‹ Œuvres choisiesChapitre 106 sur 228 · ZADIG · texte numérisé non relu

ZADIG

Les nuits blanches de Sceaux étaient des fêtes que donnaient à la duchesse du Maine tous ceux qui formaient sa cour. On faisait une loterie des vingt-quatre lettres de l’alphabet. Celui qui tirait le C donnait une^ comédie, 10 imposait un petit opéra, le B un ballet, la lettre N une nouvelle. C’est pour obéir à ces arrêts du sort que Voltaire écrivit ses premiers contes. Après avoir débuté en 1746

Voltaire^

VÔLTAlïlË

par des nouvelles de moindre importance, il écrivit en 1747 Zadig ou la Destinée, conte oriental.

L’œuvre est précédée d’une épître dédicatoire1 à la sultane Sheraa par Sadi 2. Avec toutes sortes de compliments pour la sultane, qui désigne ici Mme de Pompadour, l’épître renferme, sur Tes origines et la composition de Zadig, des renseignements d’une fantaisie déconcertante. « Il fut écrit d’abord en ancien chaldéen, que ni vous ni moi n’entendons. On' le traduisit en arabe pour amuser le célèbre sultan Ouloug-beb 3. C’était du temps où les Arabes et les Persans commençaient à écrire des Mille et une nuits, des Mille et un jours, etc. Ouloug aimait mieux la lecture de Zadig , mais les sultanes aimaient mieux les mille et un. — Comment pouvez-vous préférer, leur disait le sage Ouloug, des contes qui sont sans raison et qui ne signifient rien ? — C’est précisément pour cela qu.e nous les aimons, répondaient les sultanes. »

Début de « Zadig* ».

Du temps du roi Moabdar, il y avait à Babylone un jeune homme î^pmmé Zadig, né avec un beau naturel fortifié par F éducation. Quoique riche et jeune, il savait modérer ses passions; il n’affectait rien ; if ne voulait point toujours avoir raison, et savait respecter la faiblesse des hommes. On était étonné de voir qu’avec beaucoup d'esprit il n’insultait jamais par des railleries à ces propos si vagues, si rompus, si tumultueux, à ces médisances téméraires, à ces décisions ignorantes, à ces turlupinades grossières, à ce vain bruit de paroles, qu’on appelait conversation dans Babylone. Il avait appris dans le premier livre de Zoroastre que l’amour-propre est un ballon gonflé de vent, dont il sort des tempêtes quand on lui a fait une piqûre ; Zadig, surtout, ne se vantait pas de mépriser les femmes et de les subjuguer. 11 était gé-

1) Et, dans l’édition de 1748, d’une Approbation , parodie des approbations alors nécessaires :

« Je soussigné, qui me suis fait passer pour savant, et même pour homme d’esprijt, ai lu ce manuscrit que j’ai trouvé, malgré moi, curieux, amusant, moral, philosophique, digne de plaire à ceux mêmes qui haïssent les romans. Ainsi je l'ai décrié et j’ai assuré M. le cadi-lesquier, que c'est un ouvrage détestable (le cadi-lesquier, chef de la justice chez les Turcs, est mis ici pour le garde des sceaux).

(2) ^Sadi, célèbre poète persan du treizième siècle.

(3) Ouloug-Beb (1394-1449), petit-fils de Tamerlan, résidait à Samarcand.

uéreux ; il ne craignait point d’obliger des ingrats, suivant ce grand précepte de Zoroastre 1 : « Quand tu manges, donne à manger aux chiens, dussent-ils te mordre. » Il était aussi sage qu’on peut l’être, car il cherchait à vivre avec des sages. Instruit dans les sciences des anciens Ghaldéens, il n’ignorait pas les principes physiques de la nature, tels qu’on les connaissait alors, et savait de la métaphysique ce qu’on en a su de tous les âges, c’est-àdire fort peu de chose. Il était fermement persuadé que l’année était de trois cent soixante-cinq jours et un quart, malgré la nouvelle philosophie de son temps, et que le soleil était au centre du monde : et quand les principaux mages lui disaient, avec une hauteur insultante, qu’il avait de mauvais sentiments, et que c’était être ennemi de l’État que de croire que le soleil tournait sur lui-même et que l’année avait douze mois, il se taisait, sans colère et sans dédain.

