I)E BERLIN A FERNEY
Intervention dans un procès historique.
A l’amiral Byng l.
Janvier, 1757.
Monsieur, quoique je vous sois presque inconnu, je pense qu’il est de mon devoir de vous envoyer une copie de la lettre que je viens de recevoir de M. le maréchal de Richelieu; l’honneur, l’humanité, l’équité m’ordonnent de la faire passer entre vos mains. Ce témoignage si noble et si inattendu de l’un des plus sincères et des plus généreux de mes compatriotes me fait présumer que vos juges vous rendront la même justice. Je suis avec respect, etc.
Appréciations opposées de la lettre du maréchal.
A M. LE MARÉCHAL, DUC DE RICHELIEU
A Monrion, 13 février 1757.
Le fragment de votre lettre sur l’amiral Byng, Monseigneur, fut rendu à cet infortuné par le secrétaire d’Etat, afin qu’elle pût servir à sa justification. Le conseil de guerre l’a déclaré brave et fidèle. Mais en même temps par une de ces contradictions qui entrent dans tous les événements, il l’a condamné à mort, en vertu de je ne sais quelle loi, en le recommandant au pouvoir de pardonner, qui est dans la main du souverain. Le parti acharné contre Byng crie à présent que c’est un traître, qui a fait valoir votre lettre comme celle d’un homme par qui il avait été gagné. Voilà comme raisonne la haine; mais les clameurs des dogues n’empêchent pas les honnêtes gens de regarder cette lettre comme celle d’un vainqueur
(1) Amiral anglais (1704-1757). Ayant été battu le 20 mai 1756, devant Port-Mahon, par l’amiral de La Galissonnière, il fut accusé de trahison, traduit devant une cour martiale, condamné et exécuté. L’intervention de Voltaire en sa faveur est la première initiative qu’il prit en ce genre. Il devait être plus heureux, dans la suite, en faveur de Calas, de Sirven, etc.
VOLTAIRE
généreux et juste, .qui n’écoute que la magnanimité de son cœur.
Je crois que vous avez été un peu occupé, depuis un mois de la foule des événements ou horribles ou embarrassants ou désagréables1, qui se sont succédé si rapidement.
Les gens qui vivent philosophiquement dans la retraite ne sont pas les plus à plaindre. Je crains d’abuser de vos moments et de vos bontés par une plus longue lettre : il faut un peu de laconisme avec un premier gentilhomme de la chambre, qui a le roi et le Dauphin2 à servir, et avec celui qui est fait pour être dans les conseils et à la tète des armées.
Mme Denis vous idolâtre toujours, et il n’y a point*de Suisse qui vous soit attaché avec un plus tendre respect que le Suisse Voltaire.
Lres occupations de Voltaire à Monrion et aux Délices.
A M. de Moncrif 3.
A Monrion, 17 mars 1757.
Mon cher confrère, j’ai été enchanté de votre souvenir fet affligé de la bienséance qui empêche le maître du château 4 d’écrire un petit mot; mais je conçois qu’il aura été excédé de la multitude des lettres inutiles et embarrassantes auxquelles on n’a que choses vagues à répondre. 11 «
(1) Attentat de Damiens contre le roi (5 janvier), et auparavant, diflicultés intérieures, opposition des Parlements aux évêques au sujet de l’application de la Bulle Unigenitus , puis commencement de disgrâce de Aime de Pompadour, et, bientôt après, retour de faveur, marqué par l’exil de Machault et de d’Argenson.
(2) Allusion au rôle plus important que le Dauphin parut un instant devoir jouer, après l’attentat de Damiens. Si les philosophes faisaient des vœux pour Mme de Pompadour, le Dauphin avait derrière lui tout le parti opposé, celui des dévots.
(3) Poète et musicien (1687-1770). Il était lecteur de la reine et membre de l’Académie.
