CITOYEN DE GENÈVE
A M. D’ALEMBERT de l’Académie française, de l’Académie royale des Sciences de Paris, de celle de Prusse, de la Société royale de Londres, de l’Académie royale
des Belles-Lettres de Suède, et de l’Institut de Bologne :
Sur son article Genève dans le VIIe volume de Y Encyclopédie,
Et particulièrement sur le projet d’établir un théâtre de comédie en cette ville.
Di3 meliora plis, erroremque hostibus ilium.
A Amsterdam ;
Chez Marc-Michel Rey.
MDCCLVIII. <<
Voir les notes page suivante.
VOLTAIRE ET ROUSSEAU
Dans cet ouvrage, qui ne compte pas moins de 264 pages de texte, Rousseau, développant un point de cette condamnation des Lettres et des Arts, qui faisait l'objet de son premier discours, s’efforçait de démontrer que le théâtre, bien loin de corriger les mœurs, était une école de corruption. On sait qu’il s’en prend particulièrement aux comédies de Molière et qu’il s’indigne surtout de voir la vertu tournée en ridicule dans le Misanthrope. Il montre que la peinture des faiblesses de l’amour a, comme dans Bérénice*, un attrait séduisant et dangereux. Le théâtre, qui llatte les vices, peut être toléré dans les villes déjà perverties, mais les populations qui se sont conservées pures, doivent en être garanties. Une cité comme Genève se doit à elle-même de maintenir l’interdiction des spectacles.
Quelque opinion que l’on ait sur le fond, la lettre de Rousseau.* éloquente, passionnée, pleine d’observations profondes mêlées aux paradoxes et aux sophismes, est une œuvre de premier ordre. Elle produisit en France et à l’étranger une grande impression. Elle eut cet effet particulier d’exaspérer Voltaire.
Non seulement il y voyait son ami d’Alembert contredit et attaqué violemment, au moment même où il chancelait sous les assauts de ses adversaires, mais il se sentait contrecarré lui-même dans le projet qui lui tenait tant au cœur de jouer la comédie aux portes de Genève et de forcer les pasteurs à fermer les yeux.
A partir de ce moment, la brouille fut consommée entre les deux philosophes. Si Rousseau en voulait à Voltaire de lui avoir pris sa ville natale, celui-ci ne pouvait pardonner au citoyen de Genève d'avoir représenté le théâtre comme une école de mauvaises mœurs et d’avoir prêté à la thèse des pasteurs le concours de son éloquence. Cependant il ne répondit pas directement. A d’Alembert, qui préparait une réfutation de la Lettre sur les spectacles , il écrivait (le 4 mai 1759) : « Quoi 1 vous répondez sérieusement à ce fou de Rousseau, à ce bâtard du chien de Diogène ! » Il se contentait de faire l’éloge du théâtre et de son inlluence sur les mœurs dans l’Épître dédicatoire de Tancrède. « L'art de la tragédie, écrivait-il, n’est pas celui qui mérite le moins l'attention publique; car il, faut avouer que c’est celui dans lequel les Français se sont le plus distingués. C’est d'ailleurs au théâtre seul que la nation se rassemble, c’est là que l’esprit et le goût dé” la jeunesse se forment; les étrangers y viennent
(1) Les Sociniens tirent leur nom de l’Italien Sozzini, mort en 1562. Ils rejettent la divinité de Jésus-Christ et professent une doctrine très voisine du pur déisme.
(2) Ce document parut en date du 10 février 1758.
(3) Le texte original porte par erreur DU. — «Dieux, inspirez aux hommes pieux de meilleures pensées, faites tomber cet égarement sur nos ennemis ».
VOLTAIRE
apprendre notre langue ; nulle mauvaise maxime n'y est tolérée et nul sentiment estimable n’y est débité sans être applaudi ; c'est une école toujours subsistante de poésie et de vertu l. »
Rousseau, dans sa Lettre sur les spectacles, avait ménagé Voltaire. Il s’en était pris à Molière, à Regnard, à Dancourt, à Racine, à Crébillon. Il n'avait cité les pièces de Voltaire que pour les couvrir de fleurs. Mais son ennemi ne s’y trompait pas. Il comprenait que c’était lui, lui surtout, qui était visé. Une démarche maladroite de Rousseau aggrava la situation déjà si tendue.
Les deux philosophes étaient séparés par un profond désaccord sur des questions de doctrine : une divergence de tactique venait de les mettre en opposition, puisqu’en écrivant contre d'Alembert, Rousseau rompait avec l’Encyclopédie, au moment même où Voltaire se pliait vis-à-vis des philosophes à une discipline étroite. A tous ces motifs s’ajoutait une antipathie personnelle, qui allait croissant. Rousseau était jaloux de Voltaire : il avait un peu contre lui la haine du pauvre contre le riche.
