‹ Œuvres choisiesChapitre 146 sur 228 · VOL TA I UE · texte numérisé non relu

VOL TA I UE

saut comme s’il n’avait jamais été que malheureux. Il n’est pas donné à l’homme de porter plus loin la vertu.

Il avait, conjointement avec la régente, sa mère, qui savait régner, réprimé l’abus de la juridiction trop étendue des ecclésiastiques. Ils voulaient1 que les officiers de justice saisissent les biens de quiconque était excommunié, sans examiner si l’excommunication était juste ou injuste. Le roi, distinguant très sagement les lois civiles2 auxquelles tout doit être soumis, et les lois dé l’Église dont l’empire ne doit s’étendre que sur les consciences, ne laissa pas plier les lois dû royaume sous cet abus des excommunications. Ayant, dès le commencement de son administration, contenu les prétentions des évêques et des laïques dans leurs bornes, il avait réprimé les factions de la Bretagne; il avait gardé une neutralité prudente entre les emportements de Grégoire IX 3 et les vengeances de l’empereur Frédéric 11.

Son domaine, déjà fort grand, s’était accru de plusieurs terres qu’il avait achetées. Les rois de France avaient alors pour revenus leurs biens propres, et non ceux des peuples. Leur grandeur dépendait d’une économie bien entendue, comme celle d’un seigneur particulier.

Cette administration l’avait mis en état de lever de fortes armées contre le roi d’Angleterre Henri III4, et contre des vassaux de France unis avec l’Angleterre.

(1) Les ecclesiastiques voulaient...

(2) « 11 se produisjt pendant la régence de Blanche de Castille des conflits entre la couronne et les prélats les plus puissants, les archevêques de Rouen et de Reims, l’évêque de Beauvais, etc. Pour des questions d’intérêt secondaire, les prélats iançaient l’interdit sur les domaines royaux situés dans leurs diocèses. Le conseil du roi répondait par la saisie de leur temporel en tout ou en partie. Blanche de Castille ne pouvait permettre que les évêques restassent, pour la partie temporelle de leur gouvernement, indépendants du pouvoir royal, ni qu’ils défendissent leurs prétentions avec des armes spirituelles, elle assembla ses barons à Saint-Denis (septembre 1235) et, après avoir pris leur avis, elle se plaignit au pape. » (H. de F. de Dareste, ii, p. 206.1

(3) Grégoire IX, pape de 1221 à 1241, excommunia deux fois l’empereur Frédéric il, prince très remarquable, intelligent et très cultivé, mais impie et débauché, qui commit toutes sortes de violences.

(4) Henri III (1216-1272), fils de Jean sans Terre, n’avait que neuf ans quand il succéda à son père. Il voulut reconquérir les provinces de

ESSAI SU II UES MOEURS

Henri III, moins riche, moins obéi de ses Anglais, n’eut ni d’aussi bonnes troupes, ni d’aussitôt prêtes. Louis le battit deux fois, et surtout à la journée de Taillebourg, eu Poitou. Le roi anglais s'enfuit devant lui. Cette guerre fut suivie d’une paix utile (1241). Le roi n’oublia pas même d’obliger l’Anglais à payer cinq mille livres sterling pour les frais de la campagne.

Quand on songe qu’il n’avait pas vingt-quatre ans lorsqu’il se conduisit ainsi, et que son caractère était fort audessus de sa fortune, on voit ce qu’il eût fait s’il fût demeuré dans sa patrie ; et on gémit que la France ait été si malheureuse par ses vertus mêmes, qui devaient faire le bonheur du monde.

