VOLTAIRE
P Allemagne, la Flandre, l’Angleterre. Nous avons vu, depuis peu, des armées de cent mille hommes pouvoir à peine prendre deux villes après des victoires signalées : tant l’art de fortifier les places et de préparer les ressources a été perfectionné. Mais alors des barbares, combattant d’autres barbares désunis, ne trouvaient, après le premier succès presque rien qui arrêtât leurs courses. Vaincus-quelquefois, ils reparaissaient avec de nouvelles forces.
Godefroy, prince de Danemark, à qui Charles le Gros1 céda enfin une partie de la Hollande, en 882, pénètre dp la Hollande en Flandre ; ses Normands passent de la Somme à l’Oise sans résistance, prennent et brûlent Pontoise, et arrivent par eau et par terre devant Paris.
(885). Les Parisiens, qui s’attendaient alors à l’irruption des Barbares, n’abandonnèrent point la ville, comme autrefois. Lè comte de Paris, Odon ou Eudes, que sa valeur éleva depuis sur le trône de France, mit dans la ville un ordre qui anima les courages, et qui leur tint lieu de tours et de remparts.
Sigefroy, chef des Normands, pressa le siège avec une fureur opiniâtre2, mais non destituée d’art. Les Normands se servirent du bélier pour battre les murs. Cette invention est presque aussi ancienne que celle des murailles ; car les hommes sont aussi industrieux pour détruire que pour édifier. Je ne m’écarterai ici qu’un moment de mon sujet pour observer que le cheval de Troie n’était précisément que la même machine, laquelle on armait d’une tête de cheval de métal, comme on y mit depuis une tête de bélier; et c’est ce que Pausanias nous apprend dans sa description de la Grèce. Ils firent brèche et donnèrent trois assauts-. Les Parisiens les soutinrent avec un courage inébranlable. Ils avaient à leur tête non seulement le
(1) Charles le Gros (832-888), troisième tils de Louis le Germanique, empereur en 881, régent de France pendant la minorité de Charles le Simple, se déshonora par sa faiblesse en face des Normands et fut déposé en 887.
(2) Les Normands étaient au nombre de trente mille, montés sur sept cents barques. Paris se réduisait alors à l'île de la Cité.
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comte Eudes, mais encore leur évêque Goslin, qui chaque jour, après avoir donné la bénédiction à son peuple, se mettait sur la brèche, le casque en tète, un carquois sur le dos et une hache à sa ceinture, et ayant planté la croix sur le rempart, combattait a sa vue. Il paraît que cet évêque avait dans la ville autant d’autorité, pour le moins, que le comte Eudes, puisque ce fut à lui que Sigefroy s’était d’abord adressé pour entrer par sa permission dans Paris. Ce prélat mourut de ses fatigues au milieu du siège, laissant une mémoire respectable et chère; car s’il arma des mains que la religion réservait seulement au ministère de l’autel, il les arma pour cet autel même et pour ses citoyens, dans la cause la plus juste et pour la défense la plus nécessaire, première loi naturelle, qui est toujours au-dessus des lois de convention...
Les^ Normands tinrent la ville assiégée une année et demie ; les Parisiens éprouvèrent toutes les horreurs qu’entraînent dans un long siège la famine et la contagion qui en sont les suites, et ne furent point ébranlés. Au bout de ce temps, l’empereur Charles le Gros, roi de France, parut enfin à leur secours, sur le mont de Mars, qu’on appelle aujourd’hui Montmartre 4; mais il n’osa pas attaquer les Normands : il ne vint que pour acheter encore une trêve honteuse. Ces barbares quittèrent Paris pour aller assiéger Sens et piller la Bourgogne, tandis que Charles alla dans Mayence 1 2 assembler ce parlement qui lui ôta un trône dont il était si indigne.
Les Normands continuèrent leurs dévastations; mais, quoique ennemis du nom chrétien, il ne leur vint jamais en pensée 3 de forcer person ne à renoncer au christianisme. Ils étaient à peu près tels que les Francs, les Goths, les Alains, les Huns, les Hérules, qui, en cherchant au cinquième siècle de nouvelles terres, loin d’imposer une re-
(1) L'etymologie de Mont des martyrs (en souvenir de saint Denis et de ses compagnons qui y furent décapités) paraît plus fondée.
(2) Il fut déposé à la diète de Tribur. sur la Scüwarzach, jarès de la rive droite du Rhin.
(3) En 'pensée. V. Notes gramm., p. 989, VIII, 6.
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ligion aux Romains, s’accommodèrent aisément de la leur : ainsi les Turcs, en pillant l’empire des califes, se sont soumis la religion mahométane 4.
