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CHAPITRE III

D'Œdipe à la Henriade (1719-1728).

Voltaire en Angleterre (1726-1729).

Les six ou sept années qui suivirent le succès d 'Œdipe marquent le développement tranquille du talent et de la réputation de Voltaire; mais, en 1726, se produisit pour un motif futile un événement qui devait avoir sur la destinée du jeune poète une influence considérable.

En 1719, Voltaire était encore dans un demi-exil à Sully-sur- * Loire, comme en 1716. De là il écrivait à ses amis, entre autres à M. de Génonville, des lettres pleines d’enjouement et de bonne grâce, comme celle-ci où Ton remarquera son jugement sur les opérations de Law.

Invitation à venir à la campagne.

A Monsieur de Génonville L

que je chéris de cette amitié rare Dont Pylade a donné l’exemple à l’univers Et dont Chaulieu chérit La Fare ; [verts, Vous pour qui d’Apollon les trésors sont ou- Vous dont les agréments divers, L’imagination féconde, [travers

L’esprit et l’enjouement, sans vice et sans

Histoire de Charles XII ,

(1) L’un des amis de jeunesse^ de Voltaire, conseiller au Parlement

VOLTAIRE

Seraient chez nos neveux célébrés dans mes vers,

Si mes vers, comme vous, plaisaient à tout le monde.

Votre épître a charmé le pasteur de Sully1 ;

Il se connaît au bon, et partant il vous aime ;

Votre écrit est par nous dignement accueilli,

Et vous serez reçu de même.

Il est beau, mon cher ami, de venir à la campagne, tandis que Plutus tourne toutes les têtes à la ville. Êtesvous réellement devenus tous fous à Paris? Je n’entends parler que de millions ; on dit que tout ce qui était à son aise est dans la misère, et que tout ce qui était dans la mendicité nage dans l’opulence. Est-ce une réalité ? est-ce une chimère ? La moitié de la nation a-t-elle trouvé la pierre philosophale dans les moulins à papier? Law 2 est-il un dieu, un fripon, ou un charlatan qui s’empoisonne de la drogue qu’il distribue à tout le monde ? Se contente-t-on de richesses imaginaires ? C’est un chaos que je ne puis débrouiller, et auquel je m’imagine que vous n’entendez rien. Pour moi, je ne me livre à d’autres chimères qu’à celle de la poésie.

Avec l’abbé Court in, je vis ici tranquille,

Sans aucun regret pour la ville Où certain Écossais malin,

Gomme la vieille Sibylle Dont parle aussi le bon Virgile,

Sur des feuillets volants écrit notre destin.

Venez nous voir un beau matin,

Venez, aimable Génon ville ;

de Paris dès l’âge de vingt-six ans. 11 fut enlevé, en 1723, par la petite vérole. Voltaire composera plus tard une jolie pièce : Aux Mânes de M. de Géfionville. V. plus loin, p. 138.

(1) L’abbé Courtin, dont il a été parlé p. 6.

(2) Célèbre financier écossais (1671-1729), qui, après avoir parcouru l’Europe, s’établit en France en 1716. Il y fonda une banque, qui fut déclarée banque royale en 1718 et qui atteignit une prospérité inouïe. Law avait dans le crédit une confiance excessive, qui le perdit et ruina une foule de personnes avec lui. Il dut s’enfuir en 1721 et mourut dans la misère, à Venise.

VOLTAIRE E3N ANGLETERRE

Apollon dans ces climats Vous prépare un riant asile :

Voyez comme il vous tend les bras,

Et vous rit d’un air facile.

Le 15 février 1720, Voltaire fit représenter une nouvelle tragédie, Artémire. Tel était le nom de l'héroïne, princesse vertueuse persécutée par un mari cruel, le roi de Macédoine Cassandre, qu’elle n’aimait point.

La pièce échoua. D’après un de ses biographes (Duvernet), Voltaire aurait bondi sur la scène et harangué si chaleureusement le public que les murmures se seraient changés en bravos.

