‹ Œuvres choisies (tome 2)Chapitre 57 sur 58 · PREMIÈRE PARTIE L'Action publique · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE L'Action publique

Toute lutte contre une misère sociale peut se manifester par Taction publique ou par l'action privée.

C'est à l'action publique, à l'Etat, (ju'on est, dans notre pays et dans beaucoup d'autres encore, porté à recourir, comme à une i)rovidence visible, chargé de faire notre bonheur avec nous, sans nous et même au besoin contre nous. Aussi convient-il d'abord d'examiner ce qu'a déjà fait TEtat et ce qu'on lui demande de faire contre les abus du travail féminin à domicile.

EMILE CHEYSSO.V

Quel est le bilan des eftbrts de la loi en regard de ce mal el des résultats qu'elle a obtenus? Quelques mots suffiront à le résumer ; car il est singulièrement pauvre, sinon même négatif.

Il arrive parfois, en effet, que la loi, par une incidence non prévue, produise des conséquences tout autres que celles qu'on s'en promettait. Parmi ces nombreuses révoltes de la loi contre le législateur, Tune des plus curieuses est certainement celle des lois du 2 décembre 1892 et de juin 1893 qui ont organisé l'inspection du travail pour en conjurer les abus (1). Seulement, elles n'ont soumis à ce régime que les grands ateliers et en ont excepté ceux où ne sont employés que les membres de la famille sous Tautorité du père, de la mère ou du tuteur. Elles ont ainsi, sans le vouloir, multiplié ces petits ateliers de famille.

Les industriels, en effet, n'aiment guère les règlements, « Texercice », rinspection. Pour y échapper, ils se sont avisés de développer le travail à domicile au délriment de la manufacture. Résultat inattendu et paradoxal, en présence de la concentration qui paraissait être désormais la règle de l'industrie : la crainte de la réglementation ramène au foyer domestique la femme que \o machinisme en avait arraché(\

Les rapports des inspecteurs du travail sont unanimes pour conslater ce reflux imprévu. « La rapide et toujours croissante augmentation du nombre de ces atcdiers de familh*, dit l'un d'eux, n'est pas contestable. On signale des industries qui n'occupent plus que quelques ouvriers et ouvrières de leur établissement principal, et dont tous les travaux sont faits au dehors. Un fabricant de confections de la région de Bourges n'a plus que six ou sept ouvrières, alors qu'il en occupe au dehors quinze cents (2) ».

De son côté, M. Aftalion a montré, dans un livre remarquable, la généralité de ce phénomène sous l'obsession des servitudes qu'impliquent pour les manufactures les lois sociales.

La même constatation s'c^st faite, en effet, aux Etats-Unis et (mj

y\ 11 convient encore de citer les déplorables effets produits par la loi de 1892, qui applique aux ateliers mixtes, occupant à la fois des enfants, des jeunes filles et des adultes, la durée du travail correspondant au deux premières catégories. Pour échapper à celle limilation, les patrons ont renvoyé leurs apprentis. C'est là une des principales causes de celle crise inquiétante, que traverse l'apprenlissa^'e et dont tous les médecins sociaux cherchenl à Tenvi le remède. 2 Bulle lin de F Office du Irai ai f 9 sept. 1907. p. 904.

Le travail des femmes a bOMICÎLE

Allemagne. Partout, on observe^ cette même recrudescence des ateliers de famille, qui donne» un si étrange démenti à la prétendue fatalité de leur disparition prochaine sous les coups de la machine.

a) Interdiction des ateliers de famille.

Pour s"oi)poser à la multiplication di' ces ateliers, une première solution, très radicale et très simt)le, consiste* dans leur suppression légale. On st» plaît à opposer à leur insaluhritiS à leur mauvaise tenue, k leurs veillées excessives, au surmenage des enfants, aux abus clandestins, la belb» inslallafion des usines aérées, éclairées, où les ouvrières travaillent sous le regard de Tinspecteur et sous régide tutélairc» du i^èglement. J.a fei'meturc de ces nids de maladie et de misère serait, dit-on, une œuvre» de salubrité et de moralité publiques.

Au risque de passer pour attarde», je» ne peux souscrii'e à ceîtie condamnation, qui serait funeste à la famille ouvrière, en lui enlevant la femme qui e»n est la l)ase, Tame même et sans laquelle il n'existe pas de foyer.

.C'est une dangereuse illusion de com|)tabilité que», de supputer le gain [U'oduil pai* le travail exte'rieur de* la mère, sans placer en re^.gard la pe»rte causée j^ar son absene'e. Pendant son séjour à Tate^lier, le ménage est à l'abandon : mal soignés, le»s enfants meurent e»n bas âge, et ceux eiui survive»nt sont voués au ruisseau, le pire des éducateurs. Quand le mari rentre après sa dure journée de travail, il ne trouve qu'un accueil inhospitalier dans ce logement froide inorne, mal tenu, auque»l il manque, pour être un foyer, ce rayonnement de tendresse, ce charme, cette chaleur que seule peut y mettre la ménagère; les vêtements, le linge, le mobilier dépérissent faute d'entretien ; le repas, hâtivement improvisé, j'allais dire bâclé à la diable, est aussi coûteux que répugnant et malsain. Le père fait donc ce taudis, qui n'est pas plus un logement familial qu'un haillon n'est un vêtement, et il court se distraire au cabaret, où il engloutit, avec le salaire de sa femme, une partie du sien. Le ménage est plus riche en apparence ; mais plus pauvre en fait et, à coup sûr, plus malheureux. Calcul à courte vue que celui qui, sous prétexte de combler pai* le» travail extérieur le défaut du budget domestique, ne fait que Taggraver en entraînant la famille sur la pente du désordre et de rirrémédiable détresse !

Comment pourraient-ils admettre aujourd'hui cette proscription

EMILE CIIEYSSON

du travail à domicile ceux qui, avec Jules Simon, Le Play, les ajDôtres de la famille, n'ont cessé de gémir contre les méfaits de la mécanique, coupable, disent-ils, d'avoir arraché la femme à son foyer et de lui avoir désappris son métier auguste d'épouse et de mère pour se faire Touvrière, c( l'ouvrière mot impie, d'après Michelet ; ceux qui, sans se lasser, somment la science de réparer les maux qu'elle a causés et de guérir les blessures qu'elle a faites, en décentralisant la force par l'électricité et en nous dotant du petit moteur, qui ramènera la femme à ce logis, son véritable domaine, dont elle n'aurait jamais dû s'éloigner ?

Cette sommation commence à être entendue. Sans parler de c( la houille blanche », qui produit l'électricité à bon compte et distribue la force à domicile dans les banlieues des grandes villes, telles que Lyon, Saint-Etienne el dans les plaines avoisinant les régions montagneuses, nous avons déjà, ici môme à Paris, dans les maisons à bon marché de la Société philanthropique (1) et dans celles de la fondation de Rothschild (2) des ateliers spacieux, baignés d'air et de lumière, et pourvus de la force motrice nécessaire à Texercice de l'industrie domestique.