Ce sentiment perçait déjà dans un passage de la Lettre sur la Providence :
« Je ne puis m’empêcher, monsieur, écrivait-il, de remarquer une opposition bien singulière entre vous et moi dans le sujet de cette lettre. Rassasié de gloire et désabusé des vaines grandeurs, vous vivez libre au sein de l’abondance. Bien sûr de votre immortalité, vous philosophez paisiblement sur la nature de l’âme, et, si le corps ou le cœur souffre, vous avez Tronchm pour médecin et pour ami; vous ne trouvez pourtant que mal sur la terre ; et moi, homme obscur, pauvre, tourmenté d’un mal sans remède, je médite avec plaisir dans ma retraite et trouve que tout est bien. D’où viennent ces contradictions apparentes ? Vous l’avez vous-même expliqué : vous jouissez, moi j’espère, et l’espérance adoucit tout. »
La jalousie se devine entre ces lignes, mafs elle éclate dans une
(1) C’est nous qui soulignons ces mots. La lettre est du 10 octobre 1759. Dans une lettre au marquis Albergati Capacelli (23 décembre 1760), Voltaire fait encore une longue apologie du théâtre. « Qu’est-ce? en effet, que la vraie comédie? C’est, dit-il, l’art d'enseigner la vertu et les bienséances en action et en .dialogues. »
VOLTAIRE ET ROUSSEAU
autre lettre que Rousseau nous dit lui-même 1 avoir adressée à Voltaire et qui parvint bien à son adresse, comme l’indique la correspondance de celui-ci. Voici comment se terminait cette étrange lettre :
a Je ne vous aime point, monsieur, vous m’avez fait les maux qui pouvaient m’être les plus sensibles, à moi votre disciple et votre enthousiaste. Vous avez perdu Genève pour le prix de l’asile que vous y avez reçu. Vous avez aliéné de moi mps concitoyens pour le prix des applaudissements que je vous ai prodigués parmi eux2 : c’est vous qui me rendez le séjour de mon pays insupportable 3; /c’est vous qui me ferez mourir en terre étrangère, privé de toutes les consolations des mourants et jeté, pour tout honneur dans une voirie; tandis que tous les honneurs qu’un homme peut attendre vous accompagnent dans mon pays. Je vous hais enfin puisque vous l’avez voulu; mais je vous liais en homme encore plus digne de vous aimer, si vous l’aviez voulu. De tous les sentiments dont mon cœur était pénétré pour vous, il n’y reste que l’admiration qu’on ne peut refuser à votre beau génie eX * l’amour de vos écrits. Si je ne puis honorer en vous que vos talents, ce n’est pas ma faute. Je ne manquerai jamais au respect qui leur est dù, ni aux procédés que le respect exige. Adieu, monsieur4. »
Le premier mouvement de Voltaire parait avoir été de hausser les épaules. « J’ai reçu une grande lettre de Jean-Jacques Rous-
(1) Confessions (Livre X). Rousseau avait cru devoir écrire à Voltaire après l’impression de la Lettre sur ta Providence , pour lui dire que ce n’était pas lui qui avait donné copie de cette lettre.
(2) On se demande quand il fut donné à Rousseau d’applaudir Voltaire « au milieu de seif concitoyens ».
(3) Voilà le mot lâché. Rousseau écrivait-au pasteur Vernes, qui le pressait de revenir à Genève : « Que deviendrais-je au milieu de vous, a présent que Vous avez un maître en plaisanteries qui vous instruit si bien ? Vous me trouveriez fort ridicule... (14 juin 1759).
Il écrivait à Moultou : « Vous me parlez de ce Voltaire! Pourquoi le nom de ce baladin souille-t-il vos lettres ? Le malheureux a perdu ma patrie; je le haïrais davantage si je le méprisais moins. Je ne vois dans ses grands talents qu’un opprobre de plus, qui le déshonore par l'indigne usage qu’il en fait... »
(4) Confessions (livre X).
VOL T AI l\E
seau, il est devenu tout à fait fou, c’est dommage *. » Autre allusion encore plus précise l’année suivante : « Jean-Jacques, à force d’être sérieux est devenu fou, il écrivait à Jérôme 1 2 çlans sa douleur amère : « Monsieur, vous serez enterré pompeusement et je serai jeté à la voirie. » Pauvre Jean-Jacques ! Voilà un grand mal d’être enterré comme un chien, quand on a vécu dans le tonneau de Diogène 3 4. »
Voltaire ne tarda pas à s’apercevoir que Rousseau ne se contentait pas d’avoir écrit la Lettre sur les spectacles, mais qu’il restait en relations avec les Genevois et que l’influence de son rival y combattait la sienne. Il se plaint en ces termes à d’Âlembert qui cherche à l’apaiser.
a Jean-Jacques Rousseau, homme fort sage effort conséquent, a écrit plusieurs lettres contre ce scandale* actes diacres de l’église de Genève, à mon marchand de clous, à mon cordonnier 5. »
a C’est contre votre Jean-Jacques que je suis le plus en colère 6. Cet archifou, qui aurait pu être quelque chose, s’il s’était laissé conduire par vous, s’avise de faire bande à part ; il écrit contre les spectacles, après avoir fait une mauvaise comédie ; il écrit contre la France qui le nourrit ; il trouve quatre ou cinq douves pourries du tonneau de Diogène, il se met dedans pour aboyer; il abandonne ses amis : il m’écrit à moi la plus impertinente lettre que jamais fanatique ait griffonnée. Il m’écrit en propres mots : Vous avez corrompu Genève , pour prix de l'asile qu'elle vous a donné , comme si je me souciais d’adoucir les mœurs de Genève, comme si j’avais besoin d’un asile, comme si j’en avais pris un dans cette ville de prédicauts sociniens, comme si j’avais quelque obligation à cette ville î »
Ici, comme le remarque finement Saint-Marc Girardin, la colère d’un poète qui veut qu’on joue et qu’on applaudisse ses
(1) Lettre à Thiériot du 23 juin 1760. Cette date paraît être celle à laquelle Rousseau aurait fait parvenir son étrange missive.
(2) Jérome Vadé, pseudonyme de Voltaire.
(3) Lettre à Thiériot, 29 août 1761.
(4) Le théâtre de Voltaire aux Délices.
(5) Lettre à d' Afembert, lxxxix, p. 192. Édit, de 1785
(6) 19 mars 1761.
VOLTAIRE ET ROUSSEAU
pièces met en mouvement toutes les autres colères de Voltaire : et sa colère de philosophe contre les prédicants, et sa colère de grand seigneur contre les marchands de clous et les cordonnierg qui de plus sont diacres, et sa colère de riche contre ceux qui croient qu’il a besoin de quelqu’un. Voltaire aurait pardonné à Rousseau de ne pas penser comme lui sur la Providence ou même sur le théâtre, mais ce qu'il ne peut laisser passer, c’est que Rousseau ait usé de son influence à Genève pour empêcher Voltaire d’attirer les Genevois à son théâtre.
« S’il n’était qu’un inconséquent 1 , un petit bout d’homme pétri de vanité, il n’y aurait pas grand mal. Mais qu’il ait ajouté à l’emportement de sa lettre Tinfamie de cabaler du fond de son village avec des prédicants sociniens pour m’empêcher d’avoir un théâtre à Tourne y, ou du moins pour empêcher ses concitoyens, qu’il ne connaît pas, de jouer avec moi ; qu’il ait voulu par cette indigne manœuvre, se préparer un retour triomphant dans ses rues basses, c’est l’action d’un coquin, et je ne lui pardonnerai jamais. J’aurais tâché de me venger de Platon, s’il m’avait joué un pareil tour, à plus forte raison du laquais de Diogène. Je n’aime ni sa personne, ni ses ouvrages, et son procédé est haïssable. »
Aussi Voltaire le lui rendit-il avec usure.
