LA H EN II LAD E
Déjà des assassins la nombreuse cohorte Du salon qui l’enferme allait briser la porte ;
Il leur ouvre lui-même et se monlre à leurs yeux Avec cet œil serein, ce front majestueux,
Tel que, dans les combats, maître de son courage, 205 Tranquille, il arrêtait ou pressait le carnage.
A cet air vénérable, à cet auguste aspect,
Les meurtriers surpris sont saisis de respect;
Une force inconnue a suspendu leur rage.
« Compagnons, leur dit-il, achevez votre ouvrage, 2)0 Et de mon sang glacé souillez ces cheveux blancs Que le sort des combats respecta quarante ans ;
Frappez, ne craignez rien: Colign>~vous pardonne;
Ma vie est peu de chose, et je vous l’abandonne...
J’eusse aimé mieux la perdre en combattant pour vous... » Ces tigres, à ces mots, tombent à ses genoux : [215
L’un, saisi d’épouvante, abandonne ses armes;
L’autre embrasse ses pieds, qu’il trempe de ses larmes;
Et de ses assassins ce grand homme entouré Semblait un roi puissant par son peuple adoré. 220
Besme *, qui dans la cour attendait sa victime,
Monte, accourt, indigné qu’on diffère son crime ;
Des assassins trop lents il veut hâter les coups :
Aux pieds de ce héros il les voit trembler tous.
A cet objet touchant lui seul est inflexible ; 225
Lui seul, à la pitié toujours inaccessible,
Aurait cru faire un crime et trahir Médicis,
Si du moindre remords il se sentait surpris.
A travers les soldats, il court d’un pas rapide :
Coligny l’attendait d’un visage intrépide. 230
Et bientôt dans le flanc ce monstre furieux Lui plonge son épée, en détournant les yeux,
De peur que d’un coup d’œil cet auguste visage Ne fit trembler son bras, et glaçât son courage.
(1) Ce personnage, dont le vrai nom était Danowitz, était appelé ainsi parce qu'il était originaire de la Bohême. Élevé dans la maison des Guises, il eut la principale part au meurtre de Coligny, dont il jeta le corps par une fenêtre.
VOLTAIRE
Du plus grand des Français tel fut le triste sort. 235 On l’insulte, on l’outrage encore après sa mort.
Son corps, percé de coups, privé de sépulture,
Des oiseaux dévorants fut l’indigne pâture ;
Et l’on porta sa tète aux pieds de Médicis,
Conquête digne d’elle, et digne de son fils. 240
Médicis la reçut avec indifférence,
Sans paraître jouir du fruit de sa vengeance,
Sans remords, sans plaisir, maîtresse de ses sens,
Et comme accoutumée à de pareils présents.
(Ch. II, v. 173-244.)
Arrogance d’Henri de Guise.
Journée des Barricades.
Ce malheureux combat 1 2 ne fît qu’approfondir 225
L’abîme dont Valois voulait en vain sortir,
11 fut plus méprisé, quand on vit sa disgrâce ;
Paris fut moins soumis, la Ligue eut plus d’audace ;
Et la gloire de Guise, aigrissant ses douleurs,
Ainsi que ses affronts redoubla ses malheurs.
Guise dans Vimory 2, d’une main plus heureuse,
Vengea sur les Germains la perte de Joyeuse ;
Accabla, dans Auneau, mes alliés surpris;
Et couvert de lauriers, se montra dans Paris.
Ce vainqueur y parut comme un dieu tutélaire.
Valois vit triompher son superbe adversaire,
Qui, toujours insultant à ce prince abattu,
Semblait l’avoir servi moins que l’avoir vaincu.
La honte irrite enfin le plus faible courage : L’insensible Valois ressentit cet outrage;
Il voulut, d’un sujet réprimant la fierté,
Essayer dans Paris sa faible autorité.
(1) Henri de Navarre vient de raconter à Élisabeth la bataille de Coutras, dans laquelle il vainquit Joyeuse. (1587.)
(2) Village situé près de Montargis, où Henri de Guise battit, en 1587, les reîtres venus au secou/s des protestants français.
LA HENRIADE
Il n’en était plus temps ; la tendresse et la crainte,
Pour lui dans tous les cœurs était alors éteinte :
Son peuple audacieux, prompt à se mutiner, 245
Le prit pour un tyran, dès qu’il voulut régner.