Est-ce donc au moment ou nous avons l'espoir fondé d'assister à ce renversement du courant, que l'on viendrait l'interdire par un coup de force brutal ?

Et d'ailleurs, à supposer cette mesure décrétée, comment la réaliser en fait? Comment empêcher la femme d'utiliser à des travaux de couture les instants que laissent disponibles les soins du ménage et des enfants? Comment lui refuser ce salaire d'appoint, qui, sans compromettre son rôle domestique, vient lui procurer un supplément appréciable de ressources pour équilibrer son modeste budget? ' Cette contrainte serait donc à la fois odieuse et impraticable. L'idée même doit en être écartée, comme attentatoire aux droits de la famille et à son intérêt, qui se confond avec l'intérêt même du pays.

b) Réglementation des ateliers de famille.

Aussi n'est-ce pas de ce côté qu'on insiste : on se rend bien compte de la difficulté de supprimer les ateliers de famille ; mais, si l'on doit se résigner k les laisser subsister, du moins voudrait-on

(1) Passage de Melun près la route de Flandres : 48 ateliers.

(2) Rue de Prague : 40 ateliers.

LE TRAVAIL DES I EMMES A DOMICILE

contenir leur essor et conjurer leurs abus par leur réglementation et la fixation légale d'un a minimum de salaire ».

Au Congres de législation du travail qui s'est tenu à Bruxelles en 1897, cette solution a été énergiquement soutenue. M. Schwiedland, le savant professeur de Vienne, a présenté au Congrès une brochure sous le titre suggestif: <• De la répression du travail à domicile ». Il y réclamait Tassimilation de ces petits ateliers aux manufactures pour l'application des règlements et, en vue d'assurer à cette mesure une sanction etTectivo, il proposait de rendre le propriétaire responsable des infractions commises par ses locataires.

Depuis lors, les congrès successifs, dont le plus récent est celui des Ligues d'acheteurs tenu à Genève en septembre dernier, ont été saisis de propositions, inspirées par la même tendance d'étendre aux ateliers douK^stiques le régime des grands ateliers, et surtout d'y introduire un minimum légal de salaire.

Ce sont deux ordres d'idées, qui demandent à être examinées séparément, en commençant par la réglementation.

A mon sens, il est juste de retcMiir dans cette demande d'assimilation tout ce qui concerne l(»s lois de droit commun et d'appliquer, par exemple, aux petits ateliers les dispositions de la loi sanitaire du 15 février 190:2 et <'elles de la loi du 24 juin \H9>i sur l'hygiène et la sécurité du travail. Il n'existe, en etfet, nulle bonne raison pour que ces ateliers aient impunément le droit d'être insalubres et d'infecter leurs habitants et le voisinage, pas plus qu'ils ne doivent avoir le droit de méconnaître les prescriptions très sages de la loi de 1893 sur la sécurité des ouvriers.

Au contraire, on ne saurait admettre qu'on applique à ces ateliers la loi sur la durée du travail. Ce serait une ifilolérable violation du domicile particulier.

Dans nne manufacture, cette réglementation est relativement facile. Tous les ouvriers commencent et finissent le travail à la même heure, au son de la cloche. Dès lors, les infractions au règlement sont aisément saisissables par un insj)ecteur.

Rien de tel dans l'atelier de famille : cette ménagère que vous surprenez au travail, vient peut-être de s'y mettre à l'instant, ayant jusque-là fait la lessiv(\ raccommodé les bardes de ses enfants et de son mari. Où trouver la base d'un procès-verbal de contravention ? Ce serait une source certaine de tracasseries pour les pauvres gens et d'impopularité pour le pouvoir,

É\iILE CHEYSSON

c) Mininiutn leifal de su /a ire.

J'arrive au miiiimuin léi^al de salaire, qui litMil la leh^ parmi l(*s remèdes procédant de la lou(e-j)uissaule iiilerveuJion de TEtal.

Ce n'est pas d'aujourd'hui que remède est à la mod(^ Il a été fort en honneur autrefois sous l'ancien régime i^l reprend faveur à rheure actuelle ; mais en route, à travers les âges, il a changé d'aspect.

An moyen âge, par exemple, c'est contre les ouvriers et leurs exigences qu'était dirigée la taxation. L'Edit du roi Jean le Bon, en looO, stipule que « les chambrières qui servent aux bourgeois de Paris, seront payées 30 sols Tan, le plus fort et non p/us », et ainsi de suite pour les autres métiers. Ce sont là des tarifs maximum : u qui meilleur marché en pourra avoir, si le prenne ». Mais Tédit contient des formalités très dures pour « les employeurs », comme on dirait aujourd'hui, qui dépasseraient ces maxima : 60 sols d'amende, la prison et, en cas de récidive, le pilori et la marque de la tleur de lys à Tépaule.

Cairieux rapprochement: des dispositions analogues se retrouvent sous la Convention. Par un arrêté du 2 prairial aii III, Mignel, (commissaire dans le Vaucluse cf les Bouclies-du-Rhone, pi'escrit à chaque municipalité de dresser la liste de s(^s journaliers, (mi menaçant de deux ans de fer et du pilori tout ouvrier qui exige un salaire au-dessus du maximum; des mêmes peines, plus 300 livres d'am(*nde, tout propriétaire qui salarie un ouvrier :ni-dessus^ du maximum (1).

Ce n'est pas ainsi qin' so pose, de nos jours, la (jneslion : il ne s'agit plus d(^ protéger les patrons contre Icvs prélcMitions des ouvriers, mais les ouvriers contre celles des patrons. En un mot, ce qu'on réclame aujourd'hui, ce n'est plus un tarif maximum, dont le nom seul paraît étrange à notre mentalité actuelle, mais un tarif minimum.

Des esprits éhwés et des creurs très généreux, révoltés par les souffrances infligées à de pauvres ouvrières sans défense, ont pensé que, du moment où l'initiative privée et l'opinion publique étaient impuissantes à venir à bout d'un tel mal, il fallait bien, au lieu de se croiser les bras et de gémir passivement, se décider à faire inter-

(4) Taine, Les Ori(jhies de la France contemjyoraine, t. I!I, p. 500.

LE TRAVAIL DES FEMMES A DOMICILE

venir la loi, cette eonsrience nationale agissait poi^t^reuK qai nVn uiit pas.

On se réclame (J'ailleurs dtvs exemples de TAustralie, où ce système de tarification fonctioniK^ depuis 1890, et de TAngleterre où il va fonctionner demairi. Le comte d'Hausson ville a pai^é de celle application et de ce projet avec nnc^ telle précision ((ue je me bornerai à en dire un seul mot.