Enfin Rollon ou Raoul, le plus illustre de ces brigands du Nord, après avoir été chassé du Danemark, ayant rassemblé en Scandinavie tous ceux qui voulurent s’attacher à sa fortune, tenta de nouvelles aventures, et fonda l’espérance de sa grandeur sur la faiblesse de l’Europe. Il aborda 1 2 l’Angleterre, où ses compatriotes étaient déjà établis ; mais, après deux victoires inutiles, il tourna du côté de la France, que d’autres Normands savaient ruiner, mais qu’ils ne savaient pas asservir.
Rollon fut le seul de ces barbares qui cessa d’en mériter le nom, en cherchant un établissement fixe. Maître de Rouen sans peine, au lieu de la détruire, il en fit relever les murailles et les tours. Rouen devint sa place d’armes; de là il volait tantôt en Angleterre, tantôt en France, faisant la guerre avec politique comme avec fureur. La Fi ance était expirante sous le règne de Charles le Simple, roi de nom, et dont la monarchie était encore plus démembrée par les ducs, par les comtes, et par les barons, ses sujets, que par les Normands. Charles le Gros n’avait donné que de l’or aux barbares : Charles le Simple offrit à Rollon sa fille et ses provinces 3.
(912) Rollon demanda d’abord la Normandie; et on fut trop heureux de la lui céder. Il demanda ensuite la Bretagne : on disputa; mais il fallut la céder encore avec des clauses que le plus fort explique toujours à son avantage. Ainsi la Bretagne, qui était tout à l’heure un royaume, devient un fief de la Neustrie, et la Neu^trie, qu’on s’accoutuma bientôt à nommer Normandie, du nom de ses usurpateurs, fut un Etat séparé, dont les ducs rendaient un vain hommage à la couronne de France.
(1) Mais depuis, vis-à-vis des chrétiens, ils se montrèrent très fanatiques.
(2) Aborda. V. Lex.
(3) Ce fut le traité de Saint-Clair-sur-Epte (911), qui mit lin aux invasions normandes. Charles le Simple, fils de Louis le Bègue et petit-fils de Charles le Chauve, ne fut qu’un fantôme de roi. Né en 879, il fut
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L’archevêque de Rouen sut persuader à Rollon de se faire chrétien. Ce prince embrassa volontiers une religion qui affermissait sa puissance.
Les véritables conquérants sont ceux qui savent faire des lois. Leur puissance est stable; les autres sont des torrents qui passent. Rollon, paisible, fut le seul législateur de son temps dans le continent chrétien. On sait avec quelle inflexibilité il rendit la justice. Il abolit le vol chez les Danois, qui n’avaient jusque-là vécu que de rapine. Longtemps après lui, son nom prononcé était un ordre aux officiers de justice d’accourir pour réprimer la violence ; et de là est venu cet usage de la clameur de haro si connue en Normandie. Le sang des Danois et des Francs mêlés ensemble produisit ensuite dans ce pays ces héros qu’on verra conquérir l’Angleterre, Naples et la Sicile.
Chapitre LYIII. — De saint Louis. Son gouvernement, sa croisade, nombre de ses vaisseaux, ses dépenses, sa vertu, son imprudence, ses malheurs.
Louis IX paraissait un prince destiné à réformer l’Europe, si elle avait pu l’être; à rendre la France triomphante et policée, et à être en tout le modèle des hommes. Sa piété, qui était celle d’un anachorète, ne lui ôta aucune vertu de roi. Une sage économie ne déroba rien à sa libéralité. Il sut accorder une politique profonde avec une justice exacte; et peut-être est-il le seul souverain qui mérite cette louange : prudent et ferme dans le conseil, intrépide dans les combats sans être emporté, compatis-
plusieurs fois évincé du trône en faveur de Charles le Gros, puis d'Eudes, comte de Paris ; enfin, d’Hugues le Grand, père d’Hugues Capet. Il termina ses jours dans une prison, au château de Péronne (929).
(1) Étymologie contestable. « Cette opinion était, au commencement du quatorzième siècle, celle de G. Guiart, qui, il est vrai, l’interprétait autrement et y voyait un cri d’effroi. Diez la condamne et dit que ha n’est pas l’exclamation qui devrait se trouver ici. Il propose l’ancien haut allemand liera ou hara, ancien saxon herocl, qui signifie ici, de sorte que le sens de haro serait : viens ici, viens à mon secours; enfin herod permet d’expliquer l’ancien verbe liaroder , harauder, pousser des cris. .. » (Littré.)