On s’assemble, on conspire, on répand les alarmes;
Tout bourgeois est soldat, tout Paris est en armes :
Mille remparts naissants qu’un instant a formés.
Menacent de Valois les gardes enfermés. 250
Guise, tranquille et fier au milieu de l’orage,
Précipitait du peuple ou retenait la rage,
De la sédition gouvernait les ressorts ;
Et faisait, à son gré, mouvoir ce vaste corps.
Tout le peuple au palais courait avec furie : 255
Si Guise eût dit un mot, Valois était sans vie ;
Mais, lorsque d’un coup d’œil il pouvait l’accabler,
11 parut satisfait de l’avoir fait trembler;
Et, des mutins lui-même arrêtant la poursuite,
Lui laissa, par pitié, le pouvoir de la fuite. 260
Enfin Guise attenta, quel que fût son projet,
Trop peu pour un tyran, mais trop pour un sujet. Quiconque a pu forcer son monarque à le craindre,
A tout à redouter, s’il ne veut tout enfreindre.
(Ch. III, v. 225-264.)
Henri de Navarre obtient d’Élisabeth un petit corps de troupes 1 qui vient combattre en France sous les ordres de Sussex. Pendant l’absence d’Henri, le roi n’osait rien entreprendre. Les ligueurs s’enhardissaient et le chevalier d’Aumale était sur le point d’enlever le camp royal. Le retour d’Henri est presque un coup de théâtre.
« Il combat, on le suit; il change les destins. » (Ch. IV.)
Alors la Discorde intervient, sauve le chevalier d’Aumale qui allait périr, encourage Mayenne, qui sent ses partisans fléchir, puis vole à Rome, où Sixte Quint est assis sur le trône des Césars. A l’abri du siège pontifical régnait la Politique, regrettant l’époque où elle faisait et défaisait les rois. La Discorde et la Politique, se concertant, surprennent l’humble Religion, qui vit ignorante du monde dans ses cloîtres; la Politique s’insinue dans la Sorbonne, qui se soulève contre le roi et rend un décret contre lui. La Discorde enrégimente
(1) « Mille jeunes Anglais », dit Voltaire dans ses vers. Cinq mille, comme il le dit en note.
VOLTAIRE
les moines, et Ion voit défiler les fameuses processions de la Ligue l.
Les Processions de la Ligue.
Le monstre 2, au même instant, donne à tous le signal, 345 Tous sont empoisonnés de son venin fatal;
Il conduit dans Paris leur marche solennelle ;
L’étendard de la croix flottait au milieu d’elle.
Ils chantent; et leurs cris, dévots et furieux,
Semblent à leur révolte associer les cieux. 350
On les entend mêler, dans leurs vœux fanatiques,
Les imprécations aux prières publiques.
Prêtres audacieux, imbéciles soldats,
Du sabre et de l’épée ils ont chargé leurs bras ;
Une lourde cuirasse a couvert leur cilice. 355
Dans les murs de Paris cette infâme 3 milice Suit, au milieu des flots d’un peuple impétueux,
Le Dieu, ce Dieu de paix qu’on porte devant eux.
(Ch. IV, v. 345-358.)
La Discorde choisit seize séditieux qui gouvernent despotiquement en son nom :
« Nés dans l’obscurité, nourris dans la bassesse,
Leur haine pour les rois leur tient lieu deDoblesse. »
Irrités de la ferme attitude du Parlement, ils essaient d’abord de l’intimider, puis ne pouvant l’ébranler, ils font enfermer à la Bastille les principaux membres de ce corps, quelques-uqs même sont exécutés;'*-
Le chant V est consacré à Jacques Clément et à l’assassinat d’Henri III. La Discorde intervient encore et va aux Enfers chercher le Fanatisme, qui, empruntant les traits du duc de Guise, apparaît au jeune moine Clément, l’excite à venger l’Eglise sur le roi et lui donne une épée.
(1) Comme Voltaire le dit en note, elles n’eurent lieu qu’après la mort d’Henri III.
(2) « Le monstre », c’est la Discorde.
(3) Que Voltaire accuse leur fanatisme, cela se comprend. Mais pourquoi les traiter d'infâme milice ?
LA HENRI ADE
Jacques Clément.
Trop aisément trompé, le jeune solitaire Des intérêts des cieux se crut dépositaire. 170
Il baise avec respect ce funeste présent;
Il implore à genoux le bras du Tout-Puissant;
Et, plein du monstre affreux 1 dont la fureur le guide, D’un air sanctifié s’apprête au parricide.