La Nouvelle Héloïse paraît; et, à Paris, tout le monde est sous le charme de ce roman tendre et passionné, traversé de si belles tirades sur la vertu et le devoir, animé d’un sentiment si profond de la nature. Voltaire déclare le livre <( sot, bourgeois, impudent, ennuyeux ». — « Je l’ai lu pour mop malheur, écrit-il à Thiériot2; et c’eût été pour le sien, si j’avais le temps de dire ce que je pense de cet impertinent ouvrage. Mais un cultivateur, un maçon et le précepteur de Mlle Corneille... n’a pas le temps de parler de romans. » Ceci est pour la galerie. Le vrai, c’est qu’il griffonnait à l’heure même contre ce livre dont le succès l’agaÿiit, quatre lettres sur la nouvelle Héloïse ou Aloïsia, qu'il mit sous la signature du marquis de Ximénès.
« Tenez, écrivait-il à d’Argental, voilà encore des Lettres sur
(1) D’Alembert, cherchant à calmer Voltaire, lui avait écrit : « Je viens à Jean-Jacques, non pas à Jean-Jacques Le Franc de Pompignan, qui pense être quelque chose, mais à Jean-Jacques Rousseau, qui pense être cynique et qui n’est qu’inconséquent et ridicule », etc. V. p. 754, v. 82.
(2) 21 janvier 1761.
VOLTAIRE
le roman de Jean-Jacques; mandez-moi qui les a faites, ô mes anges, qui avez le nez fin *. » Et à d’Alembert : <c Je n'ai point fait de réponse à sa lettre; M. de Ximénès 1 2 a répondupour moi, et a écrasé son misérable roman. »
Mais, en 1762, la publication d'Emile, en amenant un déchaînement des puissances contre son auteur, allait entraîner un changement profond dans la situation de Rousseau et mettre Voltaire en présence de faits tout nouveaux. A Paris, le Parlement décrétait l’arrestation de Rousseau et, le 11 juin, son livre était brûlé par la main du bourreau. A Genève, neuf jours après l’arrêt du Parlement de Paris, les magistrats condamnaient son livre à être «brûlé avec infamie », et un décret de prise de corps ne tardait pas à être lancé contre lui.
Rousseau avait quitté Montmorency et la France. Il s’était réfugié d’abord à Yverdun, dans le pays de Vaud. Son cœur, ulcéré, accusa le polichinelle Voltaire d’avoir provoqué les sévérités des magistrats genevois. « Il est vrai, écrivait-il à Mme de Boufflers, que le crédit de M. de Voltaire à Genève a beaucoup contribué à cette violence, et à cette précipitation. C’est à l’instigation de M. de Voltaire qu’on y a vengé contre moi la cause de Dieu 3.»
Un peu plus tard, Rousseau fut chassé d’Yverdun, par une décision du conseil de Berne, dont le pays de Vaud dépendait alors. Toujours persuadé qu’il était victime des machinations de son ennemi, il transcrivait pour Mme de Boufllcrs cet entretien que le seigneur de Ferney aurait eu avec un de ses ouvriers du comté de Neuchâtel.
m. de voltaire. — Est-il vrai que vous êtes du canton de Neuchâtel ?
l’ouvrier. - — Oui, monsieur.
m. de voltaire. — Êtes-vous de Neuchâtel même?
l’ouvrier. — Non, monsieur ; je suis du village de Butte dans la vallée de Travers.
m. de voltaire. — Butte! Cela est-il loin de Motiers ?
l’ouvrier. — A une petite lieue.
m. de voltaire. — Ÿous avez dans votre pays un certain personnage de celui-ci qui a bien fait des siennes.
(1) 16 février 1761.
(2) Le marquis de Ximénès (1726-1817) appartenait à une famille Aragonaise. Il faisait des tragédies médiocres. Voltaire, à qui il avait d’ailleurs volé son manuscrit de la campagne de 1741, mettait sous son nom des oeuvres qu’il ne voulait pas avouer
v (3) Lettre de Rousseau à la comtesse de Boufflers, Yverdun, 4 juillet
VOLTAIRE ET ROUSSEAU
l’ouvrier. — Qui donc, monsieur?
m. de voltaire. — Un certain Jean-Jacques Rousseau. Le connaissez-vous ?
l’ouvrier. — Oui, monsieur; je l’ai vu un jour à Butte dans le carrosse de M. de Montmollin, qui se promenait avec lui.
m. de voltaire. — Gomment ! Çe pied plat va en carrosse ! Le voilà donc bien fier ?
l’ouvrier. — Oh ! monsieur, il se promène aussi à pied. Il court comme un chat maigre et grimpe sur toutes nos montagnes.
m. de voltaire. — Il pourrait bien grimper quelque jour sur une échelle. Il eût été pendu à Paris, s’il ne se fût sauvé; et il le sera ici s’il y vient.
l’ouvrier. — Pendu, monsieur ! il a l’air d’un si bon homme; eh ! mon Dieu J qu'a-t-il donc fait?
m. de voltaire. — Il fait des livres abominables. C’est un impie, un athée.
l’ouvrier. — Vous me surprenez. Il va tous les dimanches à l’église.
m. de voltaire. — Ah ! l’hypocrite ! et que dit-on de lui dans le pays? Y a-t-il quelqu’un qui veuille le voir ?
l’ouvrier. — Tout le monde, monsieur ; tout le monde l’aime. 11 est recherché partout; et on dit que Milord1 lui fait aussi bien des caresses.
m. de voltaire. — C’est que Milord ne le connaît pas, ni vous non plus. Attendez seulement deux ou trois mois, et vous connaîtrez l’homme. Les gens de Montmorency ont fait des feux de joie quand il s’est sauvé pour n’etre pas pendu. C’est un homme sans foi, sans honneur, sans religion.
l’ouvrier. — Sans religion, monsieur î mais on dit que vou| n’en avez pas beaucoup vous-même.
m. de voltaire. — Qui? moi, grand Dieu! et qui est-ce qui dit cela?
