‹ Œuvres choisiesChapitre 13 sur 228 · EXTRAITS ET PLAN DE « LA HENRIADE · texte numérisé non relu

EXTRAITS ET PLAN DE « LA HENRIADE

Début du poème.

e chante ce héros qui régna sur [là France

Et par droit de conquête, et par [droit de naissance; Qui par de longs malheurs ap- [prit à gouverner, Calma les factions, sut vaincre, [et pardonner, Confondit et Mayenne, et la [Ligue, et libère, 5 Et fut de ses sujets le vainqueur et le père.

Descends du haut des cieux, auguste Vérité;

Répands sur mes écrits ta force et ta clarté;

Que l’oreille des rois s’accoutume à t’entendre.

C’est à toi d’annoncer ce qu’ils doivent apprendre : 10

C’est à toi de montrer, aux yeux des nations,

Les coupables effets de leurs divisions L

Dis comment la discorde a troublé nos provinces ;

Dis les malheurs du peuple, et les fautes des princes : Viens, parle; et s’il est vrai que la Fable autrefois 15 Sut à tes fiers accents mêler sa douce voix;

Si sa main délicate orna ta tête altière ;

Si son ombre embellit les traits de ta lumière,

Avec moi sur tes pas permets- lui de marcher,

Pour orner tes attraits, et non pour les cacher. 20

Valois régnait encore 1 2 ; et ses mains incertaines De l’Etat ébranlé laissaient flotter les rênes :

Les lois étaient sans force, et les droits confondus ;

Ou plutôt en effet Valois ne régnait plus.

(1) Ainsi, dès le début, s'affirme l’intention « phiiosophique » de l’auteur.

(2) Les treis principaux personnages du poème .s’appelant tous trois Henri, l’auteur les désigne sous les noms de Valois (Henri III), Bourbon (Henri de Navarre), Guise (Henri de Guise ).

VOLTAIRE

Ce ri’était plus ce prince environné de gloire, 25

Aux combats, dès l’enfance1, instruit par la victoire,

Dont l’Europe, en tremblant, regardait les progrès,

Et qui de sa patrie emporta les regrets,

Quand du nord étonné de ses vertus suprêmes -

Les peuples à ses pieds 2 mettaient les diadèmes. 30

Tel brille au second rang qui s’éclipse au premier;

Il devint lâche roi, d’intrépide guerrier :

Endormi sur le trône au sein de la mollesse,

Le poids de sa couronne accablait sa faiblesse.

Quélus et Saint-Mégrin 3, Joyeuse et d’Epernon, 35

Jeunes voluptueux qui régnaient sous son nom,

D'un maître efféminé corrupteurs politiques,

Plongeaient dans les plaisirs ses langueurs léthargiques.

Des Guises cependant le rapide bonheur Sur son abaissement élevait leur grandeur ; 40

Ils formaient dans Paris cette Ligue fatale,

De sa faible puissance orgueilleuse rivale.

Les peuples déchaînés^ vils esclaves des grands, Persécutaient leur prince, et servaient des tyrans.

Ses amis corrompus bientôt l’abandonnèrent ; 45

Du Louvre épouvanté ses peuples le chassèrent :

Dans Paris révolté l’étranger accourut;

Tout périssait enfin, lorsque Bourbon parut.

Le vertueux Bourbon, plein d’une ardeur guerrière,

A son prince aveuglé vint rendre la lumière ; 50

Il ranima sa force, il conduisit ses pas

De la honte à la gloire, et des jeux aux combats.

Aux remparts de Paris les deux rois s’avancèrent.

Rome s’en alarma, les Espagnols tremblèrent ;

L’Europe, intéressée à ces fameux revers, 55

Sur ces murs malheureux avait les yeux ouverts.

On voyait dans Paris la Discorde inhumaine Excitant aux combats et la Ligue et Mayenne,

(1) Allusion aux batailles de Jarnac et de Moncontour.

(2) Après l’extinction des Jagellons, la couronne de Pologne fut déclarée élective et Henri de Valois, en 1573wfut le premier élu.

(3) Les mignons du roi.

La Henriade.

Frontispice allégorique de Gravelot, tiré de 1 édition des Œuvres de 1768.

VOLTAIRE

Et le peuple et l’Église, et, du haut de ses tours,

Des soldats de l’Espagne appelant les secours. 60

(Ch. I, v. 1-60.)

Henri III et Henri de Navarre assiégeaient ensemble Paris révolté, quand le roi demanda à son allié de se rendre en Angleterre auprès d Elisabeth, pour solliciter son concours. Henri de Navarre obéit, non sans regretter ces temps

« Où fort de sa vertu, sans secours, sans intrigue.

Lui seul avec Condé faisait trembler la Ligue. »

Il s'embarque à Dieppe1 et bientôt une tempête le jette sur File de Jersey. Là, il rencontre un vieillard vénérable qui vivait dans la solitude, attendant que

v< au gré de ses souhaits,

« La mort vînt à son Dieu le rejoindre à jamais.

Ce Dieu qu'il adorait prit soin de sa vieillesse ;

Il fit dans son désert descendre la sagesse;

Et, prodigue envers lui de ses trésors divins,

Il ouvrit à ses yeux le livre des destins. »

Ce vieillard offre au prince un frugal repas. La conversation s’engage sur les troubles de la France. Le vieillard prédit à Henri sa destinée. Il lui fait entrevoir sa conversion et son accession au trône. (V. la vignette de la page 41.)