Combien le cœur de l’homme est soumis à l’erreur ! 175 Clément goûtait alors un paisible bonheur :
Il était animé de cette confiance
Qui dans le cœur des saints affermit l’innocence :
Sa tranquille fureur marche les yeux baissés ;
Ses sacrilèges vœux 2 au ciel sont adressés ; 180
Son front de la vertu porte l’empreinte austère ;
Et son fer parricide est caché sous sa haire.
Il marche : ses amis, instruits de son dessein,
Et de fleurs sous ses pas parfumant son chemin,
Remplis d’un saint respect, aux portes le conduisent, 185 Bénissent son dessein, l’encouragent, l’instruisent,
Placent déjà son nom parmi les noms sacrés Dans les fastes de Rome à jamais révérés,
Le nomment à grands cris le vengeur de la France Et, l’encens à la main, l’invoquent par avance. 190
C’est avec moins d’ardeur, avec moins de transport,
Que les premiers chrétiens, avides de la mort,
Intrépides soutiens de la foi de leurs pères,
Au martyre autrefois accompagnaient leurs frères, Enviaient les douceurs de leur heureux trépas, 195
Et baisaient, en pleurant, les traces de leurs pas.
Le fanatique aveugle, et le chrétien sincère,
Ont porté trop souvent le même caractère ;
(1) Le fanatisme, personnifié par le poète et qui est entré dans le cœur de Jacques Clément.
(2) « On ne put douter qu'il n’y eût de la bonne foi dans son crime; c’est pourquoi on a pris le parti de le représenter plutôt comme un esprit faible, séduit par sa simplicité, que comme un scélérat déterminé par son mauvais penchant. » (Voltaire.)
Voltaire.
VOLTAIRE
Ils ont même courage, ils ont mêmes désirs.
Le crime a ses héros, Terreur a ses martyrs. v. 200
Du vrai zèle et du faux vains juges que nous sommes1 ! Souvent des scélérats ressemblent aux grands hommes.
(Ch. Y, v. 169-202.)
Mort d’Henri III.
Jacques Clément arrive au camp d’Henri III et calme les soupçons par son attitude. Introduit devant Je roi, il prétend lui remettre une lettre du président Harjay, alors eufermé à la Bastille par les Seize pour son dévouement au trône.
Valois reçoit la lettre avec empressement.
11 bénissait les cieux d’un si prompt changement :
« Quand pourrai-je, dit-il, au gré de ma justice, Récompenser ton zèle, et payer ton service? »
En lui disant ces mots il lui tendait les bras : 315
Le monstre au même instant tire son coutelas,
L’en frappe, et dans le flanc l’enfonce avec furie.
Le sang coule ; ou s’étonne, on s’avance, on s’écrie :
Mille bras sont levés pour punir l’assassin :
Lui, sans baisser les yeux, les voit avec dédain; 320
Fier de son parricide, et quitte envers la France,
11 attend à genoux la mort pour récompense :
De la France et de Rome il croit être l’appui;
11 pense voir les cieux qui s’entr’ouvrent pour lui ;
Et, demandant à Dieu la palme du martyre, 325
Il bénit,' en tombant, les coups dont il expire. Aveuglement terrible, affreuse illusion,
Digne à la fois d’horreur et de compassiôn,
Et de la mort du roi moins coupable peut-être
Que ces lâches docteurs, ennemis de leur maître; 330
Dont la voix, répandant un funeste poison,
D’un faible solitaire égara la raison !
(Ch. V, v. 311-332.)
(1) Voltaire se montre indulgent pour Jacques Clément.-Il est vrai que son jugement n’en retombe que plus sévèrement sur le « fanatisme » en général, et s’il compare Jacques Clément aux premiers chrétiens, sa « philosophie » n’y gagne-t-elle pas de rabaisser beaucoup ceux-ci?
LA HENRTADE
Après la mort d’Henri III, les États généraux, appelés États de la Ligue, sè réunissent pour choisir un roi l 2 3. Un parti puissant porte au trône Mayenne. Potier de. Blancmesnil se lève et prononce contre l’usurpateur un vigoureux discours®. Cependant. Henti de Navarre attaque Paris s. A grand renfort de périphrases, Voltaire décrit les effets de l’artillerie et même des mines. Au milieu de tous ces dangers Henri fait éclater sa valeur brillante, avec laquelle contraste le courage froid et stoïque de Duplessis-Mornay.