Zadig était sur le point d’épouser Sémire, que sa 'beauté, sa naissance et sa fortune rendaient le premier parti de Babylone. Il se promenait avec elle quand un envieu* voulut la faire enlever. En combattant pour elle, Zadig est blessé à l’œil gauche et menacé de devenir borgne. Il guérit, mais il apprend que Sémire, ne voulant pas d’un borgne pour marf, lui a préféré son rival.

Zadig décide d’épouser « une citoyenne » et choisit Azora, la plus sage et la mieux née de la ville ; mais, voulant éprouver la constance des sentiments d'Azora, il se fait passer pour mort. Cador, ami de Zadig, réussit sans peine à. consoler Azora et celle-ci même se montre prête à couper le nez de son mari mort pour soulager un mal de rate que simule Cador.

Désabusé des femmes pour un temps, Zadig se retire à la campagne. Il prouve sa sagacité en aidant à retrouver le chien de la reine et le cheval du roi.

Le -chien et le cheval.

Un jour, se promenant auprès d’un petit bois, il vit accourir à lui un eunuque de la reine, suivi de plusieurs officiers qui paraissaient dans la plus grande inquiétude, et qui couraient çà et là comme des hommes égarés qui

(1) Zoroastre (Zarathustra), sage qui vivait à une époque reculée, dans la Bactriane. et à qui les Persans doivent la forme de leur religion.

VOLTAIRE

cherchent ce qu’ils ont perdu de plus précieux. « Jeune homme, lui dit le premier eunuque, n’avez-vous point vu le chien de la reine ? » Zadig répondit modestement : a G’est une chienne et non un chien. — Vous avez raison, reprit le premier eunuque. — G’est une épagneule très petite, ajouta Zadig; elle a fait depuis peu des chiens, elle boite du pied gauche de devant, et elle a les oreilles très longues. — Vous l’avez donc vue ? dit le premier eunuque tout essoufflé. — Non, répondit Zadig, je ne l’ai jamais vue et je n’ai jamais su si la reine avait une chienne. »

Précisément dans le même temps, par une bizarrerie ordinaire de la fortune, le plus beau cheval de l’écurie du roi s’était échappé des mains d’un palefrenier dans les plaines de Babylone. Le grand veneur et tous les autres officiers couraient après lui avec autant d’inquiétude que le premier eunuque après la chienne. Le grand veneur s’adressa à Zadig et lui demanda s’il n’avait point vu le cheval du roi. « G’est, répondit Zadig, le cheval qui galope le mieux ; il a cinq pieds de haut, le sabot fort petit ; il porte une queue de trois pieds et demi de long ; les bossettes de son mors sont d’or à vingt-trois carats1 :>ses fers sont d’argent à onze deniers. — Quel chemin a-t-il pris? où est-il ? demanda le grand veneur. — Je ne l’ai point vu, répondit Zadig, et je n’en ai jamais entendu parler. »

Le grand veneur et le premier eunuque ne doutèrent pas que Zadig n’eût volé le cheval du roi et la chienne de la reine ; ils le firent conduire devant l’assemblée du grand desterham2, qui le condamna au knout3 et à passer le reste de ses jours en Sibérie. A peine le jugement futil rendu qu’on retrouva le cheval et la chienne. Les juges furent dans la douloureuse nécessité de réformer leur arrêt ; mais ils condamnèrent Zadig à payer quatre cents

(1) Poids qui désigne le degré de pureté de l'or. L’or supposé parfaitement pur serait de l'or à vingt-quatre carats. Si l’alliage est d’un vingt-quatrième, il n’est plus qu'à vingt-trois carats et ainsi successi-

„ vement.

(2) Desterham. Y. Lex.

(3) Knout. Y. Lex.