M. Ernest Aves, charcçé par le liçouvernement anglais de faire en 1907 en Australasie une enquête sur les résultats du système, en a signalé certains côtés fâcheux : les collusions entre patrons et ouvriers qui s'entendent pour échapper au tarif ; le renvoi et le chômage des travailleurs inhabiles, dont personne ne veut ; la formule, l'arbitraire et les abus des dispenses, qui autorisent Temploi des ouvriers « âgés, infirmes ou lents ». M. Aves insiste ensuite sur les différences profond(»s qui, — alors même que ce régime aurait pleinement réussi là-bas, — s'opposeraient à son importation dans nos vieux continents, u L Australie, c'est bien loin ! Victoria, c'est l)ien petit! », nous disait M. le comte d'Haussonville ; mais il y a autre chose encore. L'Australie est soumise à un régime douanier presque» |)rohibitif, qui permet aux producteurs (finsci'ii'e sur leurs factures U*s charges diîs lois socialr^s et de les faire* retombei* sur les consommaleurs ; c'est un pays imiiKMise avec une faible densité de population, el dispose de terres illimitées; enlin, le régime dont il s'agit u à ipie Ires peu d'occasions de s'appliquer au travail à domicile, à peine développé dans ce pays (1).

(>uelque respect et quelque amitié que je professe pour cerlaiiis des éniinenls promoteui's de* la laritication légah^ d(^s salaires en Franc(\ il m'est difficile de trouver, dans rexemple de TAustralie, un argument qui dissipe mes appréhensions sur les dangers du système.

Je disais tout à l'heure comment la peur de Tlnspecteur avait multiplié les ateliers de familh* où il ne pénétre pas. Il s'agirait maintenant de lui en ouvrir l(»s portées toutes grandes, avec le cortège de procés-verbaux qui l'accompagne inévitablement. Le commerce, disait dernièrement un grand commerçant qui a le droit de parler en son nom, le commerce ne vit pas de procès : il en meurt ! »

(1) Voir, dans VEconomiste français du 17 août 1909, un intéressant article de M. Maurice Bellom sur ce sujet.

KMIT.E CHEYSRON

PliUM que de s'exposer h ce formalisme, forcément hérissé de tracasseries et de sanctions, les patrons cesseraient de faire travailler à domicile — et c'est peul-etre le résultat qu'on vise ; — mais il est douteux que les femmes, actuellement heureuses de toucher un salaire d'appoint, fussent reconnaissantes an législateur de les en avoir privées par une intervenlion indiscrète et, en dernier analyse, |)réjudicial)le à l(Mirs inh'^réls.

Quanl à l'exemple des Anglais, il est |)rénuiluré de l'invoquer, puisque leur tarif est encore sur le chantier législatif. Son application est d'ailleurs subordonnée à la prudence du gouvernement, qui a le droit d'en choisir, d'après les convenances locales, le terrain parmi les industries fixées au bill. Le Secrétaire d'Etat à Tintérieur est ainsi <c le maître de l'heure » comme il l'est du métier et du lieu, comme il Test de la composition des conseils et de leur mode d'élection, au besoin même, de la nomination de leurs membres.

Il y a là une expérience que nous suivrons avec intérêt et dont nous devons savoir gré à nos voisins de faire les frais à notre place.

Si, au dire des anciens, « il est permis d'être instruit, même par ses ennemis », à plus forte raison devons-nous attendre, jiour on protiter, la leçon de <*hoses ipu^ j>r('^parenl nos amis de TiMitenb^ cordiale.

Jf* réserve à la seconde partie de (*ette communication ({ui concerne la tlxation amiable du tarif maximum en dehors de la loi; mais je crois pouvoir terminer celte première partie où j'ai passé en revu(^ les remèdes émanant de l'action publique, (M1 concluant qu'ils sont ou insuftisants, ou inapplicables, ol qu 'il en est même parmi eux qu'on peut jauger dans la catégorie de c(hix qui sont pires que le mal et qui emportent le malade au lieu de guérir.

En matière sociale comme dans la thérapeutique courante, il est prudent de ne recourir qu'à des remèdes qui guérissent et pendant qu'ils guérissent : car la foi dans la vertu du remède est un puissant élément de son efficacité.

Ces remèdes qui guérissent, sont, à mon sens, ceux qui relèvent de rinitiative privée et mettent en jeu le dévouement, au ILchi de Tautomatisme froid et aveugle de la bureaucratie officielle.

C'est à ce genre de remèdes que sera consacrée la seconde partie de mes observation*,

LE TrrvVAIL DES KEMMES A DOMTCILE

DEUXIÈxAIE PARTIE (1).

L'action privée

Après les romèdes, peu (efficaces et parfois contestables, Taclioii pnl)lique, j'al)or(le maintenanl ceux (h* ractiou privée.

(lomnie I initiative privtM^ dont ils pi'oerdenl, ees remèdes soni niidliples et se prAtenI, par h'iir soiiph^sse inAnie, à riiifinie variété des cas |)artie!diers.

a) Amélioraiioii du /of/ernent et Enseuiuement mniaye)'.

Au premier i\ang, dans l'ordre de refficacilé pratique, je place ramélioration du logement et la formation de la ménagère, parce que Tune et Tautre réagissent sur la sant('' physique morale de la famille.

Sur 100 ouvrières touchées par Tenquète de TOffice du travail, les quatre cinquièmes (exactement 83 0/0) sont mariées ou veuves (30 0/0 marié(\s, 33 0/0 veuvc^s). Parmi ces femmes mariées ou veuves, combien n'ont-elles pas été réduites à cette nécessité de ra|)re travail au foyer par rim^onduile, Talcoolisme ou la tul)erculose de liMir mari ? Oi% personne ne conteste j)lus aujourdMiui Tinfluence directe du log(Miient insalubre sur les désordres et les maladies du père de famille, u Le taudis est le ponrvoyeur du cabaret », a dit Jules Simon, et « la tuberculose se prend sur le /inc », a ajouté le docteur Landou/y. Toutes ces misères s'engendrent par (Tobscures et monstrueuses filialions ; mais leur soun^e commune est ccTtainement le bouge, qui d<'*cime et démoralise s(^s habitants.

Quand hî mari est la proie de Talcoolisme ou de la tuberculose, il faut bien que la femme le supplée dans la mesure de ses forces et se surmène au travail pour donner du pain à sa nichée.

Quelquefois, c'est elle-même qui, par la mauvaise tenue du ménage, a provoqué les défaillances de son mari et la misère, dont (die est la première victime. 11 en est môme, dont le délaissement s'explique par leur incapacité ménagère, qui a déterminé leur mari à les fuir.

Le problème se présente donc sous un double aspect et comporte (1) Séance du 27 février 1905.

EMILE CHEYSSON

deiiK lâches, convergentes el inséparables, mais distinctes : Tassainissement de la maison (d Téducation de la m('Mia£i;ère.

Poiw améliorer h* loii^ement, c'est îissnrénienl un gi*ancl l)ienl*ait que i\o construire des maisons neuves ou d'assainir les maisons (existantes, en y introduisant toutes les conditions qui en assureront la salubrité et mèm(î le confort relatif; mais cela ne suftil j)as : tous ces efforts seront vains, si la femme ne sait pas tenir en bon édat ces logements qu'on lui aura livrés sains ou assainis.

Donnez à une mauvaise ménagère un cottage confortable et ensoleillé ; elle aura tôt fait d(* le transformer (mi bouge. Une bonne Flamande, au contraire, saura s'ingénier pour lutter contre Tinsalubrité, même organique, de son logis, et parviendra encore, par un miracle d'industrie à y faire régner Tordre, l'hygiène et la pro- |>reté.