Duplessis-Mornay.
Incapable à la fois de crainte et de fureur,
Sourd au bruit des canons, calme au sein de l’horreur, D’un œil ferme et stoïque il regarde la guerre Comme un fléau du ciel, affreux, mais nécessaire.
Il marche en philosophe où l’honneur le conduit, Condamne les combats, plaint son maître et le suit.
(Ch. vi, v. 221-226.)
La bataille sous les murs de Paris.
L’assaut est donné, un combat corps à corps se livre.
On saisit, on reprend, par un contraire effort,
Ce rempart teint de sahg, théâtre de la mort.
Dans ses fatales mains la victoire incertaine Tient encor, près des lis, l’étendard de Lorraine.
Les assiégeants surpris sont partout renversés,
Cent fois victorieux, et cent fois terrassés ;
Pareils à l’océan, poussé par les orages,
Qui couvre, à chaque instant, et qui fuit ses rivages.
(Ch. YI , v. 253-260.)
(1) Voltaire commet ici sciemment un grave anachronisme. Il anticipe de quatre ans sur les événements, en plaçant aussitôt après la mort d’Henri III les Etats, qui n’eurent lieu qu’en 1593.
(2) L’auteur exprime visiblement son sentiment par la bouche de Potier.
(3) « Selon la vérité de l’histoire, avoue Voltaire, Henri le Grand assiégea Paris quelque temps avant la bataille d’Ivry, en 1599, au mois d’avril. Le duc de Parme lui en fit lever le siège au mois de septembre... On a supprimé l’arrivée du duc de Parme et le prétendu règne de Charles, cardinal de Bourbon..., le duc de Parme, parce qu’il était trop grand, et le Gardinal de Bourbon, parce qu’il était trop petit, »
VOLTAIRE
Apparition de saint Louis à Henri IV.
Déjà Henri, maître des faubourgs, allait entrer dans la ville, quand il est arrêté par une apparition. *
Alors il entendit ces mots pleins de douceur :
« Je suis cet heureux roi que la France révère, 340
Le père des Bourbons, ton protecteur, ton père';
Ce Louis qui jadis combattit comme toi, |
Ce Louis dont ton cœur a négligé la foi,
Ce Louis qui te plaint, qui t’admire, et qui t’aime.
Dieu sur ton trône un jour te conduira lui-même; 345 Dans Paris, ô mon fils, tu rentreras vainqueur1.
Pour prix de ta clémence, et non de ta valeur :
C’est Dieu qui t’en instruit, et c’est Dieu qui m’envoie. » Le héros, à ces mots, verse des pleurs de joie.
La paix a dans son cœur étouffé son courroux : 350
Il s’écrie, il soupire, il adore à genoux.
D’une divine horreur son âme est pénétrée :
Trois fois il tend les bras à cette ombre sacrée;
Trois fois son père échappe à ses embrassements,
Tel qu’un léger nuage écarté par les vents. 355
(Ch. VI, v. 339-355.)
Le chant suivant (chant VII), un des plus intéressants du poème, est une transposition de la descente d’Enée aux Enfers. Saint Louis envoie à Henri de Navarre le Sommeil et ^Espérance, puis il l’emmène en esprit dans le ciel, par-delà les soleils de l’univers visible, jusqu’au pied du trône de Dieu. Là sont rassemblés les hommes de toutes les races et de toutes les religions et Henri se demande un instant avec inquiétude comment Dieu peut traiter ceux qui n’ont pas connu la loi des chrétiens. Mais il se rassure en pensant que Dieu les juge seulement d’après la loi naturelle. L’Eternel, d’ailleurs, fait entendre, sa voix pour défendre à Henri de Navarre de raisonner et de vouloir sonder les mystères.
Le roi emporté dans l’espace, voitles portes de l’Enfer, auprès desquelles se tiennent tous les Vices, et ceux-ci s’étonnent à l’aspect de Henri : ils ne l’ont jamais vu. Dans l’Enfer, le héros aperçoit Jacques Clément2, puis les mauvais rois, les ministres prévaricateurs. Il
(1) Voir p. 69, la gravure où l’artiste a d’ailleurs substitué un ange au roi saint Louis.
(2) Il semble que Voltaire ne soit pas conséquent avec lui-même, en « damnant » un homme qu’il a montré agissant de bonne foi et plus à plaindre que coupable.
imirus
Uuv*t tnv.