(4) M. de Moncrif était alors aux Ormes, en Touraine, l’hôte du comte d’Argenson, exilé dans ses terres-
DE BERLIN A FERNEV
est toujours bon qu’il sache qu’il y a deux espèces de Suisses qui l’aiment de tout leur cœur. Tavernier1 2, qui avait acheté la terre d’Aubonne, à quelques lieues de mon ermitage, interrogé par Louis XIV, pourquoi il avait choisi une terre en Suisse, répondit comme vous savez : Sire , fai été bien aise d'avoir quelque chose qui ne fut qu'à moi 2 . Je n’ai pas tant voyagé que Tavernier, mais je finis comme lu i.
Vous avez donc soixante-neuf ans, mon cher confrère : qui est-ce qui ne les a pas à peu près ? Voici le temps d’être à soi, et d’achever tranquillement sa carrière. C’est une belle chose que la tranquillité ! Oui, mais l’ennui est de sa connaissance et de sa famille. Pour chasser ce vilain parent, j’ai établi un théâtre à Lausanne, où nous jouons Zaïre , Alzire , VEnfant prodigue 3, et même des pièces nouvelles. N’allez pas croire que ce soient des pièces et des acteurs suisses : j’ai fait pleurer, moi bonhomme Lusignan, un parterre très bien choisi; et je souhaite que les Clairon et les Gaussin jouent comme Mme Denis. Il n’y a dans Lausanne que des familles françaises, des mœurs françaises, du goût français, beaucoup de noblesse, de très bonnes maisons dans une très vilaine ville. Nous n’avons de suisse que la cordialité; c’est Page d’or avec les agréments du siècle de fer.
Je suis histrion les hivers à Lausanne, et je réussis dans les rôles de vieillard ; je suis jardinier au printemps, à mes Délices, près de Genève, dans un climat plus méridional que le vôtre. Je vois de mon lit le lac, le Rhône, et une autre rivière. Avez-vous, mon cher confrère, un plus bel aspect ? avez-vous des tulipes au mois de mars ? Avec cela, on barbouille de la philosophie et de l’histoire; on se moque des sottises du genre humain et de la charlatanerie de vos physiciens qui croient avoir mesuré la terre,
(1) Célèbre voyageur (1605-1686). On a de lui trois volumes de Voyages en Turquie, en Perse et aux Indes, remplis de détails curieux.
(2) V. plus haut, p. 546, n. 4.
(3) L'Enfant prodigue , comédie de Voltaire, donnée le 10 octobre
VOLTAIRE
et de ceux qui passent pour des hommes profonds, parce qu’ils ont dit qu’on fait des anguilles avec de la pâte aigre 1 .
On plaint ce pauvre genre humain, qui s’égorge dans notre continent à propos de quelques arpents de glace en Canada. On est libre comme l’air depuis le matin jusqu’au soir. Mes vergers, et mes vignes, et moi, nous ne devons rien à personne. C’est encore là ce que je voulais, mais je voudrais aussi être moins éloigné de vous; c’est dommage que le pays de Vaud ne touche pas à la Touraine.
Je vous embrasse tendrement. Le Suisse Voltaire.
Entre deux victoires du maréchal.
A M. LE MARÉCHAL, DUC DE RICHELIEU
6 avril 1757.
Vous savez, il y a du temps 2,nnon héros , la glorieuse Victoire que l'ancien ministère anglais a remportée sur l’amiral Byng à Portsmouth, mais vous ne savez peut-être pae avec quelle hauteur la plus saine partie de la nation joint les cris*de l’indignation et de la pitié à ceux de toute l’Europe. On cite votre témoignage comme la preuve la plus authentique de l’innocence de Byng ; et vous avez la gloire d’avoir vaincu les Anglais et de les faire rougir. Je m’attendais que vous ne vous en tiendriez pas là, et, quoique l’exercice d’année3 de premier gentilhomme de la chambre soit une très belle chose, j’espérais que les bords de l’Elbe pourraient être aussi glorieux pour vous que la Méditerranée 4. Le roi de Prusse paraît toujours fort gai; il disait que les Français lui envoyaient vingt-quatre
(1) Allusion à la découverte de Needham* physicien anglais, qui venaitvde se livrer à des observations microscopiques sur les phénomènes de la fermentation.