La Vérité, dit il, éclaire rarement un orgueilleux:*

« Qui la cherche du cœur un jour peut la connaître.

Vous serez éclairé, puisque vous voulez l'être.

Ce Dieii vous a choisi; sa main, dans les combats.

Au trône des Valois va conduire vos pas. »

Henri se rembarque et bientôt il aborde en Angleterre.

(l)Ce voyage d'Henri de Navarre en Angleterre est une pure fiction. Voltaire, dans ses notes, rappelle les objections que l'on peut faire à cet épisode et les réfute ensuite. Tl oublie d’examiner s’il n'est pas fâcheux pour le prestige de son héros de le représenter sollicitant contre ses compatriotes le secours de l'étranger. 11 aurait pu répondre que la Ligue comptait dans ses rangs assez de soldats espagnols pour qu’Henri de Navarre dût éprouver quelque scrupule à faire venir en France quelques Anglais. Mais si la Ligue avait eu son poète, auraitil été bien inspiré en montrant son héros arrivant à l’Escurial pour demander du secours à Philippe II ? La meilleure raison à donner en faveur du voyage en Angleterre paraît être celle ci, que Voltaire indique en deux lignes : « Il faut remarquer qu’Henri IV, le héros du poème, est le seul qui puisse conter dignement l'histoire de la cour de France et qu'il n’y a guère qu’Elisabeth qui puisse l’entendre ».

LÀ HËïUUADË

Éloge d’Élisabeth et de l’Angleterre.

En voyant l’Angleterre, en secret il admire Le changement heureux de ce puissant empire,

Où l’éternel abus de tant de sages lois 295

Fit longtemps le malheur et du peuple et des rois.

Sur ce sanglant théâtre où cent héros périrent,

Sur ce trône glissant dont cent rois descendirent,

Une femme, à ses pieds enchaînant les destins,

De l’éclat de son règne étonnait les humains. 300

C’était Élisabeth; elle dont la prudence De l’Europe à son choix fit pencher la balance,

Et fit aimer son joug à l’Anglais indompté,

Qui ne peut ni servir, ni vivre en liberté.

Ses peuples sous son règne ont oublié leurs pertes; 305 De leurs troupeaux féconds leurs plaines sont couvertes, Les guérets de leurs blés, les mers de leurs vaisseaux :

Ils sont craints sur la terre, ils sont rois sur les eaux ; Leur flotte impérieuse, asservissant Neptune,

Des bouts de l’univers appelle la fortune : 310

Londres, jadis barbare, est le centre des arts,

Le magasin du monde, et le temple de Mars.

Aux murs de Westminster on voit paraître ensemble Trois pouvoirs étonnés du nœud qui les rassemble,

Les députés du peuple, et les grands, et le roi, 315

Divisés d’intérêt, réunis par la loi ;

Tous trois, membres sacrés de ce corps invincible, Dangereux à lui-même, à ses voisins terrible.

Heureux, lorsque le peuple, instruit de son devoir, Respecte, autant qu’il doit, le souverain pouvoir! 320 Plus heureux, lorsqu’un roi, doux, juste et politique, Respecte, autant qu’il doit, la liberté publique !

« Ah ! s’écria Bourbon, quand pourront les Français Réunir, comme vous, la gloire avec la paix?

Quel exemple pour vous, monarques delà terre! 325 Une femme a fermé les portes de la guerre;

VOLTAIRE

Et, renvoyant chez vous la discorde et l’horreur,

D’un peuple qui l’adore elle a fait le bonheur. »

(Ch. I, v. 293-328.)

Pour mettre Elisabeth au courant des malheurs de la France, Henri lui fait le récit des guerres de religion sous les règnes de Charles IX et d’Henri III. Ce récit remplit les chants II et III du poème.

La Saint-Barthélemy, mort de Coligny.

Le signal est donné sans tumulte et sans bruit : 175

C’était à la faveur des ombres de la nuit.

De ce mois malheureux l’inégale courrièrc Semblait*cacher d’effroi sa tremblante lumière.

Coligny languissait dans les bras du repos,

Et le sommeil trompeur lui versait ses pavots. 180

Soudain de mille cris le bruit épouvantable Vient arracher ses sens à ce calme agréable :

11 se lève, il regarde, et voit de tous côtés Courir des assassins à pas précipités :

Il voit briller partout les flambeaux et les armes, 185 Son palais embrasé, tout un peuple en alarmes,

Ses serviteurs sanglants dans la flamme étouffés,

Les meurtriers en foule au carnage échauffés,

Criant à haute voix : « Qu’on n’épargne personne ;

« C’est Dieu, c’est Médicis l, c’est le roi qui l’ordonne! » 190 Il entend retentir le nom de Coligny.

II aperçoit de loin le jeune Téligny,

Téligny, dont l’amour a mérité sa fille2,

L’espoir de son parti, l’honneur de sa famille,

Qui, sanglant, déchiré, traîné par des soldats, 195

Lui demandait vengeance, et lui tendait les bras.

Le héros malheureux, sans armes, sans défense,

Voyant qu’il faut périr, et périr sans vengeance,

Vouin t mourir du moins comme il avait vécu,

Avec toute sa gloire et toute sa vertu. 200

(1) Catherine de Médicis.

(2) Il était depuis dix mois le gendre de Coligny.

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