Cependant Madame, mère du Régent, ayant désiré voir la pièce, Voltaire la retoucha et Artémire fut jouée huit fois. Voltaire en utilisa plus tard les débris pour composer Mariamne.

Mort du père de Voltaire. — Le 1" janvier 1722, le vieil Arouet mourait, à l’age de soixante-douze ans. Voltaire, qui ne s’entendait pas du tout avec son aîné, fut encore séparé de lui par les difficultés de la succession paternelle. Armand Arouet succédait à son père, dans sa charge de payeur des épices de la Chambre des comptes, mais cette charge exigeait un cautionnement de 240.000 livres. Armand se trouvait dans l’impossibilité de rembourser à son frère la moitié de ce capital. Voltaire reçut pour patrimoine 4.250 livres de rentes *.

C’est à cette époque qu’il composa pour une dame de ses amies le Pour et Contre , premier monument de son incrédulité. La pièce, connue sous le nom d’Epître à Uranie ne fut publiée que plus tard et attribuée à Chaulieu, qui était mort.

Le a Poème de la Ligue.» — Cependant Voltaire était toujours très occupé de son poème sur Henri IV, qu’il avait commencé à la Bastille. Dès 1720, le poème, sans avoir atteint sa forme définitive (il ne comprenait alors que neuf chants) était achevé et Voltaire le faisait recopier pour le mettre sous les yeux du Régent. m Dans les salons on faisait des lectures d 'Henri IV. L’auteur recevait ordinairement beaucoup d éloges ; un jour, ayant rencontré quelque froideur, il se piqua, froissa son manuscrit et le jeta au feu. Ce fut le président Hénault qui tira le papier des llammes au risque de se brûler les mains. Il lui en coûta, diton, une paire de manchettes.

Mais c’était l’approbation de J.-B. Rousseau, que Voltaire désirait surtout obtenir. Il lui écrivit comme à son maître.

(t) D’autre part, il avait trois actions de la Compagnie des Indes et 5,000 francs en billets de banque. Enfin le Régent, qui lui avait déjà accordé une pension de 1 200 livres, allait lui en faire obtenir une autre de 2.000. Voltaire était donc à l’abri du besoin,

Demande de conseils et d’approbation.

À Monsieur J. -B. Rousseau 1.

23 janvier 1722.

M. le baron de Breieuil m’a appris, monsieur, que vous vous intéressez encore un peu à moi, et que le poème de ^îenri IV ne vous est pas indifférent ; j’ai reçu ces marques de votre souvenir avec la joie d’un disciple tendrement attaché à son maître. 0 •

Mon estime pour vous, et le besoin que j’ai des conseils d’un homme seul capable d’en donner de bons en poésie, m’ont déterminé à vous envoyer un plan que je viens de faire à la hâte de mon ouvrage: vous y trouverez, je crois, les règles du poème épique observées.

Le poème commence au siège de Paris, et finit à sa prise ; les prédictions faites à Henri IV, dans le premier chant, s’accomplissent dans tous les autres; l’histoire n’est point altérée dans les principaux faits, les fictions y, sont toutes allégoriques ; nos passions, nos vertus et nos vices y sont personnifiés; le héros n’a de faiblesses que pour faire valoir davantage ses vertus. Si tout cela est soutenu de cette force et de cette beauté continue de la diction, dont l’usage était perdu en France sans vous, je me flatte que vous ne me désavouerez point pour votre disciple. Je ne vous ai fait qu’un plan fort abrégé de mon poème, mais vous devez m’entendre à demi-mot ; votre imagination suppléera aux choses que j’ai omises. Les lettres que vous écrivez à M. le baron de Breteuil me font espérer que vous ne nie refuserez pas les conseils que j’ose dire que vous me devez. Je ne me suis point caché de l’envie que j’ai d’aller moi-même consulter mon oracle. On allait autrefois de plus loin au temple d’Apollon, et sûrement

(1) Jean-Baptiste Rousseau (1671-1741), célèbre auteur d’odes et d’épigrammes. La vivacité de ses vers satiriques lui avait attiré de mauvaises affaires qui le firent exiler de France en 1712. V. plus haut, p. 13 (Lettre àM. de La Faye, 1716) en quels termes Voltaire parlait de J. -B. Rousseau et de La Motte. On verra plus loin, p. 286, 'que Voltaire devint son ennemi juré.