(2) Il y a du temps. V. Notes gramm., p. 987, VI, 7*.
(3) Qhacun des quatre gentilshommes de la chambre était d’exerctce ' pendant une année.
(4) En effet, quelques mois plus tard, Richelieu devaii faire capituler à Closterseven, dans la vallée de l'Elbe, l’armée anglaise commandée par le duc de Cumberland (septembre 1757).
Le Maréchal de Richelieu, portrait peint par Vanloo, gravé par Muller.
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mille perruquiers : il se trouve qu’on lui en dépêche cent mille. Il y a là de quoi se peigher, à ce que disent les polissons. Pour moi je ne me mêle que des héros de théâtre. Nous avons fait à Lausanne une troupe excellente et je vous souhaite d’aussi bons acteurs. M. d’ Argentai prétend toujours que la comédie est un des premiers devoirs d’un honnête homme. Le maréchal de Villars aima les spectacles jusqu’à l’âge de quatre-vingts ans : faites-en autant, monseigneur ; et que l’héroïsme que vous voyez à Versailles de quelque côté que vous tourniez les yeux, ne vous fasse pas pégliger les grands hommes de l’antiquité.”
Les deux Suisses, plus suisses que jamais, vous renouvellent leurs hommages. Vous connaissez le très tendre respect du Suisse V.
Demande de documents pour 1* « Histoire de Pierre le Grand ».
A M. LE COMTE DE SciIOUVALOW,
Chambellan 1 de V Impératrice de Russie , à Moscou .
Aux Délices, 24 juin 1757.
Monsieur, j’ai reçu les cartes que Votre Excellence a eu la bonté de m’envoyer. Vous prévenez mes désirs en me facilitant les moyens d’écrire une histoire de Pierre le Grand et de faire connaître l’Empire russe. La lettre dont vous m’honorez redouble mon zèle. La manière dont vous parlez notre langue me fait croire que je travaillerai pour mes compatriotes, en travaillant pour vous et pour votre cour. Je ne doute pas que Sa Majesté l’Impératrice n’agrée
(1) L’impératrice de Russie était Élisabeth, fille de Pierre le Grand, qui avait été portée sur le trône par une révolution de Palais, en 1741. Elle régna jusqu’à sa mort, en 1762- Le comte Pierre de Schouvalow avait pris une part importante à l’élévation d’Élisabeth et jouit auprès d’elle d’une grande faveur. Son fils, Ivan de Schouvalow, auquel écrit ici Voltaire, était né en 1727 et mourut en 179S. Il fournissait à Voltaire des matériaux pour écrire V Histoire de Pierre le Grand, dont le tome I* parut en 1760 et le second en 1763.
DU BERLIN A FIvKXUV
et n’encourage le dessein que vous avez formé pour la gloire de son père. I
Je vois avec satisfaction, monsieur, que vous jugez comme moi que ce n’est pas assez d’écrire les actions et les entreprises en tout genre de Pierre le Grand, lesquelles pour la plupart sont connues : l’esprit éclairé qui règne aujourd’hui dans les principales , nations de l’Europe demande qu’on approfondisse ce que les historiens effleuraient autrefois à peine.
On veut savoir de combien une nation s’est accrue ; quelle était sa population avant l’époque dont on parle ; quel est, depuis cette époque, le nombre des troupes régulières qu’elle entretenait et celui qu’elle entretient; quel a été son commerce, et comment il s'est étendu; quels arts sont nés dans le pays; quels arts y ont été appelés d’ailleurs, et s’y sont perfectionnés ; quel était à peu près le revenu ordinaire de l’Etat et à quoi il monte aujourd’hui; quelle a été1 la naissance et le progrès de la marine ; quelle est la proportion du nombre des nobles avec celui des ecclésiastiques et des moines, et quelle est celle de ceux-ci avec les cultivateurs, etc.