Tout dépend donc de la qualité de la femme : elle est le bon ange ou le mauvais génie de la famille : u c'est elle, a dit Fénelon, qui fait ou défait les maisons I » Tant vaut la femme, tant vaut la famille.

M. le comte d'Hausson ville nous citait l'autre jour un mot de Voltaire, affirmant que toute Française* naît en sachant faire* la cuisine*. Comnif* beaucoup d'auh^cs mois de* Vollaire, celui-ci est plus pic|uant qu'il n'est vi'ai.

Non, il n'est pas (*\a(M epu* 1rs (pialiU'*s nuMiagcres soient instincliv(*s et que la lemnn* tienne^ (h* la natui*(* le don de la cuisine et celui de la (N)uture, (^omnn* les oiseaux savent voler et les poissons nager sans l'avoir a|)pris : la teMiue du ménage est une s(M(m1(m* ipii ne s'improvise pas. Beaucoup de femmes ne savent ni comlre, ni faire la cuisine, et (*ette ignorance^ a sur les destinées de leur famille les plus lamentables cons(*quences.

Faute d'être réparé à temps, un accroc fait du vêtement une loque. La tenue morale de la familh* s'abaisse avec le débraillé de sa tenue extérieure : la misère ne tarde pas à sanctionner ce désordr(\ Quand elle s'est emparée de ces pauvres gens, il devient très difficile* de lui disputer ses victimes, précisément à raison me'^me de celte inaptitude qui les a livrées sans défense a ses assauts. Le*s eeuvres d'assistance par le travail deviennent elles-mêmes inqniissantes à soulager efficacement les femmes qui ne savent pas coudre et qui, par leur maladresse, perdent le linge qu'on leur confie.

Quelle source également de gaspillage et de souffrances n'est pas

LE TRAVAIL DES FEMMES A DOMICILE

pour la famille celte iiïeKpérience absolue de la cuisine, donl tant (le pseudo-méuagères sont aftligces! Aussi incapables de préparer une soupe que de réparer une culotte, ces temmes ruinent, à la fois comme à plaisir, la bourse, reslf)mac et W bonheur de la famille.

Tout en constatant avec une profondf» Iristesse cette infériorité domestique d'un trop graïitl nond)i*(» (b' f«»mnn^s, on ne saurait, sans injustice, la leur reprocher trop sévèrement. La faute, en etfet, en retombe le plus souvent sur la grande industrie, qui a dépeuplé les foyers au profit des manufactures et des magasins. Comment, retenue tout le jour loin du logis, empêchée de pratiquer st^s devoirs du ménage, la mère aurait-elle pu transmettre à sa filb» les connaissances qu'elle n'a pas elle-mémf^ ?

A défaut de cette tradition maternelle, on est donc forcé de recourir à l'école pour la formation des femmes à leur rôle domestique, c'est-à-dire d'organiser et de répandre renseignement ménager. A mes y(^ux, il est un des remèdes les plus directs (*t les plus surs à nos misères sociales, et c'est surtout pour affirmer cette conviction profonde que j'ai demancb» à TAcadémie (b» |)rendre la parole dans celte discussion.

L'enseignement ménager appnMid à la femme son métier d'épouse et de mère, l'art et la science d'administn^r ave(* économie b* budget du mtMiage, de fair(^ réguiM* dans son foyer l'ordre*, la [)ropreté, le charme, (|ui relirndront le |>'»re à la maison, lui rendront la vie douc(% l'envelopperont d'une atmosphère chaude et sereine de paix: cl de réconfort moral, et \o dis|)ul(M*()nt vicloi'ieusement aux stMtuctions malsaines du dehors.

deux qui sont engagés dans la lutte contre les misères sociales, ont reconnu, par leur expc'Tience de tous les jours, l'impuissance de leurs efforts, non seub»ment si la femmes est contre eux, mais encore s'ils ne peuvent pas s'appuyer sur son concours actif et éclairé. Les assauts de nos ligues antituberculeuses et antialcooliques sont voués à un échec^. certain, si la mauvaise ménagère s'embusque dans son taudis, comme dans une forteresse inexpugnable. H nous faut posséder, grâce à elle, des intelligences dans la place et obtenir son appui, pour dépist(»r par la vertu toute-puissante du Home les contagions matérielles et morales ([ui suintent des murs empuantis du taudis.

Une enquête belge aurait, assure-t-on, constaté que les maris

kmtlî: cheysson

d'anciennes cuisinières, expertes dans la tenue du ménage, étaient rangés et réfractaires à Talcoolisme.

Si ces connaissances techniques augmentent beaucoup la valeur morale de la femme, elles majorent aussi sa valeur conjugale — et ce point de vue utilitaire n'est peut-être pas déplacé dans notre recherche des remèdes aux abus du travail féminin.

u Le prix de la bonne UK'^nagère, disent les livres saints, surpasse beaucoup celui des perles : ses enfants la disent bienheureuse ; son mari aussi, et il la loue ». Il n'est donc pas surprenant qu'ainsi munie, une femme trouve plus aisément qui ^épous(^ La vénérable Mère Marie-Ernestine, (jui a fondé en 1848, il y a soixante ans, Tatelier-refuge de Darnétal près Rouen, et qui, la première en France, eut Tidée d'introduire renseignement ménager dans des établissements de ce genre, transforme si bien ses pensionnaires, — dont plusieurs ont mal débuté dans la vie, — que les jeunes gens des alentours viennent s'adresser à cette maison pour y trouver leurs compagnes (1).

La même constatation a été faite pour les nourrices de la Pouponnière, et ailleurs.

Aussi ne saurait-on trop insister pour introduire dans tous les orphelinats de filles renseignement ménager, qui leur servirait, à la sorli(* d(» rétabliss(*ment, à se classer et à fonder une famille (i).

En dehors d(» ses avantages généraux, cet enseignement aurait encore pour la clientèle qui nous occupe un intérêt tout particulier, en développant ses aptitudes professionnelles.

J'ai pu interroger, sur la situation des ouvrières à Taiguille, plusieurs directeurs et directrices des maisons qui les occupent : les uns et les autres ont été d'accord pour déplorer rinsuftisancn* })rofessionnelle de la plupart des femmes vis-à-vis du travail qu'on leur confie, et pour m'affirmer — avec justifications comptables à Tappui — que les ouvrières habiles touchaient de bons salaires. « Donne/,

(1) M. Rack, premier président de la Cour d'appel de Rouen, disait en 1902 que (( des pupilles de Darnétal, mariées avec de braves ouvriers, étaient de bonnes mères de famille. On avait ainsi compté quinze mariages en 1901 j).

La Mère Marie-Ernestine vient d'obtenir pour 1909 le grand prix Audiffred, sur un émouvant rapport de M. Rocquain.

(2) Voir dans la collection de VAcliun populaire, rApprenlissaf/e ménager dans les ouvvoirs et orphelinats, par la Supérieure de rOrphelinat de Gaudechart 'Oise', avec une préface (Je M. Cheysson,

LE TRAVAIL DËS FEMMES A DOMICILE

me disaieiil'ils, urio forte préparation techiiic|U(î aux femmes que nous employons ; mettez-les en état de travailler j)lus vite et mieux : elles seront payées davantage ».