L’an 1244, Louis, attaqué d'une maladie violente, c-rul, dit-on, dans une léthargie, entendre une voix qui lui ordonnait de prendre la croix contre les infidèles. A peine put-il parler, qu’il fit vœu de se croiser. La reine sa mère, la reine sa femme, son conseil, tout ce qui rapprochait, sentit le danger de ce vœu funeste l. L’évêque de Paris même lui en représenta les dangereuses conséquences; mais Louis regardait ce vœu comme un lien sacré qu’il n’était pas permis aux hommes de dénouer. Il prépara pendant quatre années cettë expédition (1248). Enfin, laissant à sa mère le gouvernement du royaume, il part avec sa femme et ses trois frères, que suivent aussi leurs épouses : presque toute la chevalerie de France l’accompagne. 11 y eut dans l’armée près de trois mille chevaliers bannerets 2. Une partie delà Hotte immense qui portait tant de princes et de soldats, part de Marseille, l’autre d’Aigues-Mortes, qui n’est pins un port aujourd’hui.

La plupart des gros vaisseaux ronds qui transportèrent les troupes furent construits dans les ports de France. Ils

France que Philippe-Auguste avait confisquées en 1203 (Normandie? Maine, Touraine, Anjou, Poitou).

(|1) Dans ce chapitre, qui marque chez fauteur un remarquable effort d’impartialité, Voltaire s’incline devant la vertu de saint Louis, mais, en revanche, il incrimine avec vivacité les Croisades.

(2) Le chevalier banneret était celui qui était accompagné de ses vassaux réunis'sous sa bannière.

VOLTAIRE

étaient au nombre de dix-huit cents. Un roi de France ne pourrait aujourd’hui faire un pareil armement, parce que les bois sont incomparablement plus rares, tous les frais plus grands à proportion, et que l’artillerie nécessaire rend la dépense plus forte, et l’armement beaucoup plus difficile.

On voit, par les comptes de saint Louis, combien ces croisades appauvrissaient la France. Il donnait au seigneur de Valéry huit mille livres pour trente chevaliers, ce qui revenait à près de cent quarante-six mille livres numéraires de nos jours1. Le connétable avait pour quinze chevaliers trois mille livres. L’archevêque de Reims et Févèque de Langres recevaient chacun quatre mille livres pour quinze chevaliers que chacun d’eux conduisait. Cent soixante et deux chevaliers mangeaient aux tables du roi. Ces dépenses et les préparatifs étaient immenses.

. Si la fureur des croisades et la religion des serments avaient permis à la vertu de Louis d’écouter la raison, non seulement il eut vu le mal qu'il faisait à son pays, mais l’injustice extrême de cet armement qui lui paraissait si juste.

Le projet n’eût-il été que d’aller mettre les Français en possession du misérable terrain de Jérusalem, ils n’y avaient aucun droit 2. Mais on marchait contre le vieux et sage Mélecsala3, Soudan d’Égypte, qui certainement n’avait rien à démêler avec le roi de France. Mélecsala était musulman; c’était là le seul prétexte de lui faire la guerre. Mais il n’y avait pas plus de raison à ravager l’Égypte parce qu'elle suivait les dogmes de Mahomet, qu’il

(1) Ou 169.000 livres, si l’on entend la livre numéraire d’or.

(2) Tant que les Arabes avaient possédé Jérusalem, les chrétiens n’avaient point songé à faire la guerre pour leur disputer les Lieux saints, parce que les Arabes s’étaient toujours montrés tolérants et n’avaient jamais mis obstacle aux pèlerinages. Les choses avaient changé depuis que Jérusalem était tombée entre les mains des Seldjoucides (1078). « Jamais la croisade n’avait été plus nécessaire et plus légitime. Agressive jusque-là, elle allait devenir défensive. On attendait dans tout l’Orient un grand et terrible événement... Les Mongols s’étaient ébranlés du Nord et peu à peu descendaient par toute l’Asie. » (Michelet, //. de F ., ni, p. 128.)

(3) Mélecsala , plus exactement Malek Saleh (1240-1249).

