VOL T U UE
Martin Behem de Nuremberg1, qui, dit-on, alla de Nurem berg au détroit de Magellan en 1460, avec une patente d’une duchesse de Bourgogne, qui, ne régnant pas alors, ne pouvait donner de patentes. Je ne parle pas des prétendues cartes qu’on montre de ce Martin Behem, et des contradictions qui décréditerit cette fable : mais enfin ce Martin Behem n’avait pas peuplé l’Amérique. On en faisait honneur aux Carthaginois, et on citait un livre d’Aristote, qu’il n’a pas composé. Quelques-uns ont cru trouver de la conformité entre des paroles caraïbes 2 et des mots hébreux, et n’ont pas manqué de suivre une si belle ouverture. D’autres ont su que les enfants de Noé, s’étant établis en Sibérie, passèrent de là en Canada sur la glace, et qu'ensuite leurs enfants nés au Canada allèrent peupler le Pérou. Les Chinois et les Japonais, selon d’autres, envoyèrent des colonies en Amérique, et y firent passer des jaguars pour leur divertissement, quoique ni le Japon ni la Chine n’aient de jaguars. C’est ainsi que souvent les savants ont raisonné sur ce que les hommes de génie ont inventé. On demande qui a mis des hommes en Amérique : ne pourrait-on pas répondre que c’est celui qui y fait croître des arbres et de l’herbe?
La réponse de Colombo à ces envieux est célèbre. Ils disaient que rien n’était plus facile que ses découvertes. Il leur proposa de faire tenir un œuf debout; et aucun n’ayant pu le faire, il cassa le bout de l’œuf, et le fit tenir. « Cela était bien aisé, dirent les assistants. — Que ne vous en avisiez-vous donc? » répondit Colombo. Ce conte est rapporté de Brunelleschi 3, - grand artiste, qui réforma l’architecture à Florence longtemps avant que Colombo existât. La plupart des bons mots sont des redites.
(1) Il s’agit de Marin Behaim, de Nuremberg (1436-1506), qui se mi au service du Portugal et effectua, en 1484 et 1485, un voyage de découvertes autour de l’Afrique. A son retour, il fît un globe terrestre qui indiquait l’état des connaissances de son temps. C’est à tort qu’on a prétendu qu'il avait connu le nouveau monde avant Colomb.
(2) Les Caraïbes sont les indigènes des Antilleg.
(3) Brunelleschi, architecte florentin (1377-1444), a construit l’admirable coupole de Sainte-Marie-des-Fleurs, à Florence,
ËSSAl SUR LËS MOËlRS
La cendre de Colombo 11e s’intéresse plus à la gloire qu’il eut pendant sa vie d’avoir doublé pour nous les œuvres de la création; mais les hommes aiment à rendre justice aux morts, soit qu’ils se flattent de l’espérance vaine qu’011 la rendra mieux aux vivants, soit qu’ils aiment naturellement la vérité. Americo Vespucci1, que nous nommons Amélie Yespuce, négociant florentin, jouit de la gloire de donner son nom à la nouvelle moitié du globe, dans laquelle il ne possédait pas un pouce de terre : il prétendit avoir le premier découvert le continent. Quand il serait vrai qu’il eût fait cette découverte, la gloire n’en serait pas à lui; elle appartient incontestablement à celui qui eut le génie et le courage d’entreprendre le premier voyage, La gloire, comme dit Newton dans sa dispute avec Leibnitz, n’est due qu’à l’inventeur : ceux qui viennent après ne sont que des disciples.
(1) Amerigo Vespüggi (vers 1436-1512), navigateur florentin, fit un voyage de découvertes sur les côtes nord de l’Amérique du Sud en 1499. La relation qu’il en a écrite lut si populaire que son nom fut donné au. continent découvert par Colomb.
Gul-de-lampe tiré des Œuvres, édition de 1746.
Ën-tète tiré de V Enfant prodigue, 1738.