‹ Œuvres choisiesChapitre 105 sur 228 · UN TOURNANT DANS LA VT Ë DE VOLTAIRE · texte numérisé non relu

UN TOURNANT DANS LA VT Ë DE VOLTAIRE

avait fait une traduction de Virgile, sans laisseT’soupçonner dans sa conversation qu’elle avait fait ces prodiges ; une femme qui n’a jamais proféré un mensonge ; une amie attentive et courageuse dans l’amitié; en un mot, un très grand homme, que les femmes ordinaires ne connaissaient que par ses diamants et le cavagnole 1 ; voilà ce que vous ne m’empêcherez pas de pleurer toute ma vie. Je suis fort loin daller en Prusse; je peux à peine sortir de chez moi. Je suis très touché de votre sensibilité, vous avez un cœur comme il me le faut, aussi vous pouvez compter que je vous aime bien véritablement...

Adieu, mon cher d’Arnaud, je vous embrasse.

Compliments et conseils à l’interprète d’ a Electre ».

A Mademoiselle Clairon 2.

fre 12 janvier, au soir, 1750.

Vous avez été admirable ; vous avez montré dans vingt morceaux ce que c’est que la perfection de l’art, et le rôle d’Electre est certainement votre triomphe ; mais je suis père, et, dans le plaisir extrême que je ressens des compliments que tout un public enchanté fait à ma fille, je lui ferai encore quelques petites observations pardonnables à l’amitié paternelle3.

Pressez, sans déclamer, quelques endroits comme :

« Sans trouble, sans remords, Egisthe renouvelle

De son hymen affreux la pompe criminelle...

Vous vous trompiez, ma sœur; hélas ! tout nous trahit, » etc.

Vous ne sauriez croire combien cette adresse met de variété dans le jeu, et accroît l’intérêt.

(1) Sorte de jeu de hasard qui se joue avec des boules.

(2) Mademoiselle Clairon (Claire Leyris delà Tude, 1723-1S03), célèbre actrice, qui avait débuté au Théâtre-Français six ans auparavant. Elle jouait le rôle d'Électre dans YOreste de Voltaire, dont la première représentation avait eu lieu le jour même.

(3) Que de précautions pour faire accepter à l’amour-propre d’une artiste une excellente leçon de déclamation !

VOLTAIRE

Dans votre imprécation contre le tyran :

« L’innocent doit périr, le crime est trop heureux, »

vous n’appuyez pas assez. Vous dites l'innocent doit périr trop lentement, trop langoureusement. L’impétueuse Electre ne doit avoir, en cet endroit, qu’un désespoir fu rieux, précipité, et éclatant. Au dernier hémistiche pesez sur cri , le crime est trop heureux; c’est sur cri que doit être l’éclat. Mlle Gaussin 1 m’a remercié de lui avoir mis le doigt sur fou ; la foudre va partir. « Ah f que ce fou est favorable! » m’a-t-elle dit.

« La nature en tout temps est funeste en ces lieux... »

(Acte V, scène n.)

Vous av'ez mis l’accent sur fa, comme Mlle Gaussin sur fou; aussi a-t-on applaudi; mai's vous n’avez pas encore assez fait résonner cette corde.

Vous ne sauriez trop déployer les deux morceaux du quatrième et du cinquième acte. Ces Euménides demandent une voix plus qu’humaine, des éclats terribles.

Encore une fois, débridez2, avalez des détails, afin de n’ètre pas uniforme dans les récits douloureux, il ne faut se négligeivsur rien, et ce que je vous dis là n’est pas un rien.

Voilà bien des critiques, il faut être bien dur pour s’apercevoir de ces nuances dans l’excès de mon admiration et de ma reconnaissance. Bonsoir, Melpomène; portezvous bien.

A Mademoiselle Clairon.

Janvier 1750.

Vous avez dû recevoir, mademoiselle, un changement très léger, mais qui est très important. Je ne crois pas m’aveugler; je vois que tous les véritables gens de lettres

(1) Mlle Gaussin, après avoir débuté à Lille, fut appelée à Paris en 1731 et resta au théâtre jusqu’en 1763. C'est elle qui a créé le rôle de Zaïre.

(2) Débridez. V. Lex.

rendent justice à cet ouvrage, comme on la rend à vos talents. Ce n’est que par un examen continuel et sévère de moi-même, ce n’est que par une extrême docilité pour de sages conseils, que je parviens chaque jour à rendre la pièce moins indigne des charmes que vous lui prêtez.

Si vous aviez le quart de la docilité dont je fais gloire, vous ajouteriez des perfections bien singulières à celles dont vous ornez votre rôle. Vous vous diriez à vous-même quel effet prodigieux font les contrastes, les inflexions de voix, les passages du débit rapide à la déclamation douloureuse, les silences après la rapidité, l’abattement morne et s’exprimant d’une voix basse, après les éclats que donne l’espérance, ou qu’a fournis l’emportement. Vous auriez l’air abattu, consterné, les bras collés, la tête un peu baissée, la parole basse, sombre, entrecoupée. Quand Iphise vous dit :

« Pammène nous conjure De ne point approcher de sa retraite obscure ;

Il y va de ses jours... »

vous lui répondriez, non pas avec un ton ordinaire, mais avec tous ces symptômes du découragement,, après un ah très douloureux : ^ *

« Ah !... que m’avez- vous dit !

Vous vous êtes trompée. »

(Acte II, scène vu.)

En observant ces petits artifices de l’art, en parlant quelquefois sans déclamer, en nuançant ainsi les belles couleurs que vous jetez sur le personnage d’Électre, vous arriveriez à cette perfection à laquelle vous touchez, et qui doit être l'objet d’une ùme noble et sensible. La mienne se sent faite pour vous admirer et pour vous conseiller; mais, si vous voulez ètr.e parfaite, songez que personne ne l’a jamais été sans écouter des avis, et qu’on doit être docile à proportion de ses grands talents.

Z A D I Gy

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