On a des notions assez exactes de toutes ces parties qui composent l’État en France, enAngleterre, en Allemagne, en Espagne; mais un tel tableau de la Russie ^serait bien plus intéressant, parce qu’il serait plus nouveau, parce qu’il ferait connaître une monarchie dont les autres nations n’ont pas des idées bien justes, parce qu’enfîn ces détails pourraient servir à rendre Pierre le Grand, l’impépératrice sa fille et vôtre nation, et votre gouvernement, plus respectables. La réputation a toujours été comptée parmi les forces véritables des royaumes. Je suis bien loin de me flatter d’ajouter à cette réputation : ce sera vous, monsieur, qui ferez tout en m’envoyant les mémoires que vous voulez bien me faire espérer, et je ne serai que l’instrument dont vous vous servirez pour travailler à la gloire d’un grand homme et d’un grand empire.
(1) Quelle a été. V. Notes gramm., p. 987, V, iv.
VOLTAIRE
Je vous avoue, monsieur, que les médailles sont de trop. Je suis confus de votre générosité et je ne sais comment m’y prendre pour vous en témoigner ma reconnaissance. Je sens tout le prix de votre présent, mais un présent non moins cher sera celui des mémoires qui mè mettront nécessairement en état de travailler à un ouvrage qui sera le vôtre.
Intérêt de Voltaire pour un enfant pauvre.
À M. Tronchin de Laon.
Aux Délices, 29 juillet 1757.
J’ai une grâce à vous demander; c’est pour les Pichons. Ces Pichons sont une race de femmes de chambre et de domestiques, transplantée à Paris par Mme Denis et consorts. Un Pichon vient de mourir à Paris et laisse de petits Pichons. J’ai dit qu’on m’envoyât un Pichon de dix ans pour l’élever ; aussitôt un Pichon est parti pour Lyon. Ce pauvre petit arrive je ne sais comment ; il est à la garde de Dieu. Je vous' prie de le prendre sous la vôtre. Cet enfant est ou va être transporté de Paris à Lyon par le coche ou par la charrette. Comment le savoir ? où le trouver ? J’apprends par un Pichon des Délices que ce petit est au panier 1 2 de la diligence. Pour Dieu, daignez vous en informer; envoyez-le nous de panier en panier; vous ferez une bonne œuvre. J’aime mieux élever un Pichon que servir un roi, fût-ce le roi des Vandales 3.
Vous savez la prise de Gabel et du beau régiment le vieux Wurtemberg à parements noirs; plus, cinq cents housards prisonniers. Si on prend Gôrlitz, qui est au delà de Gabel, on est en Silésie. Cependant l’ennemi 4
(1) Banquier à Lyon, frère du conseiller d’Ètat de Genève et parent du célèbre médecin.
(2) Il s’agit d'une caisse d’osier, attachée devant ou derrière le coche et où l’on mettait des colis, quelquefois même des voyageurs.
(3) C’est-à-dire le roi de Prusse.
(4) « L’ennemi » désigne Frédéric, momentanément battu par les Autrichiens et leurs alliés français et russes.
DE BERLIN A FERNEV
est toujours en Bohème. On se livre dans Vienne à une joie folle; on chante les chansons du Pont-Neuf1 sur le roi de Prusse,
Réflexions sur la brièveté de la vie.
À M. Palissot 2.
Au Chêne, à Lausanne, 29 octobre 1757.
La mort de ce pauvre petit Patu me louche bien sensiblement, monsieur. Son goût pour les arts et la candeur de ses mœurs me l’avaient rendu très cher. Je ne vois point mourir de jeune homme sans accuser la nature ; mais, jeune ou vieux, nous n’avons presque qu’un moment, et ce moment si court, à quoi est-il employé? J’ai perdu le temps de mon existence à composer un énorme fatras, dont la moitié n’aurait jamais dû voir le jour. Si dans l’autre moitié, il y a quelque chose qui vous amuse, c’est au moins une consolation pour moi. Mais croyezmoi, tout cela est bien vain, bien inutile pour le bonheur. Ma santé n’est pas trop bonne : vous vous en apercevrez à la tristesse de mes réflexions. Cependant je m’occupe avec Mme Denis à embellir mes retraites auprès de Genève et de Lausanne. Si jamais vous faites un nouveau voyage vers le Rhône, vous savez que sa source est sous mes fenêtres. Je serais charmé de vous voir encore et de philosopher avec vous. Conservez voire souvenir au Suisse Y. «
(1) On appelait Chanson du Po)it-Neuf ou simplement Pont-Neuf-, toute chanson populaire sur un air connu.