(1) Le maréchal Keith, alors gouverneur de Neuchâtel, pour le roi de Prusse. -
VOLTAIRE
l’ouvrier. — Tout le monde, monsieur.
m. de voltaire. — Oh! quelle horrible calomnie! moi qui ai étudié chez les Jésuites, moi qui ai parlé de Dieu mieux que tous les théologiens !
l’ouvrier. — Mais, monsieur, on dit que vous avez fait bien des mauvais livres.
m de voltaire. “ On ment. Qu’on me montre un seul qui porte mon nom comme ceux de ce croquant portent le sien, etc.
Rousseau dit 1 écrire ce dialogue « de mémoire », d’après le récit de M. de Montmollin, « qui ne me l’a rapporté lui-méme que sur le récit de l’ouvrier, il y a plus de deux mois. » — « Ainsi, ajoute-t-il, le tout peut n’être pas absolument exact, mais les traits principaux sont fidèles, car ils ont frappé M. de Montmollin; il les a retenus, et vous croyez bien que je ne les ai pas oubliés. »
Rousseau était donc persuadé qu’il devait à Voltaire l'hostilité de sa patrie. C’était une erreur. 11 n’aurait dû s’en prendre qu’à lui-même. Ses ouvrages avaient bravé l'orthodoxie protestante presque autant que l’orthodoxie catholique. <c Ils portaient en eux-mêmes leur propre condamnation » * et il n’était besoin ni de l’influence de la France3, ni de celle de Voltaire pour les mettre au pilori.
Il est bien vrai que Voltaire détestait Rousseau et que même à ce moment sa correspondance n’est pas tendre sur le compte du citoyen de Genève. Il paraît même assez satisfait de le voir renié par son pays. Il écrivait à d’Àlembert, le 12 juillet 1762 :
« Sans doute il faut se réjouir que Jean-Jacques ait osé dire ce que tous les honnêtes gens pensent et ce qu’ils devraient dire tous les jours ; mais ce misérable n’en est que plus coupable d’avoif insulté ses amis, ses bienfaiteurs. Sa conduite fait honte à la philosophie. Ce petit monstre n’écrivit contre vous et contre les spectacles que pour plaire aux prédicants de Genève et voilà ces prédicants qui obtiennent qu’on brûle son livre et qu’on décrète l’auteur de prise de corps. Vous m’avouerez que le magot s’est conduit comme un fou. »
(1) Lettre de Rousseau à la comtesse de Boufflers, le 30 octobre 1762.
(2) Maugras, Querelles de 'philosophes , p. 228.
(3) On a prétendu que c’était pour complaire au ministère de Ghoiseul que le Conseil de Genève avait condamné Rousseau.
VOLTAIRE ET ROUSSEAU
Voltaire écrivait encore à un vieil ami, le 21 juillet :
« Jean-Jacques, qui a écrit à la fois contre les prêtres et contre les philosophes, a été brûlé à Genève dans la personne de son plat Émile et banni du canton -de Berne où il s’était réfugié. Il est à présent entre deux rochers dans le pays de Neuchâtel, croyant toujours avoir raison et regardant les hommes en pitié. »
Ce langage n’est pas celui d’un homme très touché de la persécution d’un confrère. D’autre part, on raconte l’anecdote sui vante sur ce qui se passa à Ferney, quand on apprit le déchaînement contre Jean-Jacques. « On était à déjeuner; M. de Végobre, assis près de Mme Denis, prenait paisiblement sa tasse de café. Les lettres de Paris, les papiers publics arrivent; M. de Voltaire ouvre et lit: sa physionomie s’altère et devient sombre: on l’interroge; il donne ses lettres à sa nièce et les papiers à M. de Végobre, en lui disant d’en faire tout haut la lecture. On y racontait fort au long l’histoire de la persécution qu’éprouvait alors le célèbre et malheureux auteur de la Profession de foi du Vicaire savoyard , le décret de prise de coras lancé contre lui, sa fuite. M. de Voltaire n’v tint plus, il se mit à fondre en larmes, et de ce ton de voix moitié solennel, moitié sépulcral, qui lui était propre, il s’écria à diverses reprises : « Qu’il vienne ! Je le recevrai à bras ouverts : il » sera ici plus maître que moi; je le « traiterai comme mon propre fils. »
L’anecdote est rapportée par Charles Pougens *. qui la tenait de M. cle Végobre, avec qui il s’était lié en 1781, à Genève. Elle est confirmée par un témoignage de Wagnière2. On ne peut la révoquer en doute.
Voltaire lui-même déclare à d’Alembert qu’il avait offert asile à Rousseau. Le philosophe de Ferney avait à se disculper, car il était très accusé à Paris. D’Alembert lui avait écrit (8 septembre) : « Les amis de Rousseau... rénandent ici que vous le persécuter, que vous l’avez fait chasser de Berne et que vous travaillez à le faire chasser deNeuchAtel. Te suis persuadé qu’il n’en est rien... » Voltaire répond (15 septembre) :
(( Gomment peut-on imaginer que j’ai persécuté Jean- Jacques ? voilà une étrange idée ; cela est absurde. Je me suis moqué de son Émile , qui est assurément un plat personnage ; son livre m’a ennuyé ; mais il y a cinquante
fl) Charles Pouoens, Lettres philosophiques à Madame *** (Des-
NOIRETERRES, VT. p . 3?0). *
(2) Le secrétaire de Voltaire à Ferney (V. p. 889, n. 1).
VOLTAIRE
pages que je veux faire relier en maroquin. En vérité ai-je le nez tourné à la persécution ? Croit-on que j’aie un grand crédit auprès des prêtres de Berne ? etc. »
Dans la même lettre Voltaire, dit encore :
a Vous voyez que ce pauvre homme est fou : pour peu qu’il eût eu un reste de sens commun, il serait venu au château de Tourney, que je lui offrais1. C’est une terre entièrement libre ; il y eût bravé également et les prêtres " ariens et l’imbécile Orner 2 et tous les fanatiques ; mais son orgueil ne lui a pas permis d’accepter les bienfaits d’un homme qu’il avait outragé. »
Rousseau, en effet, n’était pas homme à accepter les offres de Voltaire et celui-ci ne devait guère se faire d’illusion à ce sujet.