L’Hôtel de Sully, d’après une gravure d’Israël Silvestre.

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on n’en revenait point si content que je le serai de votre commerce. Je vous donne ma parole que, si vous allez jamais aux Pays-Bas, j’y viendrai passer quelque temps avec vous. Si même l’état de ma fortune présente me permettait de faire un aussi long voyage que celui de Vienne, je vous assure que je partirais de bon cœur, pour voir deux hommes aussi extraordinaires dans leur genre que M. le prince Eugène1 et vous. Je me ferais un véritable plaisir de quitter Paris pour vous réciter mon poème devant lui à ses heures de loisir. Toiit ce que j’entends dire ici de ce prince à tous ceux qui ont l’honneur de le voir me le fait comparer aux grands hommes de l’antiquité. Je lui ai rendu, dans mon sixième chant, un hommage qui, je crois, doit d’autant moins lui déplaire qu’il est moins suspect de flatterie, et que c’est à la seule vertu que je le rends. Vous verrez par l’argument de chaque livre de mon ouvrage que le sixième est une imitation de Virgile. Saint Louis y fait voir à Henri IV les héros français qui doivent naître après lui ; je n’ai point oublié "parmi eux M. le maréchal de Villars ; voici ce qu’en dit saint Louis :

Regardez dans Denain l’audacieux Villars Disputant le tonnerre à l’aigle des Césars,

Arbitre de la paix que la victoire amène,

Digne appui de son roi, digne rival d’Eugène.

C’était là effectivement la louange la plus grande qu’on pouvait donner à M. le maréchal de Villars, et il a été luimême flatté de la comparaison. Vous voyez que je n’ai point suivi les leçons de La Motte, qui, dans une mauvaise ode à M. le duc de Vendôme, crut ne pouvoir le louer qu’aux dépens de M. le prince Eugène et de la vérité.

Comme je vous écris tout ceci, Mme la duchesse de

(1) Eugène de Savoie-Carignan (1663-1736), fils du comte de Soissons (qui était aussi duc de Savoie-Carignan) et d'Olympe Mancini. Louis XIV n’ayant pas voulu accepter ses services, il avait dû offrir son épée à l’Autriche. Il remporta beaucoup de victoires soit sur les Turcs, soit sui les Français (Hochstœdt Oudenarde); mais il fut battu par Villars à Denain, en 1712.

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Sully m’apprend que vous avez mandé à M. le commandeur de Comminges que vous irez cet été aux Pays-Bas. Si le voisinage de la France pouvait vous rendre un peu de goût pour elle, et que vous puissiez ne vous souvenir que de l’estime qu’on y a pour vous, vous guéririez nos Français de la contagion du faux esprit qui fait plus de progrès que jamais. Du moins, si on ne peut espérer de vous revoir à Paris, vous êtes bien sûr que j’irai chercher à Bruxelles le véritable antidote contre le poison des La Motte. Je vous supplie, monsieur, de compter toute votre vie sur moi, comme le plus zélé de vos admirateurs.

Voltaire pensait bien qu’il ne pourrait publier en France son Poème de la Ligue . La lettre suivante, adressée à une amie et protectrice, le montre à la Haye, où il prépare son édition. L’activité de la vie hollandaise paraît l’avoir vivement frappé.

La vie à La Haye.

A Madame la Présidente de Bernières1

A La Haye, 7 octobre (1722).