ESSAI SUR LES MOEURS

n’y en aurait aujourd’hui à porter la guerre à la Chine parce que la Chine est attachée à la morale de Confucius L

Louis mouilla dans l’île de Chypre : le roi de cette île se joint à lui; on aborde en Égypte. Le Soudan d’Egypte 1 2 ne possédait point Jérusalem. La Palestine alors était ravagée par les Corasmins 3 : le sultan de Syrie leur abandonnait ce malheureux pays, et le calife de Bagdad, toujours reconnu et toujours sans pouvoir, ne se mêlait plus de ces guerres. Il restait encore aux chrétiens Ptolémaïs, Tyr, Antioche, Tripoli. Leurs divisions les exposaient continuellement à être écrasés par les sultans turcs et par les Corasmins.

Dans ces circonstances, il est difficile de voir pourquoi le roi de France choisissait l’Égypte pour le théâtre de la guerre4. Le vieux Mélecsâla, malade, demanda la paix; on la refusa. Louis, renforcé par de nouveaux secours arrivés de France, était suivi de soixante mille combattants, obéi, aimé, ayant en tête des ènnemis déjà vaincus, un Soudan qui touchait à sa fin. Qui n’eût cru que l’Égypte et bientôt la Syrie seraient domptées ? Cependant la moitié

(1) On ne peut juger équitablement les Croisades en faisant complètement abstraction des sentiments qui les ont inspirées. Si saint Louis avait « écouté la raison », comme dit Voltaire, il aurait été peut-être plus sage et plus utile à son royaume d'une manière immédiate, mais il n’aurait pas été le croyant, le héros, le saint, que son temps a admiré et que Voltaire respecte malgré lui. Même en nous plaçant au point de vue naturel, son héroïque « folie » a plus servi son royaume que n’eût fait une politique prudente.

(2) Saladin, Soudan d’Égypte, avait pris Jérusalem en 1187. Depuis cette époque jusqu’au seizième siècle, la Palestine resta, d’une manière générale, sous la domination égyptienne.

(3) Ou Chorasmiens, peuples qui habitaient le pays situé au sud de la mer d’Aral. Une principauté s’V était formée sous un chef turc, au dixième siècle. « La catastrophe tant redoutée avait lieu en Orient. Une aile de la prodigieuse armée des Mongols avait poussé vers Bagdad (1258); une autre entrait en Russie, en Pologne, en Hongrie. Les Karismiens, précurseurs des Mongols, avaient envahi la Terre sainte; ils avaient remporté à Gaza, malgré l’union des Chrétiens et des Musulmans, une sanglante victoire. » (Michelet, iii, p. 134.)

(4) « Ce n’était pas une simple guerre, une expédition que saint Louis projetait, mais la fondation d’une grande colonie en Égypte. On pensait alors, non sans vraisemblance, que pour conquérir et posséder la Terre sainte, il fallait avoir l’Égypte pour point d’appui, » (Michelet, iii, p. 137.)

VOLTAIRE

de cette armée florissante périt de maladie; l’autre moitié est vaincue près de la Massoure l. Saint Louis voit tuer son frère Robert d’Artois (1250); il est pris avec ses deux autres frères, le comte d’Anjou et le comte de Poitiers. Ce n’était plus alors Mélecsala qui régnait en Égypte, c’était son fils Almoadan2. Ce nouveau Soudan avait certainement de la grandeur d’àme ; car le roi Louis lui ayant offert pour sa rançon et pour celle des prisonniers un millier de besants 3 d’or, Almoadan lui en remit la cinquième partie.

Ce Soudan fut massacré par les Mameluks, dont son père avait établi la milice. Le gouvernement, partagé alors, semblait fie voir être funeste aux chrétiens. Cependant le conseil égyptien continua de traiter avec le roi. Le sire de Joinville rapporte que les émirs même proposèrent, dans une de leurs assemblées, de choisir Louis pour leur Soudan.

