‹ Œuvres choisiesChapitre 151 sur 228 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

Les deux Poèmes sur la Loi Naturelle et sur le Désastre de Lisbonne.

De ces deux poèmes,, le premier fut composé à Berlin en 1752, le second aux Délices en 1756; mais ils furent publiés tous deux par Voltaire à cette dernière date. Malgré des différences notables, tous deux appartiennent ,au même genre de composition et renferment un exposé intéressant des idées philosophiques de leur auteur.

Le poème sur la Loi naturelle , c’est-à-dirê sur kl Religion naturelle, est une profession de foi, ou plutôt l’esquisse d’une religion sans surnaturel. Ce credo philosophique est surtout remarquable par ses omissions, ses exclusions, qui le mettent en opposition avec les religions positives et particulièrement avec le christianisme. D’autre part il présente, sur certains thèmes généraux, des développements assez élevés, d’une forme quelquefois prosaïque, mais souvent heureuse.

Le poème comprend quatre parties :

Dans la première, Voltaire se demande quel hommage Dieu exige de nous et, après avoir rappelé brièvement les contradictions des religions entre elles, il affirme que Dieu parle à l'homme par la raison et qu’il se manifeste à lui par la conscience.

Dans la deuxième partie, l’auteur répond aux objections contre les principes d’une morale universelle. Les égarements, les défaillances des individus, des nations même, ne sont que des orages passagers qui n’altèrent pas le fond de la source ouverte en nous par Dieu. L'habitude et l’exemple provoquent beaucoup de nos actions, mais la conscience n'est pas le fruit de l'éducation ou de l’habitude Elle est innée.

La troisième partie est agressive et attaque ceux qui, au nom d'une religion particulière, s’élèvent contre d'autres hommes et veulent leur imposer par la force leur propre croyance. Voltaire rappelle avec horreur les bûchers de l’Inquisition et les guerres de religion ; puis, après avoir constaté que, grâce à la philosophie, les mortels sont devenus plus humains, il prend à partie les théologiens

POÈME 81 11 LA LOI N Ait K ELLE

de son temps, qui damnent les dissidents ou qui taxent de crimes les vertus des païens; enfin il invite tous les hommes à se supporter entre eux.

La quatrième partie contient le dernier mot de la doctrine voltairienne en matière de religion : c’est au prince à faire vivre en paix les différentes religions qui se partagent son royaume. Il doit les dominer et leur imposer à toutes la paix et la tolérance.

11 est à noter que Voltaire, qui dédie son poème à Frédéric II et qui d’un bout à l’outre fait son éloge, reconnaît à la fin que ce sont les idées mêmes du prince qu’il exprime. On voit ici très nettement l’influence du roi de Prusse sur l’écrivain français.

Ce n’est pas le respect, mais le mépris des différentes formes de la pensée religieuse qui est préconisé dans ces vers. Parlant des sectes ou, comme il dit, des « factions », il écrit :

« Pour les anéantir, il faut les mépriser. »

et il ajoute en faisant allusion à ce que nous appelons aujourd’hui la puissance du sabre :

« Qui conduit des soldats peut gouverner des prêtres. •>

Voici deux courts fragments de ce poème :

La Conscience.

e nos désirs fougueux la tempête fatale Laisse au fond de nos cœurs la règle [et la morale. 170 C’est une source pure : en vain dans [ses canaux

Les vents contagieux en ont troublé

[les eaux;

En vain sur sa surface une fange étran-

[gère

Apporte en bouillonnant un limon qui l’altère;

L’homme le plus injuste et le moins policé 175

S’y contemple aisément quand l’orage est passé.

Tous ont reçu du ciel avec l’intelligence Ce frein de la justice et de la conscience.

De la raison naissante elle est le premier fruit;

Dès qu’on la peut entendre, aussitôt elle instruit : 180

Contrepoids toujours prompt à rendre l’équilibre Au cœur plein de désirs, asservi, mais né libre;

VOLTAIRE

Arme que la nature a mise en notre main,

Qui combat l'intérêt par l’amour du prochain.

De Socrate, en un mot, c’est là l’heureux génie; 185 C’est là ce dieu secret qui dirigeait sa vie,

Ce dieu qui jusqu’au bout présidait à son sort,

Quand il but sans pâlir la coupe de la mort»

Quoi j cet esprit 'divin n’est-il que pour Socrate?

Tout mortel a le sien, qui jamais ne le flatte. 190

Néron, cinq 1 ans entiers, fut soumis à ses lois;

Cinq ans des corrupteurs il repoussa la voix.

(IIe partie.)

Appel à la tolérance.

...La Clémence a raison et la Colère a tort.

Dans nos jours passagers de peines, de misères,

Enfants du même Dieu, vivons au moins en frères; Aidons-nous l’un et l’autre à porter nos fardeaux;

Nous marchons tous courbés sous le poids de nos maux ; 360 Mille ennemis cruels assiègent notre vie,

Toujours par nous maudite et toujours si chérie ;

Notre cœur égaré, sans guide et sans appui,

Est brûlé de désirs ou glacé par l’ennui ;

Nul de nous n’a vécu sans connaître les larmes. 365 De la société les secourables charmes Consolent nos douleurs au moins quelques instants : Remède encor trop faible à des maux si constants.

Ah ! n’empoisonnons pas la douceur qui nous reste !

Je crois voir des forçats dans un cachot funeste, 370

Se pouvant secourir, l’un sur l’autre acharnés,

Combattre avec les fers dont ils sont enchaînés.

(IIIe partie.)

(1) « Trajan disait que peu de princes pouvaient se vanter d’avoir égalé Néron pendant les cinq premières années de son règne... » (àuRelius Victor, trad. par Diderot.) En fait, Néron faisait périr Britannicus dès l’an 55, c’est-à-dire un an après son avènement.

Page 1