Votre lettre a mis un nouvel agrément dans la vie que je mène à La Haye. De tous les plaisirs du monde je n’en connais point de plus flatteur que de pouvoir compter sur votre amitié. Je resterai encore quelques jours à La Haye pour y prendre toutes les mesures nécessaires sur l’impression de mon poème et je partirai lorsque les beaux jours finiront. Il n’y a rien de plus agréable que La Haye, quand le soleil daigne s’y montrer. On ne voit ici que des prairies, des canaux et des arbres verts ; c’est un paradis terrestre depuis La Haye jusqu’à Amsterdam. J’ai vu avec respect cette ville qui est le magasin de l’univers. Il y avait plus de mille vaisseaux dans le port. De cinq cent mille hommes qui habitent Amsterdam, il n’y en a pas un d’oisif, pas un pauvre, pas un petit maître,

(1) Amie de Voltaire, femme d’un président à mortier de Rouen. V. à la page suivante la part qu’elle prit à la publication du Poème de la Ligue.

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pas un insolent. Nous rencontrâmes le Pensionnaire 1 à pied, sans laquais au milieu de la populace. On ne voit, à personne qui ait de cour à faire...

Ou ne connaît que le travail et la modestie. 11 y a à La Haye plus de magnificence et plus de société par le concours des ambassadeurs. J’y passe ma vie entre le travail et le plaisir et je vis ainsi à la hollandaise et à la française...

Je m’accoutume tout à fait à me passer de Paris, mais non pas à me passer de vous. Je vous réitère mon engagement de venir vous trouver à la Rivière, si vous y êtes encore au mois de novembre. N’y restez pas pour moi, mais souffrez seulement que je vous y tienne compagnie, si votre goût vous fixe à la campagne pour quelque temps. Permettez-moi de présenter mes respects à M. de Bernières et à tout ce qui est chez vous.

Je suis toujours avec un dévouement très respectueux, etc.

Le « Poème de la Ligue ». — Voltaire dut se résoudre à faire paraître son Henri IV clandestinement, à Rouen, par les soins de Thiériot (1723). M. de Bernières avait à la Rivière-Bourdet, près de Rouen, une propriété, d’où Voltaire pourrait surveiller l’édition 2.

Les volumes furent apportés jusqu’à Boulogne dans les fourgons de Mme de Bernières. La difficulté opposée au débit du livre lui donna lattrait des choses prohibées et persécutées. On trouvera une analyse et des extraits de ce poème un peu plus loin, p. 55, à propos de l’édition définitive de Londres.

Le 6 mars 1724, fut jouée la tragédie de Mariamne , qui n’obtint pas de succès. Une mauvaise plaisanterie d’un loustic acheva la déroute. Quand la reine, la femme du roi Hérode, porta à ses lèvres la coupe de poison, il s’écria : « T, a reine boit ! »

Voltaire à la Cour. — Le 5 septembre 1725, eut lieu à Fontainebleau le mariage du roi. Voltaire, qui venait de composer la comédie de l'indiscret , dédiée à Mme de Prie, assista aux fêtes de la cour et fit jouer Œdipe , Mariamne, l'indiscret devant la

(1) Le Grand-Pensionnaire è tait le premier magistrat des Provinces. Unies.

(2) La Ligue ou Henry le Grand , poème épique par M. de Voltaire. Cette édition, donnée à Rouen, chez Viret, était censée avoir paru à

Genève, chez Jean Moiipap.

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Fac-similé de l’écriture de Voltaire.

Pour l’orthographe, voir fin du volume, Psotes grammaticales , p. 981.

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Reine, « Elle a pleuré à Marlamne , elle a ri à V Indiscret. Elle me parle souvent, elle m’appelle « Mon pauvre Voltaire ».

Le jeune auteur obtint même dans ces circonstances une nouvelle pension de 1.500 livres et il touchait au but quand survint la malheureuse affaire de Rohan.