Cette acquisition des talents ménagers peut encore rendre à ces jeunes filles, qui s'épuisent en travaux au rabais, le service d'élargir leurs débouchés et de désencombrer la lingerie, où TolFre excessive de la main-d'œuvre en déprime le taux.

En dehors de ce domaine, relativement étroit, les femmes, munies d'un diplôme ménager, pourraient, en effet, se placer avantageusement comme nurses, cuisinières, femmes de chambre, gouvernantes.

Un champ très vaste s'ouvre devant elles pour le service domestique, qui occuj)e en France près de 800,000 femmes.

Les maîtresses de maisons attirment que toutes ces domestiques ne sont pas parfaites. Nous nous en doutons bien nous-mêmes quelque peu, ef comment s'en étonner, si Ton songe que nos servantes, — contrairement à ce qui se passe dans d'autres pays, — ne sont l'objet d'aucune préparation méthodique, et que leur formation est livrée au hasard, c'est-à-dire à la chance boime ou mauvaise qu'elles ont de tomber à leur début entre les mains de maîtresses habiles ou inexpérimentées.

Nous ne confions pas, dans nos ateliers, une machine à un ouvrier qui ne la connaîtrait pas et ne saurait pas la conduire ; mais nous n'hésitons pas à confier dans nos familles, à un personnel sans expérience et sans garantie, notre nourriture, notre santé et, ce qui est plus grave, celle de nos enfants.

L'enseignement ménager réaliserait un double bienfait. Les familles disposeraient désormais de collaboratrices expertes et sachant les aider à réaliser la propreté, l'ordre, l'hygiène et l'économie à la maison. Quant aux jeunes servantes, elles mettraient leur service à haut prix et toucheraient des gages élevés, en préparant leur futur établissement par les épargnes qu'elles pourraient ainsi amasser pendant ces années de stage fructueux.

b) Lutte contre la Désertion des campagnes.

Dans ce même ordre d'idées et toujours pour dégager le terrain de la lingerie, il serait intéressant de voir se développer le mouvement, qui commence à se prononcer en faveur du relèvement des industries rurales.

EiMlLE CHEVSSON

Le machinisme est en train, disait-on, de tuer, Tune après l'autre, les petites industries qui faisaient vivi-e autrefois de nombreuses familles au village, et dont Tc^xtinction i)récipite encore, avec la désertion des campagnes, la baisse des salaires féminins dans les villes.

M. le comte de Saint-Quentin, portant ce sujet devant la Société nationale d'agriculture au cours d'une de ses dernières séances, déclarait que, dans le pays de Caux, certains villages avaient pei'du de 20 k 37 0/0 de leur po|)ulation par suite (h» la dis|)arition des métiers à main.

Malgré l'opinion rerue, cette disparition, je le répète, n'est pas fatale, et l'on est armé pour réagir contre elle. De divers côtés, des tentatives sont faites dans ce sens, et il suffit de les coordonner pour qu'idles ne tardent pas à produire de séi-i(Hix résultats.

Cette « houille blanche », dont j'ai déjà parlé, permet de d('*centraliser la force motrice et de la faire péniHrer dans les plus humbles foyers. Elle défcMid ainsi, non seulement le père contre la séduction de la manufacture voisine, mais encore la femme et la fille, eiî leur assurant un travail rémunérateur et sans fatigue, puisqu'elle réduil leur rùle à la surveillance* du moteur mécanique.

Depuis qu(4(|ue tenij^s, des industriels avisés ont compris h» parti qu'ils pourraient tirer de cette main-d'univre lan-ale, moins exigeant!», moins indisciplinée que la main-d'u^uvre urbain(% et ils distribuent, dans des villages situés à proximité de leurs usines, du travail à domicile, qui se concilie parfaitement avec celui de la terre.

Des usines créées dans la Somme, dans la Sarthe, le Ch(M-, rindre, le Loir-et-Cher, le Loiret et la Creuse, m'écrivait un de ces fabricants, M. Julien Hayem, emploient et défendent contre l'esprit d'émigration des milliers d'ouvrières, avec de justes salaires. Ce travail à domicile a certaincMnent contribué à arrêter Texode féminin vers les grandies villes ».

D'après M. Ardouin Dumazet, l'auteur des Voyages en Franee^ l'industrie des lainages de fantaisie occuperait :20,000 ouvrières, dans un rayon de 50 kilomètres autour de Roanne.

Beaucoup de femmes sont employées à la ganterie dans la région de Grenoble; à la fabrication des chapelets, dans les Pyrénées; à celle des jouets, aux environs de Saint-Claude... Mlle de Marmier, Mme la comtesse de Las-Cases, d'autres dames encore en grand nombre, se dévouent à répandre dans les campagnes le travail des dentelles, pour y retenir les jeunes filles.

LË tUAVAÎL t)ES I EMMES A DOMICILE

Une Ligue, présidée pai- Mme la duchesse d'U/ès, est en voie de formation pour grouper, tout en respectant al)solument leur autonomie, ces initiatives tendant au relèvement des industries rurales, et pour conférer à tous ces efforts, aujourd'hui isolés et sans lien entre eux, la force qui naît de l'entente et de la cohésion.

1/ Académie contribuera elle-même à ce mouvement par le sujet qu'elle vient d'assign(*r au prix Bordin en 1913, et qui app(*lle les concurrents à éludier le relèvement des iiidustries à (h)micile, non agricoles, dans les campagnes ».

En même temps, il s'organise d'autres mouvements parallèles, ayant au tond le même objet, le retour à la terre et la stabilité du foyer rural.

I/un de ces mouvements s'attache à développer l'application d(^ la loi du 10 avril 190(S sur la petite propriété rurale. Cette loi, due à rinitiative d(^ notre éminent collègue, M. Ribot, éveille les plus grandes espérances, et il y a lieu d'es[)érer que, complétée par la loi SU]' le Bleii de famille, elle ne tardera pas à pénétrer dans les mœurs, en assurant le bienfait de la propriété à des journaliers et domestiques de ferme, qui prendront racine aux champs et résisteront au mirage t(Mitateur (H décevant des villes.

Un autre mouvement, — digne aussi d(* tous l(*s encourageujiMils et de toutes hvs sympathies, — a trait à la dift\ision de renseignement 'professionnel de la paysanne, dr la A^^mière, pour lui apprendre à tirer parti, beaucoup mieux qu'elle ne le fait aujourd'hui, des produits de la laiterie, de la basse-cour, de la ruche, du verger. La meilleure utilisation de ces ressources, aujourd'hui négligées, suffirait à transformer la situation de certaines familles et à les défendre contre le découragement, qui les })ousse à délaisser la terre pour aller chercher fortune ailleurs.

Au Canada, aux Etats-Unis, en Belgiqu(s se sont développés avec un plein succès des Cercles de fermièr.^s, qui ont pour but et pour résultat d'initier les femmes des champs à l'importance d(* leur rôle et de leur apprendre à le bien remplir.