(2) Littérateur (1730-1814), célèbre surtout par sa comédie des Philosophes, qu’il donna en 1760 (V. p. 819). Il a aussi laissé un commentaire de Corneille, où il a pris le contrepied des remarques de Voltaire- (V. son portrait, p. 821).
VOLTAtRE
Voltaire combat les projets de suicide de Frédéric II.
À Frédéric II, roi du Prusse l.
Octobre 1757.
Sire, voire Epître d’Erfurt2 est pleine de morceaux admirables et touchants. Il y aura toujours de très belles choses dans ce que vous ferez et dans ce que vous écrirez. Souffrez que je vous dise ce que j’ai écrit à Son Altesse Royale votj^e digne sœur 3, que cette Épître fera verser des larmes, si vous n’y parlez pas des vôtres. Mais il ne s’agit pas ici de discuter av#c Votre Majesté ce qui peut perfectionner ce monument d’une grande âme et d’un grand génie; il s’agit de vous et de l’intérêt de toute la saine partie du genre humain, que la philosophie attache â votre gloire et à votre conservation 4.
Vous voulez mourir;* je ne vous parle pas ici de l’horreur douloureuse que ce dessein m’inspire. Je vous conjure de soupçonner au moins que, du haut rang où vous êtes, vous ne pouvez guère voir quelle est l’opinion des hommes, quel est l’esprit du temps. Comme roi, on 11e vous le dit pas ; comme philosophe et comme grand homme, vous 11e voyez que les exemples des grands
(1) Voltaire s'était, depuis le mois de février 1750, réconcilié avec Frédéric. Il avait même essayé de négocier la paix entre le roi de Prusse et la France, en se servant en particulier de son crédit auprès du duc de Richelieu. Voilà pourquoi il se comparait à Ginéas, prêchant la paix à Pyrrhus. On connaît l’anecdote de Pyrrhus, et de Ginéas, racontée par Plutarque et traduite par Boileau (V. lettre suivante).
(2) Battu par les Autrichiens à Kollin, abandonné par les Anglais (capitulation de Glosterseven), menacé par la France, l'Autriche, la Russie, la Saxe, Frédéric put se croire perdu. Il écrivit d'Erfurt en Saxe (23 septembre) au marquis d’Argens, son ami, une Iipître, où il se représentait comme résolu au suicide.
Pour moi, menacé du naufrage,
Je dois, en affrontant l’orage, v Penser, vivre et mourir en roi.
(3) Wilhelmine, margrave de Bayreuth.
(4) Mot caractéristique : Si Frédéric disparaissait, que deviendrait la philosophie ?
DE BERL f N A FERNEY
hommes de l’antiquité i. Vous aimez la gloire, vous la mettez aujourd’hui à mourir d’une manière que les autres hommes choisissent rarement, et qu’aucun des souverains de l’Europe n’a jamais imaginée, depuis la chute de l’empire romain. Mais, hélas ! Sire, en aimant tant la gloire, comment pouvez-vous vous obstiner à un projet qui vous la fera perdre? Je vous ai déjà représenté la douleur de vos amis, le triomphe de vos pnnemis, et les insultes d’un certain genre d’hommes, qui mettra lâchement son devoir à flétrir une action généreuse 2.