Z V IJ I Ci

onces d’or1, pour avoir dit qu’il n’avait point vu ce qu’il avait vu. Il fallait d’abord payer cette amende ; après quoi il fut permis à Zadig de plaider sa cause au conseil, du grand desterham; il parla en ces termes :

« Étoiles de justice, abîmes de science, miroirs de vérité qui avez la pesanteur du plomb, la dureté cm fer, l’éclat du diamant, et beaucoup d’affinité avec l’or2, puisqu’il m’est permis de parler devant cette auguste assemblée, je vous jure par Orosmade que je n’ai jamais vu la chienne respectable de la reine, ni le cheval sacré du roi des rois. Voici ce qui m’est arrivé : je me promenais vers le petit bois où j’ai rencontré depuis le vénérable eunuque et le très illustre grand veneur. J’ai vu sur le sable les traces d’un animal, et j’ai jugé aisément que c’étaient celles d’un petit chien. Des sillons légers et longs, imprimés sur de petites éminences de sable entre les traces des pattes, m’ont fait connaître que c’était une chienne dont les mamelles étaient pendantes et qu’ainsi elle avait fait des petits il y a peu de jours. D’autres traces, en un sens différent, qui paraissaient toujours avoir rasé la surface du sable à côté des pattes de devant, m’ont appris qu’elle avait les oreilles très longues; et comme j’ai remarqué que le sable était toujours moins creusé par une patte que par les trois autres, j’ai compris que la chienne de notre auguste reine était un peu boiteuse, si je l’ose dire.

« A l’égard du cheval du roi des rois, vous saurez que, me promenant dans les routes de ce bois, j’ai aperçu les marques des fers d’un cheval ; elfes étaient toutes à égale distance.. « Voilà, ai-je dit, un cheval qui a un galop parfait. » La poussière des arbres, dans une route étroite qui n’a que sept pieds de large, était un peu enlevée à

(1) L’once valait chez les Romains un douzième de livre et dans l’ancienne France un seizième du même poids, environ 31 grammes.

En comptant le gramme d’or monnayé à 3 fr. 10, on trouve que Zadig était condamné à payer 38.4Ï0 francs.

(2) On remarquera la malice de tous ces éloges en style oriental* qui, appliqués prosaïquement aux juges du dix-huitième siècle, se tournent en autant de traits de satire.

VOLTAIRE

droite et à gauche, à trois pieds et demi du milieu de la route. « Ce cheval, ai-je dit, a une queue de trois pieds et demi, qui, par ses mouvements de droite et de gauche, a balayé cette poussière. » J’ai vu sous les arbres qui formaient un berceau de cinq pieds de haut, les feuilles des branches nouvellement tombées ; et j’ai connu que ce cheval ÿ avait touché, et qu’ainsi il avait cinq pieds de haut. Quant à son mors, il doit être d’or à vingt-trois carats; car il en a frotté les bossettes contre une pierre que j’ai reconnue être une pierre de touche, et dont j’ai fait l’essai. J’ai jugé enfin par les marques que ses fers ont laissées sur des cailloux d’une autre espèce, qu’il était ferré d’argent à onze deniers de fin. »

Tous les juges admirèrent le profond et subtil discernement de Zadig ; la nouvelle en vint jusqu’au roi et à la reine. On ne parlait que de Zadig dans les antichambres, dans la chambre et dans le cabinet ; et quoique plusieurs mages opinassent qu’on devait le brûler comme sorcier, le roi ordonna qu’on lui rendît l’amende des quatre cents onces d’or à laquelle il avait été condamné. Le greffier, les huissiers, les procureurs vinrent chez lui en grand appareil lui reporter ses quatre cents onces ; ils en retinrent seulement trois cent quatre-vingt-dix-huit pour les frais de justice; et leurs valets demandèrent des honoraires.

Zadig vit combien il était dangereux quelquefois d’être trop savant, et se promit bien à la première occasion, de ne point dire ce qu’il avait vu.

Cette occasion se trouva bientôt. Un prisonnier d’État s’échappa ; il passa sous les fenêtres de sa maison. On interrogea Zadig ; il ne répondit rien ; mais on lui prouva qu’il avait regardé par la fenêtre. Il fut condamné pour ce crime à cinq cents onces d’or, et il remercia ses juges de leur indulgence, selon la coutume de Babylone. « Grand Dieu ! dit-il en lui-même, qu’on est à plaindre quand on se promène dans un bois où la chienne de la reine et le cheval du roi ont passé ! qu’il est dangereux de se mettre à la fenêtre ! et qu’il est difficile d’être heureux dans cette vie ! »

(Ch a p. ni.)-

Z Ad S G

Cependant la sagesse et la générosité de Zadig le désignent à la confiance du roi, qui en fait, son premier ministre. Il exerce ses fonctions d’une manière parfaite.