L’affaire de Rohan. — Voltaire alors très admiré, très entouré, très recherché, habitué à voir tous les rieurs de son côté, était peut-être quelque peu infatué de lui-même. Son orgueil d’homme de lettres se heurta à l’orgueil aristocratique dans la personne du chevalier de Rohan-Chabot. Les deux jeunes hommes se rencontrèrent à l’Opéra et leur mutuelle antipathie donna lieu à un échange de propos un peu vifs dans lequel Voltaire eut naturellement l'avantage. A un mot dédaigneux sur son nom, il aurait répondu : « Mon nom, je le commence et vous Unissez le vôtre. »

Quelques jours après, Rohan se vengeait à sa manière. Le poète dînait à l’hôtel de Sully 1 (rue Saint-Antoine, au n° 143 aujourd’hui), lorsqu’on vint le demander. 11 descendit sans méfiance et s’approcha du carrosse où il croyait qu’on l’attendait. Aussitôt il fut saisi par six laquais déguisés qui lui donnèrent la bastonnade. Le chevalier de Rohan assistait à la scène et, suivant son expression, « commandait les travailleurs » (Décembre 1725).

Voltaire justement exaspéré ne trouva chez le duc de Sully, qu’il croyait son ami, que de l’indifférence. Alors il se renferme en lui-même, prend des leçons d escrime et prépare une vengeance ; puis il cherche son ennemi : celui-ci se dérobe, ou plutôt supprime un adversaire importun, en le faisant mettre à la Bastille. La famille de Rohan était toute-puissante et Voltaire, tout encensé qu’il était, put mesurer amèrement la distance qui, dans la société de son temps, séparait un grand d’un homme ùe lettres.

Il fut donc conduit à la Bastille, le 17 avril 1726. Cette incarcération était bien autrement odieuse que celle de 1717. 11 est vrai que c’était une mesure de précaution, plutôt qu’une punition, mais le sort de la victim^e n’en était pas moins digne de pitié, puisque la porte de la prison ne s’ouvrit que pour l’exil. Le 2 mai, par ordre du roi, le sieur de Condé vint prendre le prisonnier pour l'accompagner jusqu’à Calais, où il avait ordre de le voir s’embarquer.

A peine débarqué en Angleterre, Voltaire revint secrètement à Paris pour y chercher encore son ennemi. Mais il ne put le trouver et, craignant d’être lui-même découvert, il partit plus précipitamment qu’iLn’était venu.

Les trois lettres qui suivent nous font entendre l’accent désespéré de Voltaire à ce moment douloureux de sa vie.

\1) V. gravure, p. 45.

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Une mise au point.

A M.***, Ministre du Département de Paris

Je remontre très humblement que j’ai été assassiné par le brave chevalier de Rohan, assisté de six coupe-jarrets, derrière lesquels il était hardiment posté.

J’ai toujours cherché depuis ce temps à réparer, non mon honneur, mais le sien, ce qui était trop difficile.

Si je suis venu dans Versailles, il est très faux que j'aie fait demander le chevalier de Rohan-Chabot chez M. le cardinal de Rohan.

Au moment de partir pour Calais.

A Madame de Bernières

Avril 1726.

On doit me conduire, demain, de la Bastille droit à Calais. Pouvez-vous, Madame, avoir la bonté de me prêter votre chaise de poste? Celui qui m’aura conduit vous la ramènerait. Demain mercredi, ceux qui voudront me venir voir peuvent entrer librement. Je me flatte que j’aurai l’occasion de vous assurer encore une fois en ma vie de mon véritable et respectueux attachement.

Venez, je vous en prie, avec Madame du Deffand; je compte aussi que je verrai notre ami Thiériot.

Amères confidences au début de l’exil.

A Monsieur Thiériot

12 août 1726 4.

J’ai reçu bien tard, mon cher Thiériot, une lettre de vous, du 11 du mois de mai dernier. Vous m’avez vu bien malheureux à Paris. La même destinée m’a poursuivi partout. Si le caractère des héros de mon poème est aussi

(1) Gomme le texte de cette lettre le prouve, Voltaire était alors en Angleterre, mais non à Londres, peut-être sur la côte de la Manche,

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bien soutenu que celui de ma mauvaise fortune, mon poème assurément réussira mieux que moi. Vous me donnez, par votre lettre, des assurances si touchantes de votre amitié, qu’il est juste que j’y réponde par de la confiance. Je vous avouerai donc, mon cher Thiériot, que j’ai fait un petit voyage à Paris, depuis peu. Puisque je ne vous y ai point vu, vous jugerez aisément que je n’ai vu personne. Je ne cherchais qu’un seul homme que l’instinct de sa poltronnerie a caché de moi, comme s’il avait deviné que je fusse à sa piste. Enfin, la crainte d’être découvert m’a fait partir plus précipitamment que je n’étais venu. Voilà qui est fait, mon cher Thiériot; il y a grande apparence que je ne vous reverrai plus de ma vie.