J’ajoute, car voici le temps de tout dire, que personne ne vous regardera comme le martyr de la liberté. Il faut se rendre justice; vous savez dans combien de cours on s’opiniâtre à regarder votre rentrée en Saxe comme une infraction du droit des gens3. Que dira-t-on dans ces cours ? que vous avez vengé sur vous-même cette invasion ; que vous n’avez pu résister au chagrin de ne pas donner la loi. On vous accusera d’un désespoir prématuré, quand on saura que vous avez pris cette résolution funeste dans Erfurt, quand vous étiez encore maître de la Silésie et de la Saxe. On commentera votre Épître d’Erfurt, on en fera une critique injurieuse; on sera injuste, mais votre nom en souffrira.
Tout ce que je représente à Votre Majesté est la vérité même. Celui que j’ai appelé le Salomon du Nord s’en dit davantage dans le fond de son cœur.
Il sent qu’en effet, s’il prend ce funeste parti, il y cherche un honneur dont pourtant il ne jouira pas. Il sent qu’il ne veut pas être humilié par des ennemis personnels; il entre donc dans ce triste parti de l’amourpropre, du désespoir. Écoutez contre ces sentiments votre
(1) On lit dans YEpitre d’Erfurt :
« Vous, de la liberté héros que je révère,
O mânes de Caton, ô mânes de Brutus,
Votre illustre exemple m’éclaire... »
(2) Les chrétiens réprouvent le suicide, tant admiré des païens.
(3) Frédéric s’était jeté sur la Saxe avant la déclaration de guerre (septembre 1756). Prenant ainsi au dépourvu l’armée saxonne, il en avait grossi la sienne.
VOLTAIRE
raison supérieure; elle vous dit que vous n’ètes point humilié et que vous ne pouvez l’être; elle vous dit qu’étant homme comme un autre, il vous restera (quelque chose qui arrive) tout ce qui peut rendre les autres hommes heureux : biens, dignités, amis. Un homme qui n’est que roi peut se croire très infortuné quand il perd des États ; mais un philosophe peut se passer d’États. Encore, sans que je me mêle en aucune façon de politique, je ne peux croire qu’il ne vous en restera pas assez pour être toujours un souverain considérable. Si vous aimiez mieux mépriser toute grandeur, comme ont fait Charles-Quint, la reine Christine, le roi Casimir 1 et tant d’autres, vous soutiendriez ce personnage mieux qu’eux tous et ce serait pour vous une grandeur nouvelle. Enfin, tous les partis peuvent convenir, hors le parti odieux et déplorable que vous voulez prendre 2. Serait-ce la peine d’être philosophe, si vous ne saviez pas vivre en homme privé, ou si, en demeurant souverain, vous ne saviez pas supporter l’adversité ?
Je n’ai d’intérêt dans tout ce que je dis que le bien public et le vôtre. Je suis bientôt dans ma soixante et cinquième année, je suis né infirme ; je n’ai qu’un moment à vivre; j’ai été bien malheureux, vous le savez ; mais je mourrais heureux, si je vous laissais sur la terre mettant en pratique ce que vous avez si souvent écrit.
(1) On sait que Charles-Quint, à l’âge de cinquante-six ans, abdiqua et se retira au monastère de Saint-Just (1556), deux ans avant sa mort. Christine de Suède renonça au trône en 1654, à l’âge de 28 ans, et alla se fixer à Rome, où elle mourut en 1689. Jean Casimir, roi de Pologne de 1648 à 1667, passa ses dernières années en France, à l’abbaye de Saint-Germain-des-Prés. ILmourut en 1672.
(2) Frédéric prit le parti le plus énergique, celui de vaincre ses ennemis. Il battit les Français à Rosbach (5 novembre 1757) et les Autrichiens à Lissa (5 décembre). Voltaire — et il ne fut pas le seul en France — applaudit à la victoire du roi de Prusse à Rosbach.
DK BERLIN A FERNEY
Pyrrhus et Cinéas. — Description du panorama de Monrion*
A M. Darget 4.
A Lausanne, 8 janvier 1758.