Dans Paris, o mon Fil « # tü rentreras vamtjuenr Pour prix de ta elemenee /et non de ta valeur .
Figure de Eisen pour le 6e chant de la Henriade (édition de 1770).
VOLTAIRE
verse des larmes sur les supplices des damnés. Saint Louis le console et lui montre lé séjour des bons rois et des héros.
Mais la partie la plus curieuse de ce chant est celle qui est consacrée à la description du Palais des Destins. Là se trouvent « lesjportraits des humains qui doivent naître un jour ». C'est grâce à cette fiction que, dans une évocation renouvelée de YEnéide , défilent devant Henri de Navarre les principaux personnages de l Histoire de France aux dix-septième et dix-huitième siècles.
C’est, en vers, comme une première idée du Siècle de Louis XIV.
Les grands hommes du XVIIe siècle.
Voici d'abord Louis XIII :
Approchons-nous : le ciel té permet de connaître Les rois et les hé^os qui de toi doivent naître.
Le premier qui paraît, c’est ton auguste fils :
Il soutiendra longtemps la gloire de nos lis,
Triomphateur heureux du Belge et de Tibère; 325
Mais il n’égalera ni son fds ni son père.
Puis Richelieu et Mazarin :
Henri, dans ce moment, voit sur des fleurs de lis Deux mortels orgueilleux auprès du trône assis :
Ils tiennent sous leurs pieds tout un peuple à là chaîne ; Tous deux sont revètüs de la pourpre romaine ; 330
Tous deiix sont entourés de gardés, de soldats :
Il les prend pour des rois... « Vous ne voiis trompez pas; Ils le sont, dit Louis, sans en avpir le titre;
Du prince et de l’Etat l’un et l’autre est l’arbitre. Richelieu, Mazarin, ministres immortels, 335
Jusqu’au trône élevés de l’ombre des autels,
Enfants de la Fortune et de la Politique,
Marcheront à grands pas au pouvoir despotique. Richelieu, grand, sublime, implacable ennemi;
Mazarin, souple, adroit, et dangereux ami; 340
L’un fuyant avec art et cédant à l’orage,
L’autre aux flols irrités opposant son courage :
Des princes de mon sang ennemis déclarés;*
Tous deux haïs du peuple et tous deux admirés ;
LA HENRIADE
Enfin, par leurs efforts, ou par leur industrie, 345
Utiles à leurs rois, cruels à la patrie U »
Couplet sur Colbert :
« O toi, moins puissant qu’eux, moins vaste en tes desseins Toi, dans le second rang, le premier des humains, Colbert, c’est sur tes pas que Fheureuse abondance,
Fille de tes travaux, vient enrichir la France. 350
Bienfaiteur de ce peuple ardent à t’outrager,
En le rendant heureux, tu sauras t’en venger;
Semblable à ce héros, confident de Dieu même,
Qui nourrit les Hébreux pour prix de leur blasphème. »
Louis XIV :
— « Ciel ! quel pompeux amas d’esclaves à genoux 355 Est aux pieds de ce roi qui les fait trembler tous !
Quels honneurs ! quels respects ! jamais roi dans la France N’accoutuma son peuple à tant d’obéissance.
Je le vois, comme vous, par la gloire animé
Mieux obéi, plus craint, peut-être moins aimé. 300
Je le vois éprouvant des fortunes diverses,
Trop fier dans ses succès, mais ferme en ses traverses ;
De vingt peuples ligués bravant seul tout l’effort, Admirable en sa vie et plus grand dans sa mort.
Enthousiasme du poète pour le siècle de Louis XIV :
Siècle heureux de Louis, siècle que la nature 365
De ses plus beaux présents doit combler sans mesure,
C’est toi qui dans la France amènes les beaux-arts;
Sur toi tout l’avenir va porter ses regards ;
Les muses à jamais -y fixent leur empire;
La toile est animée, et le marbre respire. 370
Quels sages, rassemblés dans ces augustes lieux,
Mesurent l’univers, et lisent dans les cieux ;
(1) U est bien difficile d’admettre que Richelieu et Mazarin aient été cruels à la patrie , si glorieusement servie par eux, et qu’ils se soient montrés ennemis déclarés des rois, leurs maîtres.
VOLTAIRE
Et, dans la nuit obscure apportant la lumière,
Sondent les profondeurs de la nature entière ?