.Je suis encore très incertain si je me retirerai à Londres. Je sais que c’est un pays où les arts sont tous honorés et récompensés, où il y a de la différence entre les conditions, mais point d’autre entre les hommes que celle du mérite. C’est un pays où on pense librement et noblement, sans être retenu par aucune crainte servile. Si je suivais mon inclination, ce serait là. que je me fixerais, dans l’idée seulement d’apprendre à penser. Mais je ne sais si ma petite fortune, très dérangée par tant de voyages, ma mauvaise santé, plus altérée que jamais, et mon goût pour la plus profonde retraite me permettront d’aller me jeter au travers du tintamarre de Whitehall et de Londres. Je suis très bien recommandé en ce pays-là, et on m’y attend avec assefcde bonté; mais je ne puis pas vous répondre que je fasse le voyage. Je n’ai plus que deux choses à faire dans ma vie : l’une, de la hasarder avec honneur dès que je le pourrai, et l’autre, de la finir dans l’obscurité d’une retraite qui convient à ma façon de penser, à mes malheurs et à la connaissance que j’ai des hommes.

J’abandonne de bon cœur mes pensions du roi et de la reine ; le seul regret que j’aie est de n’avoir pu réussir à vous les faire partager. Ce serait une consolation pour moi dans ma solitude de penser que j’aurais pu, une fois en ma vie, vous être de quelque utilité; mais je suis destiné

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à être malheureux de toutes façons. Le plus grand plaisir qu’un honnête homme puisse ressentir, celui de faire plaisir à ses amis, m’est refusé.

Voltaire n’a jamais écrit de lettre plus sombre et plus poignante.

Séjour de Voltaire en Angleterre. — Il ne fut cependant pas malheureux en Angleterre. Le comte de Bolingbroke l'accueillit dans son domaine de Dawley (Middlessex 4) et le mit en relation avec des écrivains et des poètes comme Swift, Gay 1 2 et Pope. Ce dernier le reçut à Twickenham3 4. Voltaire fut longtemps l’hote à Wandsworth 4 d’un riche marchand de Londres, Falkener. Le roi youlut l’indemniser d’une perte d’argent et lui envoya une somme de cent guinées.

Les conversations de Bolingbroke, de Swift et d’autres libres penseurs eurent une grande influence sur le développement des idées de Voltaire. La lecture de Locke et de son Essai sur l'entendement fut pour lui une sorte d’initiation. « 11 fut enchanté de lire un philosophe qui doutait beaucoup et qui faisait sortir toute connaissance de la sensation. » ^Crouslé.)

Il aurait bien voulu être présenté au réformateur de la physique, le grand Newton II ne put qu’assister à ses funérailles, célébrées avec une pompe royale, à Westminster, en 1727. La manière dont l’Angleterre traitait ses grands hommes, la liberté qu’elle leur laissait, les honneurs qu’elle leur décernait faisaient à ses yeux un impressionnant contraste avec le régime de tracasserie et de persécution dont il avait lui-même souffert en France.

Voltaire subit même dans une certaine mesure l’influence de Shakespeare. S’il l’admira, ce ne fut pas sans de nombreuses réserves. Il était choqué « de ces farces monstrueuses qu’on appelle tragédies », dans lesquelles il ne trouvait ni a la moindre connaissance des règles » ni « la moindre étincelle de bon goût ». Mais il ne pouvait s’empêcher de sentir la puissance tragique du grand poète et surtout il était frappé de la hardiesse avec laquelle il abordait les grands sujets historiques et la discussion des intérêts d’État. Il se promit d’essayer lui-même quelque chose en ce genre et il conçut l’idée de son Brutus.

