YO LT A IRE
ment épris de sa femme, avec qui il est marié en secret, femme vertueuse et qui aime véritablement son mari ; Catilina forcé de tuer le père de sa femme, dans l’instant que ce Romain va révéler la conspiration. Voilà en gros, madame, ce que l’on désirait et ce que l’on a trouvé pour le fond. Peut-être la longue habitude que j’ai de faire des vers, la sublimité du sujet, surtout l’ardeur de vous plaire, m’ont élevé au-dessus de moi-même. Mme du Châtelet me flatte que Votre Altesse trouvera Catilina le moins mauvais de mes ouvrages. Je n’ose m’en flatter. Je le souhaite pour l’honneur des lettres, si indignement déshonorées ; et il faut de plus qu’un ouvrage fait par vos ordres soit bon. Mais enfin, que mon obéissance et mon zèle me tiennent lieu de quelque chose. Protégez donc, madame, ce que vous avez créé.
On m’apprend que votre protection nous donne l’abbé Le Blanc pour confrère à l’Académie1. 11 vous est plus aisé, madame, de donner une place au mérite, que de donner le talent nécessaire pour faire Catilina.
Il faut à présent revoir avec un flegme sévère ce que j’ai fait avec le feu de l’enthousiasme ; il s’agit d’être correct et élégant ; voilà ce qui coûte plus qu’une tragédie. Je ne me console point de n’ètre point aux pieds de Votre Altesse dans Anet; c’est là que j’aurais dû travailler ; mais votre royaume est partout.
J’ai combattu pour vous sur la frontière contre les barbares.; c’est votre étendard que je porte 2.
Je suis avec un profond respect, etc.
(1) La duchesse du Maine put bien patronner la candidature de l’abbé Le Blanc, mais elle ne réussit pas à le donner pour confrère à Voltaire.
(2) Que de formules variées pour intéresser à une tragédie la vanité d'une grande dame ! Si Voltaire n’y mettait pas tant d’esprit, ne tomberait-il pas au dessous de Corneille dans la fameuse préface à M. de Montauron ?
UN TOURNANT DANS LA Y l E DE VOLTAIRE
Réclamation. Voltaire demande à être servi dans sa chambre.
A Stanislas, roi de Pologne, duc de Lorraine et de Bar.
Le 29 août, à neuf heures trois quarts du matin1.
Sire, il faut s’adresser à Dieu, quand on est en paradis. Votre Majesté m’a permis de venir lui faire ma cour jusqu’à la fin de l’automne, temps auquel je ne puis me dispenser de prendre congé de Votre Majesté. Elle sait que je suis très malade, et que des travaux continuels me retiennent dans mon appartement autant que mes souffrances. Je suis forcé de supplier Votre Majesté qu’elle ordonne qu’on daigne avoir pour moi les bontés nécessaires et convenables à la dignité de sa maison, dont elle honore les étrangers qui viennent à sa cour. Les rois sont, depuis Alexandre, en possession 2 de nourrir les gens de lettres, et quand Y irgile était chez Auguste, Alliotus , conseiller aulique d’Auguste, faisait donner à Virgile du pain, du vin et de la chandelle. Je suis malade aujourd’hui et je n’ai ni .pain, ni vin pour dîner. J’ai l’honneur d’être avec un profond respect, Sire, de Votre Majesté, le très humble, etc.
(1) Voltaire ne pouvait se plier à toutes les exigences de la vie de cour; l’obligation de se rendre à la table commune pour tous ses repas lui était pénible : il voulait être servi dans son appartement. Il se heurta sur ce point à la mauvaise volonté du commissaire général de la maison du roi, M. Alliot, conseiller aulique. A neuf heures du matin, il avait adressé sa requête à ce fonctionnaire et n’en avait pas obtenu de réponse, même après une demande réitérée. Il se décida donc à présenter sa réclamation au roi.
(2) Possession. V. Lex.
VOLTAIRE
Projets d'enrichissement pour la langue française. Il demande l’ordre du Mérite.
A Frédéric, roi de Prusse.
A Lunéville en Lorraine, le 31 août 174$.
Sire, j’ai l’honneur de recevoir votre? lettre datée de votre Tusculum 1 de Sans-Souci , du Linterne de Scipion. Je suis bien consolé que mon agonie vous amuse. Ceci est le chant du cygne ; je fais les derniers efforts. J’ai achevé l’esquisse entière de Catilina , telle que Votre Majesté en a vu les prémices dans le premier acte. J’ai depuis commencé la tragédie d ’Électre, que je voudrais bien venir au plus vite achever à Sans-Souci. Je roule aussi de petits projets dans ma tête, pour donner plus de force et d’énergie à notre langue, et je pense que si Votre Majesté voulait m’aider, nous pourrions faire l’aumône à cette langue française, à cette gueuse pincée 2 et dédaigneuse qui se complaît dans son indigence. Votre Majesté saura qu’à la dernière séance fie notre Académie, où je me trouvai pour l’élection du maréchal de Belle-Isle3, je proposai cette petite question : c Peut-on dire un homme soudain dans ses transports , dans ses résolutions , dans sa colère , comme on dit un événement soudain ? — Non, répondit-on; car soudain n’appartient qu’aux choses inanimées.
— Eh, messieurs ! l’éloquence ne consiste-t-elle pas à transporter les mots d’une espèce dans une autre ? N’estce pas à elle d’animer tout ? Messieurs, il n’y a rien d’inanimé pour les hommes éloquents. » J’eus beau faire,
(1) Tusculum, ville du Latium (auj. Frascati), où Cicéron avait une villa; il s’y retira après la mort de César et y écrivit ses Tusculanes.
— Sans-Souci, château construit par Frédéric en 1745, à 2 kilomètres
de Potsdam. — Linterne, ville de Campanie, où Scipion l’Africain mourut et fut enseveli. ‘ ,
(2) Voltaire est revenu plus tard à cette idée et dans des ternie^ presque identiques. (V. plus loin, p. 963.)
(3) Le maréchal de Belle-Isle (1684-1761), petit-fils de Fouquet, un des meilleurs généraux du règne de Louis XV,