L’erreur présomptueuse à leur aspect s’enfuit, 375
Et vers la vérité le doute les conduit.
Et toi, tille du ciel, toi, puissante harmonie,
Art charmant qui polis la Grèce et l’Italie,
J’entends de tous côtés ton langage enchanteur,
Et tes sons souverains de l’oreille et du cœur i. 380
Français, vous savez vaincre et chanter vos conquêtes;
Il n’est point de lauriers qui ne couvrent vos tètes;
Un peuple de héros va naître en ces climats :
Je vois tous les Bourbons voler dans les combats.
À travers mille feux je vois Condé paraître, 385
Tour à tour la terreur et l’appui de son maître;
Turenne, de Condé le généreux rival,
Moins brillant, mais plus sage, et du moins son égal. Gatinat réunit, par tin rare assemblage,
Les talents du guerrier et les vertus du sage. 390
Vauban, sur un rempart, un compas à la main,
Rit du bruit impuissant de cent foudres d’airain. Malheureux à la cour, invincible à la guerre, Luxembourg fait trembler l’Empire et l’Angleterre.
Regardez, dans Denain, l’audacieux Villars 395
Disputant le tonnerre à l’aigle des Césars,
Arbitre de la paix que la victoire amène,
Digne appui de son roi, digne rival d’Eugène2. »
Ta Marcellus eris. Le duc de Bourgogne :
Quel est ce jeune prince, en qui la majesté
Sur son 3 visage aimable éclate sans fierté? 400
D’un œil d’indifférence il regarde le trône...
Ciel ! quelle nuit soudaine à mes yeux l’environne?
(1) Ces sons souverains. V. Notes gramm , p. 983, III, 2°.
(2) V. p. 46. — Quand Voltaire faisait recommander par J.-B. Rousseau son poème à l’attention du prince Eugène, regardé alors comme le plus grand homme de l’Europe, il avait inséré ces quatre vers, où il associe l’éloge du prince à celui de son autre protecteur, le maréchal de Villars.
(3) V. Notes gramm., p. 985, IV, 4°.
LA HE N RI AD E
La mort, autour de lui, vole sans s’arrêter ;
Il tombe au pied du trône, étant près d’y monter.
(( O mon fils! des Français vous voyez le plus juste ; 405
Les cieux le formeront de votre sang auguste.
Grand Dieu, ne faites- vous que montrer aux humains Cette fleur passagère, ouvrage de vos mains ?
Hélas ! que n’eût point fait cette âme vertueuse !
La France sous son règne eût été trop heureuse! 410 Il eût entretenu l’abondance et ta paix ;
Mon fils, il eût compté ses jours par ses bienfaits ;
II eût aimé son peuple. O jour rempli d’alarmes !
O combien les Français vont répandre de larmes,
Quand sous la même tombe ils verront réunis 415
Et l’époux et la femme, et la mère et le fils 1 !
Sur Louis XV, enfant :
(( Un faible rejeton sort entre les ruines De cet arbre fécond coupé dans ses racines.
Les enfants de Louis, descendus au tombeau,
Ont laissé dans la France un monarque au berceau, 420 De l’Etat ébranlé douce et frêle espérance.
O toi, prudent Fleury, veille sur son enfance,
Conduis ses premiers pas, cultive sous tes yeux Du plus pur de mon sang le dépôt précieux.
Tout souverain qu’il est, instruis-le à se connaître ; 425
Qu’il sache qu’il est homme en voyant qu’il est maître : Qu’aimé de ses sujets, ils soient chers à ses yeux : Apprends-lui qu’il n’est roi, qu’il n’est né que pour eux... »
(Ch. VII, v. 321-428.)
Le chant VIII a pour sujet la bataille d’Ivry. C’est un des moins intéressants du poème. La Discorde intervient encore et envoie contre Henri le jeune Egmont avec des renforts espagnols. Après un certain nombre d’épisodes secondaires, entre autres celui de d’Ailly? qui combat sans le savoir contre son propre fils et le tue, Henri, qui
(1) La duchesse de Bourgogne mourut le 12 février 1712, le duc le 18, l’aîné de leurs fils, âgé de quatre ans, le 8 mars.
VOLTAIRE
a déjà sauvé Biron, se rencontre avec EgmOnt. Il est blessé, mais tue son adversaire. Au milieu de la victoire, Henri montre sa générosité envers les vaincus. La Renommée va faire appel à l’Amour pour retenir Henri.