Ce qui est certain, c’est que Voltaire considérait avec un intérêt plein de sympathie le mouvement de protestation qui se dessinait dans une partie de la population de Genève en faveur de la liberté de pensée en même temps qu’en faveur de Rousseau.
« 11 est bon, mande-t-il à Damilaville, que les frères sav chent qu’hier six cents personnes vinrent pour la troisième fois protester en faveur de Jean-Jacques contre le conseil de Genève, qui a osé condamner le Vicaire Savoyard3.» — « Mon cher frère, 11e bénissez-vous pas Dieu de voir le peuple de Calvin prendre si hautement le parti de Jean-Jacques? Ne considérez point sa personne, considérons la cause 4. » :
La ville de Genève se trouvait alors divisée en deux camps, les partisans de Rousseau et ses adversaires, les représentants et les négatifs 5. Le Conseil de Genève éprouva le besoin de se défendre, il le fit par la plume de son procureur général, Robert
(2) Orner Joly de Fleury, avocat général au Parlement, qui avait réquisitionné contre YEmile.
(3) 21 auguste 1763.
(4) 23 auguste 1763.
(5) Les partisans de Rousseau avaient fait au Conseil des représentations sur ce qu'ils considéraient comme des abus de pouvoir. Les magistrats opposèrent à ces protestations le droit qu’ils avaient de refuser les ingérences illégales. On appelait cela le droit négatif. D’où les noms de représentants et de négatifs.
VOLT A I R E ET R O U S SE A U
Tronchin, dans un écrit plein de modération, de sens et d’habileté qui fit une grande impression. Robert Tronchin, qui avait gardé l’anonyme, avait donné à son œuvre le titre de Lettres écrites de la campagne. Rousseau y répondit par les fameuses Lettres écrites de la montagne, œuvre de discussion passionnée, violente, dans laquelle il touchait à toutes les questions et pour défendre les audaces d 'Emile, y ajoutait, notamment sur le chapitre des miracles, des impiétés nouvelles, au désespoir de ceux: de ses amis qui étaient restés chrétiens.
Tandis que la bataille se déroulait entre l'auteur d 'Émile et ses adversaires, des bruits de réconciliation entre Rousseau et Voltaire commençaient à se répandre : c’était le moment où leur querelle allait s’envenimer plus que jamais.
La faute en fut à Rousseau, qui dans la cinquième des Lettres écrites de la montagne, non content de persiller Voltaire, le dénonça comme l’auteur du Sermon des cinquante, que celui-ci avait toujours désavoué. Voici le passage :
(( Ces Messieurs voient si souvent M. de Voltaire, comment ne leur a-t-il point inspiré cet esprit de tolérance qu’il prêche sans cesse, et dont il a quelquefois besoin ? S’ils l’eussent un peu consulté dans cette affaire, il me paraît qu’il eût pu leur parler à peu près ainsi :
— Messieurs, ce ne sont point les raisonneurs qui font du mal, ce sont les cafards. La philosophie peut aller son train sans risque, le peuple ne l’entend pas ou la laisse dire, et lui rend tout le dédain qu’elle a pour lui. Raisonner est de toutes les folies des hommes celle qui nuit le moins au genre humain ; et l’on voit même des gens sages entichés parfois de cette folie-là. Je ne raisonne pas, moi, cela est vrai : mais d’autres raisonnent ; quel mal en arrive-t-il ? Voyez tel, tel et tel ouvrage, n’y a-t-il pas des plaisanteries dans ces livres-là ? Moi-même enfin, si je ne raisonne pas, je fais mieux, je fais raisonner mes lecteurs. Voyez mon chapitre des Juifs, voyez le même chapitre plus développé dans le Sermon des cinquante ; il y a là du raisonnement, ou l’équivalent,' je pense... »
Voltaire ne pouvait pardonner un pareil trait 1 .
(1) « Il n’est point d’excuses pour une action si coupable et si lâche '>
VOLTAIRE
Rousseau allait bientôt s’en apercevoir. Le Sentiment des citoyens ne tardait pas à se répandre, réponse indignée aux blasphèmes de l’auteur d'Emile et des Lettres écrites de la montagne. On y prenait la défense de la religion et des miracles dans un tel style et d’un tel ton qu’il ne pouvait y avoir de doute : l’auteur était évidemment un prêtre, qui combattait pour son Dieu, armé d’une sainte colère. C’était aussi un Genevois qui plaidait pro domo.
Comment, se demandait-on, comment traiter un pareil homme, qui s’attaque a la religion et aux lois ?
« Il suffit d’avertir que la ville qu’il veut troubler le désavoue avec horreur. S’il a cru que nous tirerions l’épée pour le roman d'Émile, il peut mettre cette idée dans le nombre de ses ridicules et de ses folies. Mais il faut lui apprendre que, si on châtie légèrement un romancier impie, on punit capitalement un vil séditieux. »
Un vil séditieux , punition capitale. Voilà qui est parler. Mais qui parlait ainsi*? Rousseau, trompé tout le premier, s’en prît à un de ses anciens amis, le pasteur Vernes, 11 était bien loin de soupçonner le véritable auteur de cette diatribe, qui était l’auteur de Candide lui-même.
A la fin de 1765, des amis de Rousseau s’efforcèrent, mais en vain, d’amener une réconciliation entre les deux grands écrivains.
Cependant Rousseau, trouvant la vie intolérable en Suisse à la suite de ses démêlés avec les pasteurs, avait accepté les offres du philosophe anglais Hume et l’avait suivi/en Angleterre, dès les premiers jours de janvier 1766. Au mois de mai de la même année, paraissait dans les journaux de Londres un pamphlet anonvme, ayant pour titre Lettre an docteur Pansophe . Ce Pansophe, c’était Rousseau lui-même, qui était criblé des traits les plus piquants. On lui reprochait son orgueil :
«Pourquoi répéter continuellement, avec une arrogance sans exemple, que vous bravez vos sots lecteurs et le sot public ? Le public n’est pas sot : il brave à son tour la démence qui vit et médit à ses dépens. Pourquoi, 6 docteur Pansophe, dites-vous bonnement qu’un État sensç aurait élevé des statues à Vauteur dy « Émile » ? C’est que
protestait Voltaire auprès de la maréchale de Luxembourg, le 9 janvier 1765. — *< Il faut avouer que ce malheureux est un monstre », écrit-il au professeur Tronchin. Lettres inédites , (Desnoireterres, vi, p. 348).
