DE BERLIN A F E UNE Y
sa patrie et l’Allemagne, ses relations d'amitié avec Frédéric et son admiration pour ce prince, le mécontentement assez naturel qu’il ressentait à l’égard de la cour de France, bien des raisons contribuaient à influencer le poète philosophe dans ses jugements sur la guerre de Sept ans, conduite souvent d’une manière si folle et si malheureuse. 11 entre beaucoup de dépit et de sarcasme dans ses appréciations d’alors, comme dans certaines descriptions de Candide , qui est du même temps. Ayant des amis — et des ennemis — dans les deux camps, il ne sait trop pour qui former des vœux. Il maudit cette guerre et toutes les guerres, il en rit pour ne pas en pleurer, et, si son patriotisme de Français semble parfois se voiler, ses sentiments de philosophe s’en affirment davantage et avec une âpreté toute nouvelle.
Les lettres importantes adressées dans le même temps à Mme du Deffand, ajoutent quelques traits caractéristiques à la figure du philosophe. 11 donne à la marquise des conseils sur ses lectures et par les jugements nouveaux qu'il porte sur les livres, il marque l’évolution qui s’est faite en lui-même.
EXTRAITS
Conseils à une dame pour ses lectures.
A Mme du Deffand i.
A Colmar, le 19 mai 1754.
Savez-vous le latin, madame? Non; voilà pourquoi vous me demandez si j’aime mieux Pope que Virgile. Ah ! madame, toutes nos langues modernes sont sèches, pauvres, et sans harmonie, en comparaison de celles qu’ont parlées nos premiers maîtres, les Grecs et les Romains. Nous ne sommes que des violons de village. Gomment voulez-vous d’ailleurs que je compare des épîtres à un poème épique, aux amours de Didon, à l’embrasement de Troie, à la descente d’Énée aux enfers ?
(l)Née Marie de Vichy-Chamrond, la marquise du Deffand (1697-1780) est une des femmes les plus spirituelles du dix-huitième siècle. Son salon était le rendee-vous de tout ce que la société comptait de plus brillant. Les gens de lettres et les philosophes y étaient particulièrement bien reçus. Mme du Deffand entretenait avec Horace Walpoie, avec le président Hénault, d’Alembert, Voltaire, etc., une correspondance des plus remarquables. Voltaire l'avait connue à la cour de la duchesse du Maine, à Sceaux. Elle était aveugle depuis 1751 (V. son portrait p. 615.)
Vol ta i. rk
Je crois V Essai sur Vhommey de Pope1, le premier des poèmes didactiques, des poèmes philosophiques ; mais ne mettons rien à côté de Virgile. Vous le connaissez par les traductions ; mais les poètes ne se traduisent point. Peut-on traduire de la musique? Je vous plains, madame, avec le goût et la sensibilité éclairée que vous avez, de ne pouvoir lire Virgile. Je vous plaindrais bien davantage si vous lisiez des Annales 2, quelque courtes qu’elles soient. L’Allemagne eu miniature n’est pas faite pour plaire aune imagination française telle que la vôtre.
Si vous avez encore M. de Formont3, je vous prie, madame, de le faire souvenir de moi; et, s’il est parti, je vous prie de ne me point oublier en lui écrivant. Je vais aux eaux de Plombières, non que j’espère y trouver la santé, à laquelle je renonce, mais parce que mes amis y vont. J’ai resté4 six mois entiers à Colmar, sans sortir de ina chambre, et je crois que j’en ferai autant à Paris, si vous n’y êtes pas.
Je me suis aperçu, à la longue, que tout ce qu’on dit et tout ce qu’on fait, ne vaut pas la peine de sortir de chez soi. La maladie ne laisse pas d’avoir de grands avantages; elle délivre de la société. Pour vous, madame, ce n’est pas de même; la société vous est nécessaire comme un violon à Guignon 5, parce qu’il est le roi du violon.
Je vous écris rarement, madame, quoique, après le plaisir de lire vos lettres, celui d’y répondre soit le plus grand pour moi; mais je suis enfoncé dans des travaux pénibles qui partagent mon temps avec la colique. Je n’ai point de temps à moi, car je souffre et je travaillé sans cesse. Cela fait une vie pleine, pas tout à fait heureuse;
(1) Voir plus haut p. 239, note 4.
' (2) Allusion discrète au x Annales de V Empire, que Voltaire lui-même venait d’écrire.
(3) Conseiller au Parlement de Rouen, comme Cideville, dont il était l’ami. Voltaire avait eu à se louer de l’un et de l’autre au moment de la publication de Charles XII (V. plus haut, p. 100, n. 3).
(4) J'ai resté. V. Notes gramm., p. 985, V, ii.
(5) J. -P. Guignon occupait en effet' à la Cour l’oftice de roi des violons Il s’en démit en 1773, un an avant sa mort.