. 237 .
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fonclionnaires, vous semble/ à première vue, destitués de tout moyen direct d'action.
Ne croyez pas que vous soyez ainsi, a l'abri do loul devoir vis-àvis du Dimanche en dehors de votre pratique personnelle, et que, la question passant par-dessus votre tete, votre rôle soit forcément passif. Détrompez-vous: môme dans les conditions que j'e suppose et que j'ai choisies à dessein parmi les plus défavorables à votre intervention, elle ))eut s'exercer d'une manière Irès efficace* poui* nuire à la cause du Dimanche ou pour la s(»rvir, suivant le parti que vous adoj)tere/.
Et d'abord, Monsieur, vous êtes citoyen, électeur, détenteur d'un(; portion de la souveraineté politique. Employez votre pouvoir vis-àvis de TEtat, du dé|)artement et de la commune, pour qu'ils soulagent leurs agents, en distendant les servic(*s que vous recevez d'eux le Dimanche. Si, en effet, nous repoussons l'inlervenlion de l'Etat à régard des adultes, en tant qu'il représente la collectivité et dispose de la contrainte légale et administrative, nous admettons qu'il protège les faibles, les enfants et les femmes, qui ne peuvent passe protéger eux-mêmes, et nous lui faisons sommation formelle, — en tant qu'il commande à un nombreux personnel dans ses ateliers, qu'il est un patron, le plus grand des patrons — de pratiquer vis-à-vis de ses propres ouvriers les devoirs qui s'imposent aux patrons de tout format et dont l'un des principaux est certainement l'arrêt de ses usines le Dimanche.
Les administrations seraient toutes disposées à remplir ce devoir, dans le double intérêt des chefs et du personnel qui sont également esclaves du travail dominical ; mais elles craignent les réclamations du public. Que ce public dont vous êtes et qui est formé par la collectivité des individus, tels que vous et moi, prenne Tinitiative de ces demandes d'atténuation de service et les directeurs seront — je m'en porte garant pour eux — heureux de vous les accorder.
C/est ce qui a lieu pour les postes et les télégraphes dans toutes les communes où Topinion publi((ue s*esl montrée favorable à une réduction du nombre des distributions et des levées. Or l'opinion publique, elle dépend de vous : faites-la donc ; agissez auprès de votre conseil municipal ; remuez-vous, en un mot, pour procurer un peu de soulagement à ces modestes employés qui étouffent en été derrière leur guichet, pendant que vous allez respirer en famille
l'air de la campagne, el à ce pauvre facteur, le Juit-Erraul uioderne, qui fait, tous les jours, sa longue tournée, par le vent, la pluie ou la neige, sans connaître un jour de repos.
Je n'insiste pas davantage» sur ce qui concerne votre rôle (d voti*(* pouvoir de citoyen. Je vous prends maintenant en tant que simple particulier dans le train courant de votre vie privée.
Ici encore grande est votre puissance et, dès lors, grande votn* responsabilité.
Dans riiumanité primitive*, chacun doit se suftire à lui-même, vl riiomme voit, dans son semblable, un ennemi. Homo homini lupus. Mais nos sociétés modernes prendraient, au contraire, pou]* devise : u Malheur à l'homme isolé, VcC soli ! » Elles reposent sur celte coopération universelle, dans laquelle tous travaillent pour chacun et chacun pour tous.
Vous ne vous doute/ pas du grand nombn? de personnes qui, à votre insu, peinc^nt pour assurer votre existence. La satisfaction de chacun dv vos besoins met (»n jeu d'innombrables concours, dont vous u(* pouvez soupçonner reMichaînement. Votre j)aletot contient des laines de TAustralie ou de rEs|)agne ; vos chaussures, des cuirs de la pampa Argentine*; votre chemise, du coton indien. Tout cela n'est venu à vous qu'à travers mille élaborations successives, qui toutes ont pour but votre bien-être et te^ndent vers votre personne, couinn* vei's hnir centre et leur lin. Chacun de vous, plus puissaîil que les anciens satrapes, est sei-vi par d(*s milli(*rs d'ouvri(M\s invisibles, attentifs à contenter le moindre de ses désirs.
C'est ce merveilleux engrenage qu'a décrit notre grand poète Sully-Prudhomme dans un beau sonnet, que vous me saurez gré de vous dire :
Le laboureur m'a dit en sonp^e : fais ton pain ; Je ne te nourris plus, gratte la terre et sème. Le tisserand m'a dit : fais tes habits toi-même, Et le maçon m'a dit : prends la truelle en main.
Et seul, abandonné de tout le genre humain, Dont je traînais partout Timplacable anathème, Quand j'implorais du ciel une pitié suprême, Je trouvais des lions debout sur mon chemin.
