‹ Œuvres choisiesChapitre 102 sur 228 · A M. M ARM ON TEL · texte numérisé non relu

A M. M ARM ON TEL

Le 16 juin 1749.

Il n’entre, Dieu merci, dans ma maison, mon cher ami, aucune brochure satirique ; mais je n'ai pu empêcher qu’on fît ailleurs, devant moi, la lecture d’une feuille qu’on dit qui 1 paraît toutes les semaines2, dans laquelle votre tragédie d ' Aristomèae est déchirée d’un bout à l’autre. Je vous assure que cette feuille excita l’indignation de l’assemblée comme la mienne. Les critiques que l’auteur fait par ses seules lumières ne valent rien ; le public avait fait les autres. S’il y a des défauts dans votre pièce, ils n’avaient pas échappé (et quel est celui de nos ouvrages qui soit sans défauts?), mais ce public, qui est toujours juste, avait senti encore mieux les beautés dont votre pièce est pleine, et les ressources de génie avec lesquelles vous avez vaincu la difficulté du sujet. 11 y a bien de l’injustice et de la maladresse à n’en point parler. Tout homme qui s’érige en critique entend mal son métier, quand il ne découvre pas, dans un ouvrage qu’il examine, les raisons de son succès. L’abbé Desfontaines, de très odieuse mémoire, fit dix feuilles d’observations sur Y Inès de M. de La Motte; mais dans aucune, il ne s’aperçut du véritable et tendre intérêt qui règne dans cette pièce. La satire est sans yeux pour tout ce qui est bon. Qu’arrivet-il? les satires passent, comme dit le grand Racine 3, et les bons écrits qu’elles attaquent, demeurent; mais il demeure aussi quelque chose de ces satires, c’est la haine1 et

de Lauraguais, qui indemnisa- les comédiens au prix de douze mille livres. Cette nouvelle disposition de la scène fut inaugurée pour Tancrède (1760). V. plus loin, pp. 629 et 630.

(1) Qu'on dit qui. V. Notes gramm., p. 984, IV, II, 3.

(2) 11 s’agit des Lettres sur quelques écrits de ce temps , par Fréron. V plus loin, p. 743, n. 1.

(3) « Les critiques se sont évanouies; la pièce est demeurée » (2* préface de Britannicus).

VOLTAIRE

le mépris que leurs auteurs accumulent sur leurs personnes. Quel indigne métier, mon cher ami ! Il me semble que ce sont des malheureux condamnés aux mines qui rapportent de leur travail un peu de terre et de cailloux, sans découvrir l’or qu’il fallait chercher.

N’y a-t-il pas d’ailleurs une cruauté révoltante à vouloir décourager un jeune homme qui consacre ses talents, et de très grands talents, au public, et 'qui n’attend sa fortune que d’un travail très pénible, et souvent très mal récompensé ? C’est vouloir lui ôter ses ressources, c'est vouloir le perdre ; c’est un procédé lâche et méchant que les magistrats devraient réprimer. Consolez-vous avec les honnêtes gens qui vous estiment ; méprisons, vous et moi, ces mercenaires barbouilleurs d& papier qui s’érigent en juges avec autant d’impudence que d’insuffisance, qui louent à tort et à travers quiconque passe pour avoir un peu de crédit, et qui aboient contre ceux qui passent pour n’en avoir point. Ils donnent au monde un spectacle déshonorant pour l’humanité ; mais il est un spectacle plus noble encore que le leur. n’est avilissant, c’est celui des gens de lettres qui, en courant la même carrière, s’aiment et s’estiment réciproquement, qui sont rivaux et qui vivent en frères; c’est ce que vous avez dit dans des vers admirables, et c’est un exemple que j’espère donner longtemps avec vous.

Votre véritable ami, etc.

A Madame la duchesse du. Maine h en lui envoyant Catilina, composé sur son ordre.

Lunéville, ce 14 août 1749.

Madame, Votre Altesse Sérénissime est obéie, non pas aussi bien, mais du moins aussi promptement qu’elle mé-

(1) Anne-Denise de Bourbon, petite-fille du grand Condé, née en 4775, avait épousé Louis-Auguste de Bourbon, duc du Maine, fils de Louis XIV et de Mme de Montespan. A la mort de Louis XIV, le duc d'Orléans réussit à s’emparer de la régence et à dépouiller le duc du Maine de

UN tournant dans la vie DE VOLTAIRE 431)

rite de l’être. Vous m’avez ordonné Catilina , et il est fait. La petite-fille du grand Condé, la conservatrice du bon goût et du bon sens, avait raison d’être indignée de voir la farce monstrueuse du Catilina 1 deCrébillon trouver des approbateurs. Jamais Rome n’aVait été plus avilie et jamais Paris plus ridicule. Votre belle âme voulait venger l’honneur de la France ; mais j’ai bien peur qu’elle n’ait remis sa vengeance en d’indignes mains. Je ne réponds, madame, que de mon zèle ; il a été peut-être trop prompt. Je me suis tellement rempli l’esprit de la lecture de Cicéron, de Salluste et de Plutarque, et mon cœur s’est si fort échauffé par le désir de vous plaire, que j’ai fait la pièce en huit jours. Vous aurez la bonté, madame, d’y compter aussi huit nuits. Enfin l’ouvrage est achevé ; je suis épouvanté de cet effort; il n’est pas croyable, mais il a été fait pour Mme la duchesse du Maine.

Mme du Châtelet, à qui j’apportais un acte tous les deux jours, était aussi étonnée que moi. 11 y a ici trois ou quatre personnes qui ont le goût très cultivé et même très difficile, qui ne veulent point que l’amour avilisse un sujet si terrible; qui me croiraient perdu si la galanterie de Racine venait affaiblir entre mes mains la vraie tragédie, qu’il n’a connue que dans Athalie ; qui me croiraient perdu encore, si je tombais dans les déclamations de Corneille ; qui veulent une action continue, toujours vive, toujours intriguée, toujours terrible ; un tableau fidèle et agissant de Rome entière ; Cicéron dans sa grandeur. César dans l’aurore de la sienne et déjà au-dessus des autres hommes ; les Catilinaires en action, .la vérité fidèlement observée, et, pour toute fiction, Catilina éperdu-

ses prérogatives. A l’instigation de la duchesse du Maine, le duc entra dans la conspiration de Cellamare contre le Régent, ce qui lui valut d’être enfermé à la citadelle de Doullens, mais il se réconcilia avec le Régent et fut même revêtu de grandes dignités jusqu’à sa mort (1736). La duchesse, très vive et très intelligente, s’entourait de gens de lettres comme Fontenelie, de femmes d’esprit comme Mme du Deffand, Mlle de Launay-Staal. Le château de Sceaux était le centre d‘une petite cour très brillante.

(1) Y. la notice, p. 431.

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