‹ Œuvres choisiesChapitre 107 sur 228 · Z AD IC · texte numérisé non relu

Z AD IC

de grands éclats de rire des bons mots qu’Irax avait dits ou qu’il avait dû dire. Après dîner, on lui répéta la cantate.

Cette première journée lui parut délicieuse : il crut que le roi des rois l’honorait selon ses mérites ; la seconde lui parut moins agréable; la troisième fut plus gênante ; la quatrième fut insupportable; la cinquième fut un supplice. Enfin, outré d’entendre toujours chanter: ((Ah! combien monseigneur doit être content de lui-même ! » d’entendre toujours dire qu’il avait raison et d’être harangué chaque jour à la même heure, il écrivit eu cour pour supplier le roi qu’il daignât rappeler ses chambellans, ses musiciens, son maître d’hôtel ; il promit d’être désormais moins vain et plus appliqué; il se fit moins encenser, eut moins de fêtes et fut plus heureux, car, comme dit Stadder, toujours du plaisir n’est pas du plaisir.

(Chap. YI.)

« Le malheur de Zadig vint de son bonheur même. » En butte à la jalousie, bientôt il dut s’enfuir de Babylone.

Sur le point d'arriver en Egypte, il voit une femme éplorée, poursuivie par un furieux qui l’accable de reproches et de coups. Emu d’indignation et de pitié, Zadig intervient et aussitôt est pris à partie par le brutal. Un combat s’engage. Zadig vainqueur veut faire grâce à son adversaire, mais celui-ci ayant voulu abuser de sa générosité pour le frapper en traître, Zadig le tue.

L’esclavage.

Comme il entrait dans la bourgade égyptienne, il se vit entouré par le peuple. Chacun criait : a Voilà celui qui a enlevé la belle Missouf, et qui vient d’assassiner Clétof i s. — Messieurs, dit-il, Dieu me préserve d’enlever jamais votre belle Missouf ! elle est trop capricieuse; et, à l’égard de Glétofis, je ne l’ai point assassiné : je me suis défendu seulement contre lui. Il voulait me tuer parce que je lui avais demandé très humblement grâce pour la belle Missouf qu’il battait impitoyablement. Je suis un étranger

VOLTAIRE

qui viens chercher un asile dans l’Égypte ; et il n’y a pas d'apparence qu’en venant demander votre protection, j’aie commencé par enlever une femme et par assassiner un homme. »

Les Égyptiens étaient alors justes et humains. Le peuple conduisit Zadig à la maison de ville : on commença par le faire panser de sa blessure, et ensuite on l’interrogea, lui et son domestique séparément, pour savoir la vérité. On reconnut que Zadig n’était point un assassin; mais il était coupable 1 du sang d’un homme ; la loi le condamnait à être esclave. On vendit au profit delà bourgade ses deux chameaux; on distribua aux habitants tout l’or qu’il avait apporté; sa personne fut exposée en vente dans la place publique, ainsi que celle de son compagnon de voyage. Un marchand arabe, nommé Sétoc, y mit l’enchère ; mais le valet, plus propre à la fatigue, fut vendu plus chèrement que le maître : on ne faisait pas de comparaison entre cas deux hommes. Zadig fut donc esclave subordonné à son valet : on les attacha ensemble avec une chaîne qu’on leur passa aux pieds ; et en cet état ils suivirent le marchand arabe dans sa maison. Zadig en chemin, consolait son domestique et l’exhortait à la patience; mais, selon sa coutume, il faisait des réflexions sur la vie humaine. « Je vois, lui disait-il, que les malheurs de ma destinée se répandent sur la tienne... Allons, ne perdons point courage, tout ceci finira peut-être : il faut bien que les marchands arabes aient des esclaves ; et pourquoi ne le serais-je pas comme un autre, puisque je suis un homme comme un autre ? Ce marchand ne sera pas impitoyable; il faut qu’il traite bien ses esclaves, s’il en veut tirer des services...

(Giiap. x.)

Zadig ne tarda pas à s’attirer les bonnes grâces et même l’amitié de son maître, à qui il sut faire gagner un procès difficile.

Entre temps il devint le bienfaiteur de l’Arabie en extirpant une coutume barbare, dont l'origine se perdait dans la nuit des temps.

(1) Coupable . Y. Lex.

Fac-similé de l’écriture de Voltaire.

(Lettre à la marquise de Malause à propos de la représentation de Rome Sauvée, sur le théâtre de Sceaux, 1750.)

VOLTAIRE

Le bûcher. ^

Il y avait alors dans l’Arabie une coutume affreuse, venue originairement de Scythie, et qui, s’étant établie dans les Indes par le crédit des brachmanes 1, menaçait d’envahir tout l’Orient. Lorsqu’un homme marié était mort, et que sa femme bien-aimée voulait être sainte, elle se brûlait en public sur le corps de son mari. C’était une fête solennelle, qui s’appelait le bûcher du veuvage : la tribu dans laquelle il y avait eu le plus de femmes brûlées était la plus considérée. Un Arabe de la tribu de Sétoc étant mort, sa veuve nommée Almona, qui était fort dévote, fit savoir le jour et l’heure où elle se jetterait dans le feu au son des tambours et des trompettes. Zadig remontra à Sétoc combien cette horrible coutume était contraire au bien du genre humain ; qu’on laissait brûler tous les jours de jeunes veuves qui pouvaient donner des enfants à l’Etat, ou du moins élever les leurs, et il le fit convenir qu’il fallait, si l’on pouvait, abolir un usage si barbare. Sétoc répondit : « Il y a plus de mille ans que les femmes sont en possession2 de se brûler; qui de nous osera changer une loi que le temps a consacrée? Y a-t-il rien de plus respectable qu’un ancien abus? — La raison est plus ancienne, reprit Zadig ; parlez aux chefs des tribus, et je vais trouver la jeune veuve. »

Il se fit présenter à elle, et, après s’ètre insinué dans son esprit par des louanges sur sa beauté, après lui avoir dit combien c’était dommage de mettre au feu tant de charmes, il la loua encore sur sa constance et sur son courage. (( Vous aimiez donc prodigieusement votre mari ? ditil. — Moi? point du tout, répondit la dame arabe; c’était un brutal, un jaloux, un homme insupportable ; mais je suis fermement résolue de 3 me jeter sur son bûcher. — Il

(1) Brachmanes , V. Lex.

(2) Possession. V. Lex.

(3) De. V. Notes gramm., p. 939, VIII, 5.

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