VOLTAIRE ET ROUSSEAU
Fauteur d}Éinile est comme un enfant, qui après avoir soufflé des boules de savon, ou fait des ronds en crachant dans un puits, se regarde comme un être très important. Pourquoi mon ami Jean-Jacqaes vante-t-il à tout propos sa vertu, son mérite et ses talents ? C'est que l’orgueil de l’homme peut devenir aussi fort que la bosse des chameaux de l’idumée, ou que la peau des onagres du désert. »
Surtout on le plaisantait au sujet de ses rapports avec les Anglais ;
Docteur Pansophe, on m'a dit que vous vouliez aller en Angleterre. C'est le pays des belles femmes et des bons
Voltaire et Rousseau, réconciliés dans l’immortalité, sont guidés par le Génie vers le Panthéon. D’après une estampe en couleurs du début du xixe siècle.
philosophes. Ces belles femmes et ces bons philosophes seront peut-être curieux de vous voir et vous vous ferez voir. Les gazetiers tiendront un registre exact de tous vos faits et gestes, et parleront du grand Jean-Jacques comme de l’éléphant du roi et du zèbre de la reine, car les Anglais s’amusent des productions rares de toutes espèces, quoiqu’il soit rare qu’ils estiment. On vous montrera au doigt à la Comédie, si vous y allez, et on dira : « Le voilà u cet éminent génie qui nous reproche de n'avoir pas un
VOLTAIRE
<( bon naturel et qui dit que les sujets de Sa Majesté ne ((.sont pas libres. C'est là ce prophète du lac de Genève (( qui a prédit au verset 45e de son apocalypse nos mal- « heurs et notre ruine parce que nous sommes riches. » On vous examinera avec surprise depuis les pieds jusqu’à la tête, en réfléchissant sur la folie humaine.
Rousseau, cette fois, devina d’où le coup partait.
(( Voltaire, écrivait-il à d’Ivernois (31 mai 1766), a fait imprimer et traduire ici par ses amis une lettre à moi adressée, où l’arrogance et la brutalité sont portées à leur comble et où il s’applique, avec une noirceur infernale, à m’attirer la haine de la nation... »
Voltaire était bien Fauteur de la Lettre au docteur Pansophe ; ratais, suivant son usage, il en renia la paternité et désigna comme auteur l’abbé Coyer, qui s’en défendit en protestant de toutes ses forces. Puis il rejeta la responsabilité sur Bordes de Lyon, que était alors en Angleterre, et il le soutint avec tant d’assurance qui Bousseau lui-même Finit par s’y tromper.
On sait que l’auteur d 'Émile ne tarda pas à se brouiller avec Ilume : ce fut une querelle retentissante. Le philosophe anglais, ayant reçu de son ami de la veille une longue et outrageante lettre, dans laquelle celui-ci lui attribuait les machinations les plus noires, tint à se justifier et fit le public juge de sa cause dans une sorte de compte rendu justificatif, l'Exposé succinct de la contestation survenue entre M. Rousseau et M. Hume. Voltaire en profita pour prouver sans réplique que Jean-Jacques était « le plus méchant coquin qui ait jamais déshonoré la littérature 1 ». Sous la forme d’une lettre à Hume 2, il rappela les bontés qu'il avait eues lui-même pour Rousseau, en y opposant la noire ingratitude dont il avait été payé.
Les violences du polémiste de Ferney lui attirèrent de la part de Frédéric une. leçon sévère, mais juste. Voltaire avait écrit au roi de Prusse pour lui demander ce qu’il pensait de la querelle de Rousseau avec Hume. Le philosophe couronné répondit :
« Vous me demandez ce qu’il me semble de Rousseau de Genève ? Je pense qu’il est malheureux et à plaindre. Je n’aime ni ses paradoxes, ni son ton cynique. Ceux de Neu-
(1) A Damilaville, 3 novembre 1766.
(2) . Voltaire s’adressait au public beaucoup plus qu’à Hume, qui ne , connut que plus tard la lettre censée à lui adressée.
VOLTAIRE ET ROUSSEAU
chàlel en ont mal usé envers lui ; il faut respecter les infortunés; il n’y a que les âmes perverses qui les accablent l. »
Voltaire, cependant, ne cessait de piétiner son adversaire abattu. En 1767, paraissait la Guerre civile de Genève , ce poème satirique où les troubles qui avaient agité la cité de Calvin, étaient présentés d’une manière burlesque : Rousseau y jouait naturellement un rôle odieux. Voici comment le personnage y est introduit :
n s un vallon fort bien nommé Travers2 S’élève un mont, vrai séjour des hi-
[vers ;
Son front altier se perd dans les nua-
[ges,
Ses fondements sont au creux des envers ;
Au pied du mont sont des antres sau-
[vages,
Du dieu du jour ignorés à jamais :
C’est de Pmusseau le digne et noir palais.
Là se tapit ce sombre énergumène,
Cet ennemi de la nature humaine,
Pétri d’orgueil et dévoré de fiel;
Il fuit le monde et craint de voir le ciel :
Et cependant sa triste et vilaine âme Du dieu d’amour a ressenti la flamme ;
Il a trouvé, pour charmer son ennui,
Une beauté digne en effet de lui :
C’était Gharon amoureux de Mégère.
Cette infernale et hideuse sorcière Suit en tous lieux le magot ambulant,
Comme la chouette est joiute au chat-huant.
Depuis longtemps, et de plus en plus, surtout depuis les événements de Motier-Travers, Rousseau était en butte à la folie de la persécution. Ses rapports avec David Hume, comme avec les plus fidèles de ses bienfaiteurs et de ses bienfaitrices, en sont
(1) Cité par Maugras, Querelles de philosophes, p. 527.
(2) Chant III, v. 12.
VOLTAIRE
la démonstration éclatante. Des attaques comme la lettre au docteur Pansophe, la lettre à Hume , la Guerre de Genève , ne pouvaient avoir d’autre résultat que d'exaspérer encore son mal.