En France, la Société des Agriculteurs a pris en main ce mouvement, qui ne peut manquer de contribuer avec les autres moyens, à lutter contre Texode rural et, par suite, à diminuer dans les villes, avec ràpre compétition pour les travaux de lingerie, l'avilissement forcé des salaires féminins.

EMILE CHEVSSON

c) Lh/ur (Vaclietciu's.

Je passe à un autre moyeu, auquel j allribue aussi beaucoup d'efticacité et qui repose sur Tintervention du public lui-même.

Les consommateurs, et surtout les consommatrices, oui une puissance qui dépasse même celle de la loi.

Par exemple, nous assistons à tous les embarras que rencontre la loi de J906 sur le Repos hebdomadaire, par suite des résistances qu'oppose à son application la coalition des intérêts particuliers. Sures d'être mieux obéies que le législateur, les aclieteuses n'auraient qu'à s'abstenir de faire leurs achats le dimanche : aussitôt, tous les magasins de fermer, sans qu'il fut nécessaire d(* recourir à la sanction impuissante des inspecteurs et de leurs procèsverbaux.

De même, sur le terrain oii nous sommes placés, si les acheteuses s'entendaient pour réserve^' leur pratique* aux seuU^s maisons, dont les ouvriers ont obtenu u des conditions humaines », elles auraient certainement le dernier mot.

Tel est précisément l'objcq des u l^igues d'acluîteurs », cjui agissent, soit par la Lii^te blanche, où sont inscrites les maisons recommandées, soit par le Label, étiquette imitée des Trade-Uniom américaines et attestant que le produit, sur lequel elle est apposée, provient d'une maison en règle avec la Ligue.

Les confrères qui m'ont précédé ont si bien parlé de ce groupement, de son organisation et de ses résultats, que je me borne, sans redire ce qu'ils ont si bien dit, à rendre hommage, après eux, à cette œuvre et à ses dévoués promoteurs, en souhaitant bon succès à leurs généreux efforts.

d) (irouporirnl st/ndicufL

Les bienfaits de l'association contre le Sweatinfj Sïjslem peuvcMit ne pas se borner au groupcMuent des acheteurs, mais eu même temps, mettre en jeu celui des intéressées (4les-mémes*

Ce nouveau groupement, c'est le syndicat : arme puissante, dont nous voyons user toutes les corporations et abuser étrangement quelques-unes d'entre elles. Il est donc tout naturel que Ton ait songé à mettre cette arme au service des travailleuses à domicile.

En Allemagne, nous a-t-on dit au Congrès de Genève, un syndicat de cette nature, créé en 190:2 à Berlin, comprenait 74 sections

Le travail des femmes a domicile

iOl

avec G,()()0 membres et commençait à obtenir de bons résultais pouila défense de leurs salaires.

A Lyon, Mlle de la Rochebillard a fondé un syndicat de jeunes filles, qui est digne d'éloges par son esprit et le bien qu'il fait. A Paris, un foyer de syndicalisme féminin s'est installé rue de TAbbaye et réunit >i,000 jeunes tilles, auxquelles il donne une formation professionnelle et procure d'avantageux débouchés. D'autres syndicats ont été récemment créés en province ou sont en voie de formation.

Ces résultats sont encore minimes, eu égard à Teffectif des intéressées ; mais ils ont une grande importance morale, comme indices d'un mouvement qui débute et qui est certainement appelé à grandir, malgré les difficultés tenant à la dissémination des ouvrières dans leur mansarde. Ce n'(*st pas en un jour que peut se faire leur éducation pour leur apprendre à se grouper et à sortir dïin isolement qui les désarme et fait leur faiblesse.

Il est à souhaiter que ce mouvement s'accélère et s'étende ; mais, en même temps, qu'il s'arrête avant le syndicalisme aigu et n'aille pas tomber entre les mains des agitateurs professionnels qui dirigent la Confédération Générale du Travail.

e) Fixation des salaires.

Il me reste à dire quelques mots d'une série de mesures qui agissent, pour Taméliorer, sur Torganisation du travail elle-même et sur la rémunération de l'ouvrière.

La première de ces mesures, la plus en faveur dans des groupes considérables, est celle de la détermination du tarif, non par la loi avec toutes ses contraintes, — j'ai examiné cette solution et je n'y reviens pas — mais par le libre concert des syndicats patronaux et ouvriers.

M. le comte d Haussonville nous a entretenus de l'initiative prise dans ce sens à Lyon par Mlle de la Rochebillard, et appuyée à Paris auprès de la puissante chambre syndicale des tissus et matières textiles par M. Lefébure, une des hautes personnalités du commerce parisien.

Il s'agirait de garantir à toute ouvrière au-dessus de dix-huit ans un minimum de salaire, — c< le salaire vital», — qui serait, par jour et par dix heures de travail, de 1 franc dans les petites villes et

402 EMILE CHEYSSON

les campagnes ; de 1 fr. 50 dans les villes de 10,000 à 100,000 habitants et de 2 francs dans les villes de plus de 100,000 habitants.

M. Lefébure repousse la détermination du tarif à façon ou à la tache, qu'il serait beaucoup trop compliqué de définir d'avance eu égard à la variété infinie des travaux. Le prix de la tâche devrait donc être fixé à un taux qui permît à Touvrière moyenne de gagner en dix heures le salaire vital. Si ce salaire n'était pas atteint, l'ouvrière pourrait traduire son patron devant le conseil de prud'hommes et lui réclamer le supplément auquel elle aurait droit.

L'autorité de M. Lefébure en ces matières est si grande et la thèse qu'il soutient est si séduisante que Ton hésite à risquer des objections. Mais, quelque désir qu'on ait de se ranger à son projet, il est difficile de ne pas éprouver quelques inquiétudes sur la détermination du tarif et sur son application.

Quelle sera Tautorité chargée de cette fixation? Les tarifs, variables de 1 à 2 francs suivant les localités, ont été proposés, mais non discutés et consentis. Pour leur donner une valeur de contrainte avec des sanctions judiciaires, il leur faudrait une authenticité, que pourrait seul leur conférer Taccord des syndicats de patrons et des syndicats d'ouvrières. Mais, précisément, — je le disais plus haut — ces syndicats (^l surtout les derniers, n'existent pas encoi-e, et Ton aurait tout d'abord à les créer, en organisant la masse, aujourd'hui amorphe, des ouvrières à l'aiguille, qui nommeraient ensuite leurs déléguées, celles-ci devant enfin s'aboucher avec les délégués patronaux pour la discussion contradictoire du tarif.

Ce n'est pas tout : ce tarif ne peut rester immuable et devrait être révisable périodiquement pour rester en harmonie avec les conditions de la vie. La solution qui consiste à le graduer d'après la population est trop simple et ne tient pas compte des circonstances locales, qui enchérissent ou diminuent le prix des choses. Peut-être même serait-il bon que le tarif fût saisonnier : en hiver, par exemple, les femmes n'ont rien a faire aux champs et le moindre salaire est le bienvenu, tandis que, l'été, elles ont un emploi fructueux de leur travail.