J'ouvris les yeux, doutant si l'aube était réelle :
De hardis compagnons sifflaient sur leur échelle,
Les métiers bourdonnaient, les champs étaient semés ;
LE DIMAXCIÎE ET t/JXITIATIVE PRIVÉE
Et je compris alors qu'en ce inonde où nous sommes, Nul ne peut se vanter de se passer des hommes, Et depuis ce jour-là, je les ai tous aimés î
Oui, nous ne pouvons pas nous passer des hommes et nous devons les aimer pour les satisfaetions qu'ils nous procurent, pour le rôle considérable qu'ils jouent dans noire vie. Ce serait donc une véritable ingratitude que de reconnaître tous ces services en intligeantà ceux qui nous les rendent Tesclavage du Dimanche, ah^rs ({uMl dépend de nous de les en affranchir.
Pour serrer de plus |>ri'S la ([ucîslion, je voudrais - illustrer », par quelques exemples ])ratiques, h la fois votre puissance* et votre devoir.
Partons d'abord, si vous le voulez bi(Mi, d(* cette armée des chemins de fer, composée de 250,000 hommes que vous avez à votre* service. Qui que vous soyez, vous avez atTaire à eux : vous expédiez des colis par wagon ou vous en recevez. Or, il vous suftit de le vouloir, pour supprimer la livraison de ces colis le Dimanche, ce qui aurait sur le repos du personnel attaché à ce service la plus heureuse intluence. En vue de ce résultat, employez, si vous êtes expéditeur, la griffe qu'on appose sur la lettre de voiture, ou, si vous êtes d(*stinataire, la lettre uifiibitoire . adressée au chef de gare( l). Ce sont deux moyens sûrs, et dont nos adhérents ont tiré un excellent parti, notamment à Lyon.
Nous sommes en instance pour obtenir mieux encore, c'est-à-dire le renversement de la situation actuelle. Au lieu qu'il faille, coinnu^ aujourd'hui, prendre une initiative pour empêcher la livraison du Dimanche, la Ligue demande que cette livraison n'ait lieu désormais que si elle est expressément réclamée. Le rejjos du Dimanche bénéficierait ainsi de Tinertie, au lieu d'avoir à en souffrir : la non-livraison deviendrait le droit commun, et l'on n'y dérogerait que sur la demande des intéressés.
Après une laborieuse instruction, h» Ministère d(»s Travaux publics a cru nécessaire, avant de statuer, de prendre Tavis des Chambres de commerce et il le leur a demandé par une circulaire du 15 avril dernier. La Ligue, à son tour, a envoyé le 7 mai, à ces mêmes corps, une circulaire (2) pour leur indiquer Tinlérét de cette réforme, qui
1) Cette lettre est consacrée par l'arrêté ministériel du 9 niai 1891.
2) Bulletin de la Ligue, juin 1898, p. 233.
EMILE CHEYSSON
est bien modeste à c(Médu régime pratiqué, non seulement en Angleterre, mais encore en Suisse, (mi Belgique, en Allemagne, en Autriche, en Hollande, et qui ne violente personne ni nul intérêt, puisqu'on pourra toujours, si on le veut, se faire livrer ses marchandises le Dimanche.
Déjà certaines Chanibr(»s de commerce ont fait parvenir au Ministère des réponses favorables à la mesure demandée par la Ligue. Nous avons bon espoir que nous îiboutirons enfin à cette réforme, (\m serait féconde en heureux résultats et libéierait du même coup les employés de rindustrie et ceux des chemins de fei-, puisque la livraison des marchandises le Dimanche a, comme contre-partie forcée, Touverture forcée de vos magasins pour les recevoir. Mais, en attendant le succès de notre campagne, ne négligez ni la griffe, ni les lettres inhibitoires.
Si vous êtes tous des clients des chcnnius de fer, |)eul-rlre quelques-uns de vous en sont-ils actionnaires.
Dans ce cas. Monsieur Taclionuaire, je m'incline chapeau bas devant vous : vous êtes une puissance; la Compagnie, c'est vous. Vous tenez dans vos mains le conseil d'administration, le directeur, les (Miiployés. Que faites-vous de ce pouvoir?
Tous les ans. dans les assemblées générales (1), des actionnaires interrogent le conseil d'administration sur le Repos du Dimanche et obtiennent des déclarations généralement satisfaisantes. Les Compagnies ne demandent pas mieux que d'agir, pourvu qu'elles sentent la pression des actionnaires et du public.
Mais peut-être trouverez-vous qu'il faut bien de Théroïsme et Vœs triplex dont parle Horace, pour oser interpeller en pleine assemblée générale M. le Directeur. Passons donc à des devoirs moins redoutables et plus accessibles.
Vous avez tous, ou presque tous, des cheveux, de la barbe, et du moins celle c( moustache invisible » dont M. Edmond Rostand parlait l'autre jour avec tant d'agrément aux collégiens de Stanislas, à la représentation de Cyrano de Bergerac qui leur était destinée. A ce titre, vous avez des relations avec les coiffeurs. Ceux-là ne doivent pas vous intimider. no \ <nis demande même pas de les haranguer :
(1^ C'est ce qui a eu Heu, noLauiment celte aanée même, clans les Assemblées générales des Compagnies de Lyon et du Nord, les 28 et 29 avril dernier.