Chant IX. — En effet, après uiie description ingénieuse du Palais de l’Amour (l’entrée en est charmante, mais à l’intérieur se tiennent une foule de maux), nous voyons le dieu, cédant aux instances de la Discorde sa sœur, partir pour séduire Henri. Il ménage une rencontre entre le héros et Gabrielle d’Estrées. C’est après un affreux orage qui survient, comme dans l’Enéide, au milieu d’une partie de chasse. Tout conspire à entraîner le roi, la grâce de la belle Gabrielle et les attraits d’un paysage enchanté. Henri est vaincu, il s’attarde quelque temps aux pieds de Gabrielle. L’armée souffre de son absence.
« Tous ses chefs étonnés Se demandent leur prince et restent* consternés.
Ils tremblaient pour ses jours : aucun d’eux n’eût pu croire Qu’on eût, dans ce moment, dû craindre pour sa gloire. »
Mais l’égarement du roi dure peu. L’austère buplessis-Mornay rappelle au devoir Henri, qui le reçoit avec bonté et, s’arrachant à l’amour de Gabrielle désespérée, retourne à l’armée.
Chant X. — Le siège reprend de nouveau et, après le combat sin* gulier de d’Aumale et de Turenne, Henri se résout à investir Paris et à l’affamer l 2. La ville est alors livrée à toutes les horreurs de la famine. Henri, touché de ces souffrances, fait donner des pains aux assiégés. Le peuple est ému, mais les prédicateurs fanatiques s’élèvent contre le prince. Cependant la vertu d’Henri pénètre jusqu’au trône de Dieu. Saint Louis intercède pour son descendant. L’Eternel se laisse fléchir, la Vérité descend et éclaire le cœur du roi. Saint Louis vient lui-même le conduire au rempart, dont les portes s’ouvrent devant lui.
Conversion d’Henri IV.
Le père des Bourbons * à ses yeux 3 se présente 445
Èt lui parle en ces mots d’une voix gémissante :
(( Père de l’univers, si tes yeux quelquefois Honorent d’un regard les peuples et les rois,
(1) Ce chant décrit le siège et la famine de Paris comme si c’était un événement qui eût marqué la fin des hostilités. Mais le siège dura quatre ans (1500-1594), et si la conversion d’Henri IV date de 1593, il n’entra dans sa capitale que l’année suivante. Voltaire a donc pris avec la chronologie des libertés, dont il ne s’est d’ailleurs pas caché, alléguant qu’il écrivait un poème et non une histoire.
(2) Saint Louis.
(3) Aux yeux de l’Éternel.
Tout le peuple changé dans ce jour salutaire, Reconnaît son vrai roi, son vainqueur et son père*
Figure de Gravelot pour le 10* chant de la Henriade (Œuvres, 1768).
VOLTAIRE
Vois le peuple français à son prince rebelle;
S’il viole tes lois, c’est pour t’ètre fidèle : 450
Aveuglé par son zèle, il te désobéit Et pense te venger, alors qu’il te trahit.
Vois ce roi triomphant, ce foudre de la guerre, L’exemple, la terreur, et l’amour de la terre ;
Avec tant de vertus, n’as-tu formé son cœur 455
Que pour l’abandonner aux pièges de l’erreur?
Faut-il que de tes mains le plus parfait ouvrage A son Dieu qu’il adore offre un coupable hommage?
Ah ! si du grand Henri ton culte est ignoré,
Par qui le roi des rois veut-il être adoré? 460
Daigne éclairer ce cœur, créé pour te connaître :
Donne à l’Eglise un fils, donne à la France un maître.
Des ligueurs obstinés confonds les vains projets ;
Rends les sujets au prince, et le prince aux sujets :
Que tous les cœurs unis adorent ta justice, 465
Et t’offrent dans Paris le même sacrifice. »
L’Éternel à ses vœux se laissa pénétrer;
Par un mot de sa bouche il daigna l’assurer,
A sa divine voix les astres s’ébranlèrent;
La terre en tressaillit, les ligueurs en tremblèrent. 470 Le roi, qui dans le ciel avait mis son appui,
Sentit que le Très-Haut s’intéressait pour lui i.