Malgré leur gravité, ces difficultés pour la fixation du tarif vital sont encore dépassées parcelles que soulèverait son application.

Ce tarif minimum ne va-t-il pas condamner au chômage les ouvrières, dont le rendement ne l'atteindrait pas, les patrons préfé-

Le travail t>ES FEMMES A DOMICILË

i*ant, à égalité de salair(\ les ouvrières plus habiles et plus diligentes, qui feront la tâche convenue à la fois plus vite et mieux?

Que dire aussi de la sanction d'un tarif à la journée, quand il s'agira d'appliquer ce tarif au travail à la tâche ? Que de contestations sur Texactitude de cette traduction du tarif minimum en tarif à façon? Gomment saisir, au fond des chaumières ou dos mansardes, les infractions à cette équivalence, qui repose sur la détinition imprécise de Touvrière moyenne? Que d'enquêtes, de tracasseries en perspective! « Pour de telles lois, il faudrait, suivant le mot d'un haut fonctionnaire du Ministère du Travail, autant (rinspecteurs que d'ouvriers ! » N'est-il pas à craindre que, fatigués de ces inspections, de ces menaces d(* délation et de procès, les industriels ne renoncent à employer cette main-dVeuvre et ne retirent tout travail à ces pauvres femmes, qui peuvent y trouver aujourd'hui du moins une ressource d'appoint?

Différente est la conception de M. Honoré, directeur des Magasins du Louvre, membre du Conseil supérieur du travail et du Conseil de l'assistance de Paris. Comme M. Lefébure, il est partisan de la connaissance des tarifs par ceux qui doivent un jour les subir ; mais il ne parle ni de salaire vital » ni de « salaire minimum », ni de recours au Conseil des prud'honmu^s. Il souhaiterait simplement que l'on pût mettre à la disposition des intéressées un recueil des tarifs réellement pratiqués dans les diverses localités^ qu(dque chose comme ^< la Série des prix de la Ville de Paris » pour les industries du bâtiment.

Dans ce système, que son auteur exposait le 8 février dernier devant la Société d'Economie sociale (1), il s'agirait, non d'imposer un tarif minimum par un accord entre les parties, mais de répandre la connaissance des tarifs en vigueur, quels qu'ils soient, et de recourir, pour conjurer les abus de ces tarifs, au contrôle de Topinion publique, à laquelle, dans nos démocraties modernes, appartient le dernier mot.

D'autre part, les ouvrières, informées des taux des salaires pratiqués ailleurs, seraient mieux armées pour résister aux salaires de famine qu'on voudrait leur infliger.

Ce système échappe à une partie des critiques que suscite celui de

(1) Voir Réforme sociale, 16 avril 1908, p. 512.

EMILE CtlEYSSON

M. Lefébure ; mais il lui reste encore à lutter contre les objections tirées de la difficulté de saisir ces salaires, si complexes, si variables, suivant les localités, peut-être môme suivant les ouvrières, de les recueillir, de les ajuster et de les publier ; puis, de faire parvenir cette volumineuse et sans doute illisible publication à toutes les intéressées jusqu'au fond de leur modeste demeure.

Qui se chargera d'un pareil travail, en dehors d'une organisation syndicale, qui n'existe pas et qui seule pourrait lui donner sa valeur technique et morale? Qui supportera les frais de cette publication, de sa revision incessante, de sa diffusion efficace pour renseigner sa clientèle ?

Je me garde d'insister davantage. Il y a là, provenant. Tune et l'autre, de deux hommes considérables et rompus h la pratique des affaires, deux conceptions différentes de la tarification du travail à domicile. Toutes deux méritent de retenir Tattention. Gomme elles ne font appel, dans leur assiette, qu'à la liberté, elles peuvent être expérimentées sur une petite échelle, et ne s'étendraient à tout le pays que si leurs premiers essais avaient été couronnés de succès ; au contraire, en cas d'échec, elles n'auraient pas les conséquences désastreuses qu'entraîne f^Ualement Tavortement d'une loi générale de contrainte.

Il faut donc souhaiter que ces systèmes puissent opposer le succès expérimental de quelques essais pratiques aux objections qu'elles soulèvent à première vue et qu'ils se montrent, en effet, capables de produire tout le bien que s'en promettent leurs éminents et honorables promoteurs.

f ) Les Entrepreneuses

Une autre série de mesures serait destinée, au dire de ceux qui les préconisent, à diminuer les prélèvements opérés par les Entrepreneuses sur les salaires des ouvrières, qui opèrent, en dernière analyse, le travail.

Tout en atténuant, comme Ta fait Tenquête de l'Office de travail, les attaques contre cette catégorie d'intermédiaires, il est certain qu'elle retient à son profit une partie du salaire, et que l'imagination populaire, avec laquelle il faut compter, impute à ces prélèvements la plus grande partie des méfaits du Sweating systeyn.

On ne peut sérieusement songer à supprimer ce rouage et à mettre la grande maison de vente au public en contact direct avec

LE TRAVAIL DES 1 EMMES A DOMICILE

chacune d(* ses ouvrières pour distribuer et recevoir le travail. Mais, — s'il est indispensable, — ce rouage ne peut-il être amélioré, de façon à conserver son efficacité, tout en échappant à ses inconvénients actuels et aux suspicions tenaces dont il est l'objet?

C'est aux patrons à (examiner ce problème et à le résoudre ; car ils ont, dans les abus qui éveillent la sollicitude de l'opinion publiquf^ une large part de responsabilité. Us essaieraient en vain de Técarter, en s'abritant derrière rentrepreneuse comme derrière un écran opaque, qui leur masquerait la vue de leurs ouvrières. En réalité, c'est d'eux qu'elles dépendent ; c'est d'eux qu'elles vivent : c'est eux qui règlent cette organisation du travail et sont tenus de ses conséquences.

Pour se décharger de cette responsabilité, au moins morale, ne pourraient- ils pas prendre Tintermédiaire à leur charge comme un élément de leurs frais généraux, de telle sorte que la main-d'œuvre touchât rintégralité des salaires correspondant à l'ouvrage effectué, sans subir en roule aucun prélèvement, plus ou moins abusif?

On cite déjà çà et là quelques applications de cette idée, par exemple dans la ganterie et dans la lingerie. « Nous constituons dans certaines localités, m'écrivait encore M. Julien Hayem, des dépôts de travail (»t d(»s al(4iers moyens, dirigés par des contremaîtres appointes, intéressés sur la production, et qui répartissent l'ouvrage au dehors ».

C'est un système qui mériterait d'être étendu, ne serait-ce que pour faire cesser la légende qui voit dans l'entrepreneuse une sorte de vampire, s'engraissant de la sueur des ouvrières.

Une ingénieuse variante de ce système est appliquée depuis peu par M""^ Gompel, la dévouée trésorière de VAbri.

Ayant appris, par ses contacts avec les familles ouvrières à l'occasion des c( angoisses du terme », les fâcheuses conditions dans lesquelles s'exerçait trop souvent le travail de la femme à domicile, elle a fondé V Association féminine de la confection (8, rue de Monte- Christo), qui a précisément pour but de remj)lacer l'entrepreneuse, en répartissant les commandes entre les ouvrières, en s'assurant de la bonne qualité de huir travail, et en le payant dès la livraison, moyennant un léger prélèvement de 5 0/0 sur le salaire, pour frais de gestion et responsabilité vis-à-vis des fabricants.