Joinville était prisonnier avec le roi. Ce que raconte un homme de son caractère a du poids sans doute; mais qu’on fasse réflexion combien dans un camp, dans une maison, on est mal informé des faits particuliers qui se passent dans un camp voisin, dans une maison prochaine; combien il est hors de vraisemblance que des musulmans songent à se donner pour roi un chrétien ennemi, qui ne connaît ni leur langue, ni leurs mœurs, qui déteste leur religion et qui ne peut être regardé par eux que comme un chef de brigands étrangers, on verra que Joinville n’a rapporté qu’un discours populaire. Dire fidèlement ce qu’on a entendu dire, c’est souvent rapporter de bonne foi des choses au moins suspectes.

Saint Louis, délivré de captivité, se retire en Palestine et y demeure près de quatre ans avec les débris de ses vaisseaux et de son armée. 11 va visiter Nazareth au lieu de retourner en France, et enfin ne revient dans sa patrie

(1) Mansourah , ville située à 5t) kilomètres au sud-ouest de Damiette sur la branche orientale du Nil.

(2) Malek-el-Moadham.

(3) Besant. V. Lex.

ESSAI S UK LES AI OE ü II S

qu’après la mort de la reine Blanche, sa mère; mais il y rentre pour former une croisade nouvelle.

Sou séjour à Paris lui procurait continuellement des avantages et de la gloire. Il reçut un honneur qu’on ne peut rendre qu’à un roi vertueux. Le roi d’Angleterre Henri III et ses barons le choisirent pour arbitre de leurs querelles. Il prononça l’arrêt en souverain; et si cet arrêt, qui favorisait Henri III, ne put apaiser les troubles de l’Angleterre, il lit voir au moins à l’Europe quel respect les hommes ont malgré eux pour la vertu. Son frère, le comte d’Anjou, dut à la réputation de Louis et au bon ordre de son royaume l’honneur d’être choisi par le pape pour roi de Sicile 1 , honneur qu’il 11e méritait pas par luimême.

Louis cependant augmentait ses domaines de l’acquisisition de Namur, de Péronne, d’Avranches, de Mortagne, du Perche; il pouvait ôter aux rois d'Angleterre tout ce qu’ils possédaient en France. Les querelles de Henri III et de ses barons lui facilitaient les moyens ; mais il préféra la justice à l’usurpation. Il les laissa jouir de la Guyenne, du Périgord, du Limousin; mais il les fit renoncer pour jamais à la Touraine, au Poitou, à la Normandie, réunis à la couronne par Philippe-Auguste : ainsi la paix fut affermie avec sa réputation.

Il établit le premier la justice du ressort; et les sujets opprimés par les sentences arbitraires des juges commencèrent à pouvoir porter leurs plaintes à quatre grands bailliages royaux, créés pour les écouter. Sous lui, des lettrés commencèrent à être admis aux séances de ces parlements dans lesquels des chevaliers, qui rarement savaient lire, décidaient de la fortune des citoyens. Il joignit à la piété d’un religieux la fermeté éclairée d’un roi, en réprimant les entreprises de la cour de Rome par cette fameuse pragmatique 2 qui conserve les anciens droits de

(1) En 1266.

(2) Ordonnance royale attribuée à saint Louis, dans laquelle c’e prince, précisant ies relations de la France avec Rome, aurait limité les droits du Saint-Siège et affirmé les libertés dites gallicanes. On

VOLTAIRE

l’Église, nommés libertés de l’Église gallicane, s’il est vrai que cette pragmatique soit de lui.

Enfin treize ans de sa présence réparaient en France tout ce que son absence avait ruiné; mais sa passion pour les croisades l’entraînait. Les papes l’encourageaient i. Clément IY lui accordait une décime 2 sur le clergé pour trois ans. Il part enfin une seconde fois, et à peu près avec les mêmes forces. Son frère, Charles d’Anjou, que le pape avait fait roi de Sicile, doit le suivre. Mais ce n’est plus ni du côté de la Palestine, ni du côté de l’Égypte, qu’il tourne sa dévotion et ses armes. Il fait cingle r sa flotte vers Tunis.