La vengeance que Rousseau tira de son ennemi fait honneur à son caractère comme à son esprit. Ayant appris en 1770, qu’il s’organisait une souscription pour élever à Voltaire une statue, de son vivant, il s’écria : « Cela honore la France et le siècle 1 Je voudrais bien être admis au nombre des souscripteurs : comment faut-il s’y prendre? » On lui dit qu’il fallait s’adresser à d’Alembert. 11 le fit aussitôt et lui envoya pour la statue de son émule deux louis d’or.
Voltaire aurait bien voulu repousser cette offrande, qu’il considérait comme une injure, mais ses amis l’en détournèrent et J. -J. Rousseau resta au nombre des souscripteurs.
Cul-de-lampe tiré de la Henriade, édition de 1770.
CANDIDE
un jeune métaphysicien fort ignorant des choses de ce monde, et il lui accéda sa grâce avec une clémence qui sera louée dans tous les journaux et dans tous les siècles. Un brave chirurgien guérit Candide en trois semaines, avec les émollients enseignés par Dioscoride A. 11 avait déjà un peu de peau, et pouvait marcher, quand le roi des Bulgares livra bataille au roi des Abares1 2.
Candide au milieu des horreurs de la guerre.
Rien n'était si beau, si leste, si brillant, si bien ordonné que les deux armées : les trompettes, les fifres, les hautbois, les tambours, les canons, formaient une harmonie telle qu'il n’y en eut jamais en eftfer. Les canons renversèrent d’abord à peu près six mille hommes de chaque côté; ensuite la mousqueterie ôta du meilleur des mondes environ neuf à dix mille coquins qui en infectaient la surface. La baïonnette fut aussi la raison suffisante de la mort de quelques milliers d’hommes. Le tout pouvait bien se monter à une trentaine de mille âmes. Candide, qui tremblait comme un philosophe, se cacha du mieux qu’il put pendant cette boucherie héroïque.
Enfin, tandis que les deux rois faisaient chanter des Te Deum chacun dans son camp, il prit le parti d’aller raisonner ailleurs des effets et des causes. Il passa par-dessus des tas de morts et de mourants, et gagna d’abord un village voisin; il était en cendres : c’était un village abare que les Bulgares avaient brûlé selon les lois du droit public : des vieillards criblés de coups regardaient mourir leurs femmes égorgées, qui tenaient leurs enfants à leurs mamelles sanglantes... ; d’autres à demi brûlés criaient qu’on achevât de leur donner la mort : des cervelles étaient répandues sur la terre à côté de bras et de jambes coupés.
(1) Médecin grec du premier siècle de notre ère.
(2) Les Avares ou Abares étaient un peuple tartare, qui envahit l’Europe au sixième siècle. Charlemagne détruisit leur empire, dont une partie est occupée aujourd’hui par les Hongrois
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Candide s’enfuit au plus vite dans un autre village : il appartenait à des Bulgares, et les héros abares l’avaient traité de même. Candide, marchant toujours sur des membres palpitants, ou à travers des ruines, arriva enfin hors du théâtre de la guerre, portant quelques petites provisions dans son bissac, et n’oubliant jamais Mlle Cunégonde.
V. — Arrivée de Candide et de ses compagnons devant Lisbonne. — Tempête et tremblement de terre.
Tandis qu’il raisonnait, l’air s’obscurcit, les vents soufflèrent des quatre coins du monde, et le vaisseau fut assailli par la plus horrible tempête à la vue du port de Lisbonne.
La moitié des passagers affaiblis, expirant de ces angoisses inconcevables que le roulis d’un vaisseau porte dans les nerfs et dans toutes les humeurs du corps, agi tées en sens contraires, n’avait pas même la force de s’inquiéter du danger : l’autre moitié jetait des cris et faisait des prières; les voiles étaient déchirées, les mâts brisés, le vaisseau entr’ouvert ; travaillait qui pouvait : personne ne s’entendait, personne ne commandait. L’anabaptiste 1 aidait un peu à la manœuvre : il était sur le tillac; un matelot furieux le frappe rudement, et l’étend sur les planches ; mais du coup qu’il lui donna il eut lui-même une si violente secousse, qu’il tomba hors du vaisseau la tête la première : il restait suspendu et accroché à une partie du mât rompu. Le bon Jacques court à son secours, l’aide à remonter, et de l’effort qu’il fit il est précipité dans la mer à la vue du matelot, qui le laissa périr sans daigner seulement le regarder. Candide approche, voit son bienfaiteur qui reparaît un moment, et qui est englouti pour jamais : il veut se jeter après lui dans la mer ; le philosophe Pangloss2 l’en empêche, en lui prouvant que
(1) Un Hollandais, anabaptiste, nommé Jacques, qui avait traité Candide avec charité et qui s’était lié avec lui.
(2) Le philosophe ridicule Pangloss, que Candide avait connu dans
CANDIDE
la rade de Lisbonne avait été formée exprès pour que cet anabaptiste s’y noyât. Tandis qu’il le prouvait a priori , le vaisseau s’entr’ouvre, iout périt, à la réserve de Pangloss, de Candide, et de ce brutal matelot qui avait noyé Je' vertueux anabaptiste; le coquin nagea heureusement jusqu’au rivage, où Pangloss et Candide furent portés sur une planche.
Quand ils furent revenus un peu à eux, ils marchèrent vers Lisbonne : il leur restait quelque argent, avec lequel ils espéraient se sauver de la faim, après avoir échappé à la tempête.