Cette association s'eft'orce, en même temps, de réduire le chômage des longues « mortes-saisons » et d'épargner aux ouvrières

EMILE CHEYSSON

les pertes de temps, paifois très pénibles, qu'elles ont d ordinaire à subir pour obtenir et livrer les commandes. Elle englobe actuellement u le Gilet », i< le Gareonnel », « lu Fillette », ^ U* Jupon », en attendant le Peitinoir », la Blouse »... etc.

Au lieu d'être fournie par le patron, ou par une association philanthropique, cette intermédiaire pourrait être une déléguée des ouvrières elles-mêmes, qui serait chargée de traiter avec le patron, au nom de ses compagnes, de couper et de distribuer Touvrage, de le recevoir et de rendre les objets fabriqués.

g) Société coopérative de production.

En faisant un pas de plus dans cette voie, on arrive à la Société' coopérative de production, comme celles qu'on voit fonctioniier avec succès dans les villes pour la peinture en bâtiment, l'imprimerie, la charpente, et surtout dans les campagnes pour la fabrication du beurre, du fromage...

Dans ce système, ce seraient les ouvrières elles-mêmes, qui se grouperaient entre elles pour fabriquer et vendre directement au public, en se réservant tous les profits du travail : elles cesseraient d'être des salariées pour devenir de petites patronnes, des associées.

L'idée, assurément, est séduisante ; mais elle se heurte, en principe, à ral)sence de capitaux et à l'infliscipline, qui sont les pierres d'ac hoppement de ce genre de sociétés et qui sans doute se feraient sentir plus durement encore sur ce terrain spécial que sur tous les autres.

h) L'Afisistance par le travail.

Si les systèmes que je viens d'indiquer sont encore à l'état de projets ou de simples essais, il n'en est pas de même pour les nombreuses et fécondes applications de V Assistance par -le travail, qui donne dans ses u ouvroirs » une solution pratique et courante de la suppression de rentr(»preneus(\

Les femmes dévouées et généreuses qui dirigent l'ouvroir se chargent elles-mêmes d'acheter les étoffes, de les préparer pour le travail, de les distribuer aux ouvrières, puis de recevoir et de vendre directement au public les objets que ces dernières ont fabri qués à domicile.

Ce n'est donc pas seulement r(Mitr(*preneuse qu'elles suppriment,

LE TRAVAIL DES FEMMES A DOMICILE

mais c'est aussi le gi^and maj^çasin ; de sorte qu'elles peuvent faire refluer sur le salaii*e de leurs assistées les bëuétlees qu'auraient légitimement prélevés ces deux intermédiaires, dont elles ont pris gratuitement la place.

Les marchandises ainsi confectionnées s'écoulent par des ventes périodiques, pour lesquelles on fait appel à des vendeuses de bonne volonté. Les prix de vente sont ceux des grands magasins euxmêmes, si bien qu(* Touvroir ne demande à ses clientes que leur préférence, sans les rançonner comme il est d'usage en pareil cas, sans leur imposer aucun sacrifice et en leur offrant, comme prime savoureuse, le plaisir de s'être associées gratis à une bonne œuvre.

C'est ainsi que Touvroir de VUnion d'assistance par le travail du XVP arrondissement a vendu, en 1908, dans son magasin (rue de la Pompe, 145) pour 160,000 francs de linge, confectionné à domicile par 410 femmes assistées, auxquelles ont été distribués 1:26,7:20 francs de salaires.

D'autres œuvres opèrei]t de même, quoique sur une moindre échelle. ÎSe pouvant les mentionner toutes, nous nous bornerons à citer : les Unions des Vh, Vlh^ VIII^ arrondissements, VOuvroir de r Etoile, VOuvroir Jeanne dWrc, VAdelpliie, V Abeille, les Œuvres de la Chaussée du Maine, du Gros Caillou, du Travail féminin dans les faubourgs^ de la Rue de Berlin, la Fondation Mamo\, VEntraide, fondée au printemps de 1908 (1).

Ce qui augmente (Micore dans une large mesure la portée sociale de ces œuvres, c'est que la plupart d'entre elles ne se bornent pas au secours en travail et au relèvement des salaires, mais qu'elles )*approchent les assistantes et les assistées.

Les dames de l'ouvroir vont visiter ces femmes à domicile, s'enquièrent avec tact et bonté de leur situation, auscultent, pour ainsi dire, la famille, de façon à connaître l'organe atteint, le siège de la lésion, et à soigner le mal dont elle souffre par le traitement approprié.

Lorsque ce traitement sort du cadre de l'assistance j)ar le travail, — ce qui est fréquent, — ces dames font appel dans chaque cas particulier à Tœuvre latérale, qui a la spécialité du remède adapté au mal qu'il s'agit de guérir.

1) Une exposition des œuvres de TAssistance par le travail à domicile, a eu lieu au Bazar de la Charité au mois de juin 1908.

ÉMILE CHEYSSON

Une mrmo aaivre no saurait, en effet, tout faire : la division du travail est de mise en matière charitable, comme partout ailleurs; mais, tout en restant chacune dans son rôle, il importe que ces œuvres s'entr'aident et que chacune d'elles puisse invoquer le concours de relie qui correspond précisément à la plaie de la famille à secourir (alcoolisme, tuberculose, chômage, (hqtes criardes...).

En un mot, les dames de Touvroir remplissent dans toute sa beauté le programme contenu dans le titre de « Visiteuses de Tamitié », sous lequel on désigne, aux Etats-Unis, les femmes qui se consacrent à cette noble mission de voir la famille ouvrière à son foyer, d'entrer dans son intimité et de lui rendre tous les services qu'on peut attendre d'uîîe amie : magnifique mission, qui contribue à dissiper les malentendus, à faire foudre les haines entre les classes, à rétablir la paix sociale I

I/ouvroir, tel que je viens de le définir, est donc un excellent moyen de conjurer les inconvénients de Tantagonisme d d'accroître les salaires de l'ouvrière. Malheureusement il est d'une application limitée : car il exige une grande immobilisation de capitaux pour l'achat des étoffes et le fonds de roulement (au moins 100,000 francs pour !20, 000 francs de salaires) ; il impose la location coûteuse d'un magasin, avec façade sur rue et patente ; s'il réalise la suppression des intermédiaires, c'est parce que les directrices de l'ouvroir consentent k en remplir gratuitement l'office pour la ])réparation du travail, la vente du linge, la gestion commerciale de l'affaire.

Ces difficultés mêmes ne font qu'augmenter la reconnaissance due aux dames qui en acceptent la charge pour maintenir intacts les salaires de leurs ouvrières, et qui, par surcroît, (ît c est le dernier mot de la charité, se donnent elles-mêmes à leurs assistées. Il faut leur rendre hommage et souhaiter que ce bel exemple puisse se propager et recevoir de nombreuses applications.

Page 1