Les chrétiens de Syrie n’étaient plus la race de ces premiers Francs établis dans Antioche et dans Tyr; c’était une génération mêlée de Syriens, d’Arméniens, d’Européans3. On les appelait Poulains , et ces restes sans vigueur étaient pour la plupart soumis aux Égyptiens. Les chrétiens n’avaient plus de villes fortes que Tyr et Ptolémaïs.

Les religieux templiers et hospitaliers, qu’on peut en quelque sens comparer à la milice des Mameluks, se faisaient entre eux, dans ces villes mêmes, une guerre si cruelle, que dans un combat de ces moines militaires il ne resta aucun templier en vie.

Quel rapport y avait-il entre cette situation de quelques métis sur les côtes de Syrie et le voyage de saint Louis à

admet aujourd’hui que cette pièce, mentionnée pour la première fois au quinzième siècle, est l'œuvre d’un jurisconsulte de cette époque.

(1) « La Syrie nageait dans le sang... Il y eut je ne sais combien d’hommes égorgés pour n’avoir pas voulu renier leur foi; plusieurs furent écorchés vifs. Dans la seule Antioche, dix-sept mille furent passés au fil de l’épée, cent mille vendus en esclavage. A ces terribles nouvelles, il y eut en Europe tristesse et douleur, mais aucun élan. Saint Louis seul reçut la plaie au cœur. Il ne dit rien, mais écrivit au pape qu’il allait prendre la croix. Clément IV, qui était un habile homme et plus légiste que prêtre, essaya de l’en détourner; il semblait qu’il jugeât la croisade de notre point de vue moderne, qu'il comprît que cette dernière entreprise ne produirait rien encore. Mais il était impossible que l’homme du moyen âge, son vrai fils, son dernier enfant, abandonnât le service de Dieu, qu’il reniât ses pères, les héros des Croisades, qu’il laissât au vent les os des martyrs sans entreprendre de les inhumer... » (Michelet, iii, p. 166.)

(2) Décime. V. Lex.

(3) Européans - V. Lex.

ESSAI SUR LES MOËÜRS

Tunis? Son frère, Charles d’Anjou, roi de Naples et de Sicile, ambitieux, cruel, intéressé, faisait servir la simplicité héroïque de Louis à ses desseins. 11 prétendait que le roi de Tunis lui devait quelques années de tribut, il vous lait se rendre maître de ces pays ; et saint Louis espérait, disent tous les historiens (je ne sais sur quel fondement), convertir le roi de Tunis. Étrange manière de gagner ce mahométan au christianisme ! On fait une descente à main armée dans ses États, vers les ruines de Carthage.

Mais bientôt le roi est assiégé lui-même dans son camp par les Maures réunis ; les mêmes maladies que l’intempérance dé ses sujets transplantés et le changement de climat avaient attirées dans son camp en Égypte, désolèrent son camp de Carthage. Un de ses fils, né à Damiette pendant la captivité, mourut de cette espèce de contagion devant Tunis. Enfin le roi en fut attaqué; il se fit étendre sur la cendre (1270), et expira à l’âge de cinquante-cinq ans, avec la piété d’un religieux et le courage d’un grand homme. Ce n’est pas un des moindres exemples des jeux de la fortune, que les ruines de Carthage aient vu mourir un roi chrétien, qui venait combattre des Musulmans dans un pays où Didon 1 avait apporté les dieux des Syriens. A peine est-il mort que son frère, le roi de Sicile, arrive. On fait la paix avec les Maures, et les débris des chrétiens sont ramenés en Europe.

