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dile i, dans l’antichambre du roi. Ils s’y rendirent au nombre de soixante-quatre2. On avait fait venir des violons dans un salon voisin ; tout était préparé pour le bal ; mais Ja porte de ce salon était fermée, et il fallait, pour y entrer, passer par une petite galerie assez obscure. Un huissier vint chercher et introduire chaque candidat, l’un après l’autre, parce passage dans lequel, on le laissait seul quelques minutes. Le roi, qui avait le mot, avait étalé tous ses trésors dans cette galerie. Lorsque tous les prétendants furent arrivés dans le salon, Sa Majesté ordonna qu’on les fît danser. Jamais on ne dansa plus pesamment et avec moins de grâce ; ils avaient tous la tête baissée, les reins courbés, les mains collées à leurs côtés. « Quels fripons ! » disait tout bas Zadig. Un seul d’entre eux formait des pas avec agilité, la tête haute, le regard assuré, les bras étendus, le corps droit, le jarret ferme, a Ah ! l’honnête homme ! le brave homme ! » disait Zadig. Le roi embrassa ce bon danseur, le déclara trésorier; et tous les autres furent punis et taxés avec la plus grande justice du monde ; car chacun, dans le temps qu’il avait été dans la galerie, avait rempli ses poches et pouvait à peine marcher3. Le roi fut fâché, pour la nature humaine, que de ces soixante et quatre danseurs il y eût soixante-trois filous. La galerie obscure fut appelée le Corridor de la tentation. On aurait, en Perse, empalé ces soixante-trois seigneurs4; en d’autres pays, on eût fait une chambre de justice, qui eût consommé en frais le triple de l’argent volé, et qui n’eût rien remis dans les coffres du souverain; dans un autre royaume, ils se seraient pleinement justifiés, et auraient fait disgracier ce danseur si léger : à Serendib, ils ne furent condamnés qu’à augmenter le trésor public, car Nabussan était fort indulgent.
(Chap. xiv.)
(1) Les Orientaux désignent par les noms de différents animaux chacune des lunes de l’année.
(2) A noter l’amusante précision du chiffre, procédé renouvelé de Rabelais.
(3) L’art du récit consiste à avoir réservé ce détail.
(4) Comme la satire politique reprend ici ses droits !
VOLTAIRE
Zadig, comblé des libéralités du roi Nabussan, quitte l’île de Serendib^ En passant la frontière qui sépare l’Arabie de la Syrie, il tombe entre les mains d’un chef de brigands, nommé Arbogad, espèce de féodal qui a su se rendre indépendant entre deux Etats voisins. Là, il est traité avec égard à cause du courage qu’il a montré en se défendant contre les gens d’ Arbogad. Au cours d’une conversation avec le seigneur du lieu, il apprend que le roi Moabdar est devenu fou, qu’il a été tué, que Babylone est un grand coupe-gorge; quant à la reine Astarté, on ne sait de quel aventurier elle est devenue la proie.
Zadig ne tarde pas trop à la retrouver de la manière la plus inattendue dans les chaînes d’un seigneur hyrcanien nommé Ogul. Celui-ci est une sorte de malade imaginaire, que Zadig guérit par une médication de sa façon. En récompense, il obtient la liberté d’Astarté, qu’il fait repartir pour Babylone.
La manière dont Zadig apprend la maladie d’Ogul et dont il la traite, n’est pas un des épisodes les moins piquants du roman.
Le basilic.
Arrivé dans une belle prairie, il y vit plusieurs femmes qui cherchaient quelque chose avec beaucoup d’application. Il prit la liberté de s’approcher de l’une d'elles et de lui demander s’il pouvait avoir l’honneur de les aider dans leurs recherches. « Gardez-vous en bien, répondit la Syrienne ; ce que nous cherchons ne peut être touche que par des femmes. — Voilà qui est bien étrange, dit Zadig. Oserai-je vous prier de m’apprendre ce qu’il n’est permis qu’aux femmes de toucher ? — C’est un basilic i, dit-elle. — Un basilic ! madame ; et pour quelle raison, s’il vous plaît, cherchez-vous un basilic? — C’est pour notre seigneur et maître Ogul, dont vous voyez le château sur le bord de cette rivière, au bout de la prairie. Nous sommes ses très humbles esclaves. Le seigneur Ogul est malade ; son médecin lui a ordonné de mangçr un basilic cuit dans l’eau rose2; et comme c’est un animal fort rare qui ne se laisse jamais prendre que par des femmes, le seigneur Ogul a promis de choisir pour sa femme bien-aimée celle de nous qui lui apporterait un basilic. Laissez-moi chercher,
(1) Basilic. V. Lex.