Vous me demandez, mon cher et ancien compagnon de Potsdam, comment Cinéas s’est raccommodé avec Pyrrhus 1 2. C’est premièrement que Pyrrhus fit un opéra de ma tragédie de Mérope et me l’envoya ; c’est qu’ensuitc il eut la bonté de m'offrir sa clef3 4, qui n’est pas celle du Paradis, et toutes ses faveurs qui ne conviennent plus à mon âge; c’est qu'une de ses sœurs4, qui m’a toujours conservé ses bontés, a été le lien de ce petit commerce qui se renouvelle quelquefois entre 4e héros-poètc-philosopheguerrier-malin-singulier-brillant-fier-modeste, etc., et le Suisse Cinéas retiré du monde. Vous devriez bien venir faire quelque tour dans nos retraites, soit de Lausanne, soit des Délices; nos conversations pourraient être amusantes. Il n’y a point de plus bel aspect dans le monde que celui de ma maison de Lausanne. Figurez-vous quinze croisées de face en cintre, un canal de douze grandes lieueS de long que l’œil enfile d’un côté, et un autre de quatre ou cinq lieues, une terrasse qui domine sur cent jardins, ce même lac qui présente un vaste miroir au bout de ces jardins, les campagnes de la Savoie au delà du lac, couronnées des Alpes qui s’élèvent jusqu’au ciel en amphithéâtre; enfin, une maison où je ne suis incommodé que des mouches au milieu des plus rigoureux hivers.
Mme Denis l’a ornée avec le goût d’une Parisienne. Nous y faisons beaucoup meilleure chère que Pyrrhus; mais il faudrait un estomac : c’est un point sans lequel il
(1) Secrétaire de M. de Valori auprès du roi de Prusse, puis lecteur et secrétaire du roi de Prusse jusqu’en 1752, époque où il avait quitté Berlin au grand regret de Voltaire, qui l’appréciait beaucoup. Il était alors sous-directeur de l’École militaire.
(2) V. p. 602, note 1.
(3) 11 rendit à Voltaire ça clef de chambellan en février 1756\
(4) La margrave de Bayreuth.
VOLT A IRE
est difficile aux Pyrrhus et aux Cinéas d’ètre heureux. Nous répétâmes hier une tragédie; si vous voulez un rôle, vous n’avez qu’à venir. C’est ainsi que nous oublions les querelles des rois, et celles des gens de lettres, les unes affreuses, les autres ridicules. /
On nous a donné la nouvelle prématurée d’une bataille entre M. le maréchal de Richelieu et M. le prince de Brunswick l. 11 est vrai que j’ai gagné aux échecs une cinquantaine de pistoles à ce prince ; mais on peut perdre aux échecs et gagner à un jeu où l’on a pour seconds trente mille baïonnettes. Je conviens avec vous que le roi de Prusse a la vue basse et la tête vive ; mais il a le premier des talents au jeu qu’il joue, la célérité. Le fonds de son armée a été discipliné pendant plus de quarante ans. Songez comment doivent combattre des machines régulières, vigoureuses, aguerries, qui voient leur roi tous les jours, qui sont connues de lui, et qu’il exhorte, chapeau bas, à faire leur devoir. Souvenez-vous comme ces drôleslà font le pas de côté et le pas redoublé ; comme ils escamotent les cartouches en chargeant, comme ils tirent six à sept coups par minute. Enfin, leur maître croyait tout perdu, il y a trois mois; il voulait mourir2, il me faisait ses adieux en vers et en prose; et le voilà qui, par s# célérité et par la discipline de ses soldats, gagne deux grandes batailles 3 en un mois, court aux Français, vole aux Autrichiens, reprend Breslau, a plus de quarante mille prisonniers, et fait des épigrammes. Nous verrons comment finira cette sanglante tragédie, si vive et si compliquée. Heureux qui regarde d’un œil tranquille tous ces grands événements du meilleur des mondes possibles ! Je vous embrasse bien tendrement, et j’ai une terrible envie de vous voir. Le Suisse Y.
(1) Ferdinand de Brunswick (1721-1792), habile général au service de Frédéric. Il commandait l’armée hanovrienne ; quant à Richelieu, il venait d’être rappelé en France.
(2) Voir la lettre précédente.
(3) Rosbach et Lissa.