Publication de « la Henriade ». — En attendant, il donna une nouvelle édition de son Poème de la Ligue, qui remanié,

(1) A l’est de Londres.

(2) John Gay (1688-1732), poète anglais, auteur de comédies, de tragédies, d’opéras, a laissé aussi des fables et des églogues. — Pour les autres écrivains, v. plus loin, p. 210, note 2; p. 239, note 4.

(3) Sur la Tamise, à 4 lieues au sud-ouest de Londres.

(4) Wandsworth, au sud de Londres, aux portes de la ville.

corrigé, augmenté et publié avec luxe s’appelait désormais la Henriade et comprenait dix chants au lieu de neuf. La principale modification concernait Sully, dont le nom disparaissait du poème et dont la place était désormais occupée par Duplessis-Mornay. Voltaire se vengeait ainsi, en poète, de l’appui que le duc de Sully avait prêté au chevalier de Rohan-Chabot.

Pour cette nouvelle édition Voltaire fit appel aux souscriptions. Le roi et la reine d’Angleterre s'inscrivirent en tète et le succès fut prodigieux. L’auteur dédia son poème à la reine dans une épître très flatteuse pour les souverains anglais et dont tous les éloges pouvaient se retourner facilement en épigrammes contre la France.

La Henriade fut pour les contemporains le grand titre de Voltaire. Ils voyaient en ce poème une oeuvre égale, supérieure peut-être à VEnéide. Le point de vue est bien changé aujourd’hui et nos jugements pèchent sans doute par excès de sévérité pour un poème qui vaut mieux que sa réputation actuelle et que l’on estimerait davantage, si on consentait à l’examiner.

Artificielle, la Henriade l’est sans doute, si on la compare aux épopées du moyen âge, et elle parait froide et plate en regarebde certains fragments de la Légende des siècles. Mais il est juste de la Replacer en son temps et à côté des œuvres qui l’avaient précédée. File vient à son rang après la Franciade de Ronsard, après la Pacelle de Chapelain, après le Clovis de Desmarets de Saint-Sorlin. Rappeler à son sujet ces noms malheureux, qui justifiaient le mot célèbre de M. de Malézieu : « les Français n’ont pas la tête épique », c’est souligner l’importance de la supériorité de Voltaire et faire comprendre l’enthousiasme des contemporains.

Les alexandrins de Voltaire nous paraissent monotones, parce que nous en considérons surtout la forme métrique, mais nous oublions peut-être d’en remarquer la vigueur, le tour concis et le trait piquant. La Henriade fourmille de maximes, de vers sentencieux et philosophiques, qui plaisaient tant en leur nouveauté, parce qu’on y voyait l’expression hardie d’un esprit nouveau.

C'est par ce caractère de philosophie et d’indépendance sous une forme agréable et savante que le poème s’imposa surtout. Ce ne sont pas seulement des traits épars qui témoignent de cet esprit. L’ouvrage est tout entier animé d’un même souffle. L’auteur a voulu donner une leçon de tolérance. 11 a fait choix du plus populaire de nos rois, qui n’était peut-être pas un personnage d’épopée, mais qui était bien son héros à lui, parce qu’il avait combattu le « fanatisme » et qu’il avait fait triompher la liberté de conscience

Ce parti pris philosophique a empêché Voltaire d’être juste envers l’époque dont il retraçait l’histoire. Son intention était bien de composer un poème national. Il ne s’agissait pas seulement de célébrer un grand roi. Il fallait exalter la vieille France avec ses traditions et sa religion. Voltaire ne s’y est pas refusé, il n’a pas reculé même devant le merveilleux chrétien; mais sa haine du catholicisme l’a prévenu contre une époque qu’il ne prouvait comprendre et qu’il a chargée des couleurs les plus noires,

LA HENRI AD E

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