Le ministre.

u II fit sentir à tout le monde le pouvoir sacre des lois et ne fit sentir à personne le poids de sa dignité. Il né gêna point les voix du divan 1 et chaque Vizir2 pouvait avoii; un avis sans lui déplaire. Quand il jugeait une affaire, ce n’était pas lui qui jugeait, c’était la loi ; mais quand elle était trop sévère, il la tempérait ; et quand on manquait de lois, son équité en faisait qu’on aurait prises pour celles de Zoroastre.

C’est de lui que les nations tiennent ce grand principe, qu’il vaut mieux hasarder de sauver un coupable que de condamner un, innocent. 11 croyait que les lois étaient faites pour secourir les citoyens, autant que pour les intimider. Son principal talent était de démêler la vérité, que tous les hommes cherchent à obscurcir. Dès les premiers jours de son administration, il mit ce grand talent en usage. Un fameux négociant de Babylone était mort aux Indes : il avait fait ses héritiers ses deux fils par portions égales, après avoir marié leur sœur ; et il laissait un présent de trente mille pièces d’or à celui de ses deux fils qui serait jugé l’aimer davantage. L’aîné lui bâtit un tombeau, le second augmenta d’une partie dé* son héritage la dot de sa sœur; chacun disait : a C’est l’aîné qui aime le mieux sou père; le cadet aime mieux sa sœur : c’est à famé qu’appartiennent les trente mille pièces. »

Zadig les fit ^enir tous deux l’un après l’autre. Il dit à l’ainé : « Votre père n’est point mort, il est guéri de* sa dernière maladie, il revient à Babylone. — Dieu soit loué ! répondit le jeune homme ; mais voilà un tombeau qui m’a coûté cher! » Zadig dit ensuite la mêpie chose au

l (1) Divan. V. Lex.

(2) Vizir. V. Lex.

YOLTALRE

cadet. (( Dieu soit loué ! répondit-il ; je vais rendre à mon père tout ce que j’ai, mais je voudrais qu’il laissât à ma sœur ce que je lui ai donné. — Vous ne rendrez rien, dit Zadig, et vous aurez les trente mille pièces ; c’est vous qui aimez le mieux votre père. »

Il venait tous les jours des plaintes à la cour contre l’itimadoulet 1 de Médie, nommé Irax. C’était un grand seigneur dont le fond n’était pas mauvais, mais qui était corrompu par la vanité et par la volupté. 11 souffrait rarement qu’on lui parlât et jamais qu’on l’osât contredire. Les paons ne sont pas plus vains, les colombes ne sont pas plus voluptueuses, les tortues onf moins de paresse ; il ne respirait que la fausse gloire et les faux plaisirs. Zadig entreprit de le corriger. Il lui envoya de la part du roi un maître de musique avec douze voix et vingt-quatre violons, un maître d’hôte L avec six cuisiniers et quatre chambellans, qui ne devaient pas le quitter. L’ordre du roi portait que l’étiquette suivante serait inviolablement observée, et voici comme les choses se passèrent.

Le premier jour, dès que le voluptueux Irax fut éveillé, le maître de musique entra, suivi des voix et des violons : on chanta une cantate qui dura deux heures, et de trois minutes en trois minutes, le refrain était :

(( Que son mérite est extrême !

Que de grâces, que de grandeur !

Ah ! combien monseigneur Doit être content de lui-même ! »

Après l’exécution de la cantate, un chambellan lui lit une harangue de trois quarts d’heure, dans laquelle on le louait expressément de toutes les bonnes qualités qui lui manquaient. La harangue finie, on le conduisait à table au son des instruments. Le dîner dura trois heures ; dès qu’il ouvrit la bouche pour parler, le premier chambellan dit : « Il aura raison. » Les deux autres chambellans firent

(1) Itimadou/et. V. Lex

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