Soudain la Vérité, si longtemps attendue,
Toujours chère aux humains, mais souvent inconnue, Dans les tentes du roi descend du haut des cieux. 475 D’abord un voile épais la cache à tous les yeux :
De moment en moment, les ombres qui la couvrent Cèdent à la clarté des feux qui les entr’ouvrent.
Bientôt elle se montre à ses yeux satisfaits,
Brillante d’un éclat qui n’éblouit jamais. 480
Henri, dont le grand cœur était formé pour elle,
Voit, connaît, aime enfin sa lumière immortelle.
Il avoue, avec foi, que la religion
Est au-dessus de l’homme, et confond la raison.
(i) Pour. V. Notes gramm., p. 989, VIII, 7.
LA HENRIADE
Il reconnaît l’Église ici-bas combattue, 485
L’Église toujours une, et partout étendue,
Libre, mais sous un chef, adorant en tout lieu,
Dans le bonheur des saints, la grandeur de son Dieu.
Le Christ, de nos péchés victime renaissante,
De ses élus chéris nourriture vivante, 490
Descend sur les autels à ses yeux éperdus,
Et lui découvre un Dieu sous un pain qui n’est plus. Son cœur obéissant se soumet, s’abandonne A ces mystères saints dont son esprit s’étonne.
Louis, dans ce moment qui comble ses souhaits, 495 Louis, tenant en main l’olive 1 de la paix,
Descend du haut des cieux vers le héros qu’il aime ;
Aux remparts de Paris il le conduit lui-mème.
Les remparts ébranlés s’entr’ouvrent à sa voix;
Il entre, au nom du Dieu qui fait régner les rois. 500 Les ligueurs éperdus, et mettant bas les armes,
Sont aux pieds de Bourbon, les baignent de leurs larmes. Lers prêtres sont muets; les Seize, épouvantés.
En vain cherchent, pour fuir, des antres écartés.
Tout le peuple, changé dans ce jour salutaire, 505
Reconnaît son vrai roi, son vainqueur et son père.
Dès lors on admira ce règne fortuné,
Et commencé trop tard, et trop tôt terminé.
L’Autrichien trembla. Justement désarmée,
Rome adopta Bourbon, Rome s’en vit aimée. 510
La Discorde rentra dans l’éternelle nuit.
A reconnaître un roi Mayenne fut réduit ;
Et, soumettant enfin son cœur et ses provinces,
Fut le meilleur sujet du plus juste des princes.
(Gh. X, v. 445-514.)
(1) Olive . V. Lex.
VOLTAIRE
En quête d’une approbation.
Au P. PoiJÉE1.
A Paris, rue de Vaugirard, près de la porte Saint-Michel.
Si vous vous souvenez encore, mon révérend Père, d’un homme qui se souviendra de vous toute sa vie avec la plus tendre reconnaissance et la plus parfaite estime, recevez cet ouvrage avec quelque indulgence, et regardez-moi comme un fils qui vient, après plusieurs années, présenter à son père le fruit de ses travaux dans un art qu’il a appris autrefois de lui. Vous verrez par la préface quel a été le sort de cet ouvrage, et j’apprendrai, par votre décision, quel est celui qu’il mérite. Je n’ose encore me flatter d’avoir lavé le reproche que l’on fait à la France de n’avoir jamais pu produire un poème épique ; mais si la Henriade vous plaît, si vous y trouvez que j’ai profité de vos leçons, alors sublimi feriam sidéra vertice 2. Surtout, mon révérend Père, je vous supplie instamment de vouloir bien m’instruire si j’ai parlé de la religion comme je dois ; car, s’il y a sur cet article quelques expressions qui vous déplaisent, ne doutez pas que je ne les corrige à la première édition que l’on pourra faire encore de mon poème. J’ambitionne votre estime, non seulement comme auteur, mais comme chrétien.
Je suis, mon révérend Père, et je ferai profession d’ètre, toute ma vie, avec le zèle le plus vif, votre très humble et très obéissant serviteur.
Signé : Voltaire.
(1) Voltaire désirait vivement se couvrir de l’approbation de ses anciens maîtres pour la nouvelle forme de la Henriade. Le poème, à son apparition, en 1723, avait été accusé au point de vue de l’orthodoxie. Le nonce avait dénoncé l’ouvrage à Rome et le privilège royal avait été refusé à l’auteur.
(2) Horace, Odes, 1, 1. « Je frapperai les astres de mon front orgueilleux. »
En-tête de Michaux, gravé par Lépicié, tiré de l’édition de la Henriade , de”1728.