(2) L'eau rose. V. Notes gràmm., p. 989, VIII, 5.
s’il vous plaît, car vous voyez ce qu’il m’en coûterait si j’étais prévénue par mes compagnes. »
Zaclig laissa cette Syrienne et les autres chercher leur basilic, et continua de marcher dans la prairie...
Ici se placent la rencontre de Zadi" et d’Astartè et le récit que la reine fait de ses malheurs.
Les femmes rentrèrent chez Ogul sans avoir rien trouvé. Zadig se fit présenter à lui, et lui parla en ces termes : a Que la santé immortelle descende du ciel pour avoir soin de tous vos jours ! je suis médecin ; j’ai accouru vers vous sur le bruit de votre maladie, et je vous ai apporté un basilic cuit dans l’eau rose. Ce n’est pas que je prétende vous épouser : je ne vous demande que la liberté d’une jeune esclave de Babylone, que vous avez depuis quelques jours ; et je consens à rester en esclavage à sa place, si je n’ai pas lex bonheur de guérir le magnifique seigneur Ogul. » La proposition fut acceptée...
Cependant Zadig parla ainsi à Ogul : « Seigneur, on ne mange point mon basilic ; toute sa vertu doit entrer chez vous par les pores : je l’ai mis dans une petite outre bien enflée, et couverte d’une peau fine ; il faut que vous poussiez cette outre de toute votre force, et que je vous la renvoie à plusieurs reprises ; et en peu de jours de régime vous verrez ce que peut mon art. » Ogul, dès le premier jour fut essoufflé, et crut qu’il mourrait de fatigue ; le second, il fut moins fatigué, et dormit mieux : en huit jours il recouvra toute la force, la santé, la légèreté, et la gaieté de ses plus brillantes années. (( Vous avez joué au ballon et vous avez été sobre, lui dit Zadig : apprenez qu’il n’y a point de basilic dans*la nature * qu’on se porte toujours bien avec de la sobriété et de l’exercice, et que l’art de faire subsister ensemble l’intempérance et la santé est un art aussi chimérique que la pierre philosophale... 1 »
Le premier médecin d’Ogul, sentant combien cet homme
(1) Philosophale . X Lex.
VOLTAIRE
était dangereux pour la médecine, s’unit avec l’apothicaire du corps pour envoyer Zadig chercher 'dés basilics dans l’autre monde. Ainsi après avoir été toujours puni pour avoir bien fait, il était près de périr pour avoir guéri un seigneur gourmand.
(Chap. xviii.)
Cependant Astarté avait été reçue à Babylone « avec les transports qu’on a toujours pour une belle princesse" qui a été malheureuse ». La tranquillité étant revenue dans le pays, les Babyloniens déclarèrent qu’Astarté épouserait celui qu’on choisirait pour souverain. « On jura de reconnaître roi le plus vaillant et le plus sage. »
Zadig ayant triomphé de tous ses rivaux par son adresse et son courage et ayant deviné les énigmes qui lui étaient proposées, « fut reconnu roi d’un consentement unanime et surtout de celui d’Astarté, qui goûtait, après tant d’adversités, la douceur de voir son amant digne aux yeux de l’univers d’être son époux.
Épître a Mme Denis (1748).
de Paris et de Versailles1.
ivons pour nous, ma chère Rosalie ; Que l’amitié, que le sang qui nous lie Nous tienne lieu du reste des humains : Ils sont si sots, si dangereux, si vains ! Ce tourbillon qu’on appelle le monde Est si frivole, en tant d’erreurs abonde, Qu’il n’est permis d’en aimer le fracas Qu’à l’étourdi qui ne le connaît pas.
Après dîné, l’indolente Glycère Sort pour sortir, sans avoir rien à faire : 10
On a conduit son insipidité2 Au fond d’un char, où, montant de côté,
(1) Sur Mme Denis, v. p. 472, n. 2. — Cette épître qui, comme la sui vante, est antérieure de quelques mois à la mort de Mme du Châtelet, traduit les sentiments de lassitude et de désenchantement que Voltaire éprouvait alors. Fatigué du monde, déçu par la Cour et même par le public, il semblait prêt à se retirer pour « passer avec les sages le soir serein d’un jour mêlé d’orages ».
(2) Insipidité. V. Lex.
La vie
L'Enfant 1 prodigue, 1738.