On ne peut guère compter moins de cent mille personnes sacrifiées2 dans les deux expéditions de saint Louis. Joignez les cent cinquante mille qui suivirent Frédéric Barberousse, les trois cent mille delà croisade de Philippe- Auguste et de Richard, deux cent mille au moins au temps de Jean de Brienne ; comptez les cent soixante mille 3

(1) Pour être classique, ce souvenir de Didon est assez inattendu.

(2) Evidemment, ces grandes expéditions coûtèrent beaucoup d’hommes et beaucoup d’argent, mais il y a bien d'autres guerres qui ont englouti de même un grand nombre d’existences humaines. Ce n’est pas < e seul point qu’il faudrait considérer, mais aussi les sentiments qui les provoquèrent, les dévouements, les sacrifices, les souvenirs dont s’enrichit le trésor moral de l’humanité. Voltaire, qui a écrit Zaïre , aurait dû ne pas l’oublier.

(3) Tous ces chiffres sont très hypothétiques. En additionnant ceux

VOLTAIRE

croisés qui avaient déjà passé en Asie et n'oubliez pas ce qui périt dans l’expédition de Constantinople, et dans les guerres qui suivirent cette révolution, sans parler de la croisade du Nord. et de celle contre les Albigeois, on trouvera que l’Orient fut le tombeau déplus de deux millions d’Européans.

Plusieurs pays en furent dépeuplés et appauvris.

Le sire de Joinville dit expressément qu’il ne voulut pas accompagner Louis à sa seconde croisade, parce qu’ilne le pouvait, et que la première avait ruiné toute sa seigneurie L

La rançon de saint Louis avait coûté huit cent mille besants ; c’était environ neuf millions de la monnaie qui court actuellement (en 1778). Si des deux millions d’hommes qui moururent dans le Levant, chacun emporia seulement cent francs, c’est-à-dire un peu plus de cent sous du temps, c’est encore deux cents millions de livres qu’il en coûta. Les Génois, les Pisans et surtout les Vénitiens s’y enrichirent; mais la France, l’Angleterre, l’Allemagne furent épuisées.

On dit quelles rois de France gagnèrent à ces croisades . parce que saint Louis augmenta ses domaines en achetant quelques terres des seigneurs ruinés. Mais il ne les accrut que pendant ses treize années de séjour, par son économie.

Le seul bie#2 que ces entreprises procurèrent, ce fut la liberté que plusieurs bourgades achetèrent de leurs seigneurs. Le gouvernement municipal s’accrut un peu des ruines des possesseurs des fiefs. Peu à peu ces communautés, pouvant travailler et commercer pour leur

qui sont énoncés expressément ici, on n’arrive pas à un total d’un million. L’Orient n’est pas le tombeau de ceux qui ont péri dans la croisade du Nord, ni dans celle des Albigeois

(1) Sans doute, mais l'appauvrissement des seigneurs profita au pouvoir royal, à leurs vassaux, aux communes qui, comme Voltaire le dit plus loin, trouvèrent des conditions meilleures pour acheter leur liberté.

(2) Voltaire vient de noter cependant que les marins de Gênes, de Pise, de Venise — il aurait pu dire ceux de Marseille — s’enrichirent.

Il ne dit rien des relations qui s’établirent entre l’Orient et l'Occident, ni des résultats qui s’ensuivirent pour le progrès du luxe et des arts

ESS AI SU U LES MOEUllS

propre avantage, exercèrent les arts et le commerce que l’esclavage éteignait.

Cependant ce peu de chrétiens métis, cantonnés sur les côtes de Syrie, fut bientôt exterminé ou réduit en servitude. Ptolémaïs l, leur principal asile et qui n’était en effet qu’une retraite de bandits, fameux par leurs crimes, ne put résister aux forces du Soudan d’Égypte Mélecseraph 2. Il la prit en 1291 : Tyr et Sidon se rendirent à lui. Enfin, vers la fin du treizième siècle, il n’y avait plus dans l’Asie aucune trace apparente de ces émigrations des chrétiens3.

Page 1