A peine ont-ils mis le pied dans la ville, en pleurant la mort de leur bienfaiteur, qu’ils sentent la terre trembler sous leurs pas; la mer s’élève en bouillonnant dans le port, et brise les vaisseaux qui sont à l’ancre; des tourbillons de flammes et de cendres couvrent les rues et les places publiques; les maisons s’écroulent, les toits sont renversés sur les fondements, et les fondements se dispersent : trente mille habitants de -tout âge et de tout sexe sont écrasés sous des ruines. Le matelot disait en sifflant et en jurant : « Il y aura quelque chose à gagner ici. — Quelle peut être la raison suffisante de ce phénomène? disait Pangloss. — Voici le dernier jour du monde, s’écriait Candide. »
Quelques éclats de pierre avaient blessé Candide ; il était étendu dans la rue et couvert de débris : il disait à Pangloss : (( Hélas ! procure-moi un peu de vin et d’huile; je me meurs. — Ce tremblement de terre n’est pas une chose nouvelle, répondit Pangloss; la ville de Lima éprouva les mêmes secousses en Amérique l’année passée ; mêmes causes, mêmes effets; il y a certainement une traînée de soufre sous terre depuis Lima jusqu’à Lisbonne. — Rien n’est plus probable, dit Candide ; mais, pour Dieu, un peu d’huile et de vin. — Comment, probable ! ré-
le château de Westphalie et qu’il avait retrouvé ensuite. Il accompagne Candide dans presque toutes ses aventures.
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pliqua le philosophe; je soutiens que la chose est démontrée. »
— Candide perdit connaissance; et Pangloss lui apporta un peu d’eau d’une fontaine voisine,
XVII. — Arrivée de Candide et de son valet Cacambo dans l’Eldorado i.
Ils voguèrent quelques Jieues entre des bords tantôt fleuris, tantôt arides, tantôt unis, tantôt escarpés : la rivière s’élargissait toujours; enfin elle se perdait sous une voûte de rochers épouvantables, qui s’élevaient jusqu’au ciel. Les deux voyageurs eurent la hardiesse de s’abandonner aux flots sous cette voûte; le fleuve, resserré en cet endroit, des porta avec une rapidité et un bruit horribles : au bout de vingt-quatre heures, ils revirent le jour; mais leur canot se fracassa contre les écueils : il fallut se traîner de rocher en rocher pendant une lieue entière ; enfin ils découvrirent un horizon immense, bordé de montagnes inaccessibles : le pays était cultivé pour le plaisir comme pour le besoin; partout Futile était agréable : les chemins étaiént couverts ou plutôt ornés de voitures d’une forme et d’une matière brillantes, portant des hommes et des femmes d’une beauté singulière, traînés rapidement par de gros moutons rouges qui surpassaient en vitesse les plus beaux chevaux d’Andalousie, de Tétuan et de Méquinez.
« Voilà pourtant , dit Candide, un pays qui vaut mieux que la Westphalie. Il mit pied à terre avec Cacambo auprès du premier village qu’il rencontra. Quelques enfants du village, couverts de brocart d’or tout déchiré, jouaient aux palets à l’entrée du bourg; nos deux hommes de l’autre monde s’amusèrent à les regarder : leurs palets étaient d’assez larges pièces rondes, jaunes, rouges, vertes, qui jetaient un éclat singulier : il prit envie aux voyageurs d’en ramasser quelques-uns; c’était de l’or, c’étaient
(1) Pays imaginaire (le pays doré), qu’un des lieutenants de Pizarre prétendait avoir découvert entre l’Amazone et l’Orénoque.
CANDIDE
des émeraudes, des rubis, dont le moindre aurait été le plus grand ornement du trône du Mogol. « Sans doute, dit Cacambo, ces enfants sont les fils du roi du pays qui jouent au petit palet. » Le magister du village parut dans ce moment pour les faire entrer à Eécole : « Voilà, dit Candide, le précepteur de la famille royale. »
Les petits gueux quittèrent aussitôt le jeu, en laissant à terre leurs palets et tout ce qui avait servi à leurs divertissements. Candide les ramasse, court au précepteur et les lui présente humblement, lui faisant entendre par signes que Leurs Altesses Royales avaient oublié leur or et leurs pierreries : le magister du village en souriant lés jeta par terre, regarda un moment la figure de Candide avec beaucoup de surprise et continua son chemin.
Les voyageurs ne manquèrent pas de ramasser l’or, les rubis et les émeraudes, a Où sommes-nous? s’écria Candide; il faut que les enfants des rois de ce pays soient bien élevés, puisqu’on leur apprend à mépriser l’or et les pierreries « » Cacambo était aussi surpris que Candide.
XIX. — En approchant de Surinam 4, Candide et son valet rencontrent un nègre.
En approchant de la ville, ils rencontrèrent un nègre étendu par terre, n’ayant plus que la moitié de son habit, c’est-à-dire d’un caleçon de toile bleue; il manquait à ce pauvre homme la jambe gauche et la main droite. « Eh, mon Dieu ! lui dit Candide en hollandais, que fais-tu là, mon ami, dans l’état horrible où je te vois ? — .T’attends mon maître, M. Vanderdentur, le fameux négociant, répondit le nègre. — Est-ce M. Vanderdentur, dit Candide, qui t’a traité ainsi ? — Oui, monsieur, dit le nègre; c’est l’usage : on nous donne un caleçon de toile pour tout vêtement deux fois l’année quand nous travaillons aux sucreries, et que la meule nous attrape le bras, on nous
(1) La viile de Surinam ou de Paramaribo, chef-lieu de la Guyane hollandaise, située dans l’Amérique du Sud, entrp la Guyane anglaise et la Guyane française.
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coupe la main; quand nous voulons nous enfuir, on nous coupe la jambe : je me suis trouvé dans ces deux cas : c’est à ce prix que vous mangez du sucre en Europe. Cependant, lorsque ma mère me vendit dix écus patagons sur la côte de Guinée, elle me disait : « Mon cher enfant, bénis nos c fétiches, adore-les toujours ; ils te feront vivre heureux, tu u as l’honneur d’être esclave de nos seigneurs les blancs, et « tu fais par là la fortune de ton père et de ta mère. » Hélas ! je ne sais pas si j’ai fait leur fortune, mais ils n’ont pas fait la mienne; les chiens, les singes et les perroquets sont mille fois moins malheureux que nous : les fétiches 1 hollandais, qui m’ont converti, me disent tous les dimanches que nous sommes tous enfants d’Xclam, blancs et noirs. Je ne suis pas généalogiste; mais si ces prêcheurs disent vrai, nous sommes tous cousins issus de germain : or, vous m’avouerez qu’on ne peut pas en user avec ses parents d’une manière plus horrible. — O Pangloss ! s’écria Candide, tu n’avais pas deviné cette abomination ! c’en est fait, il faudra qu’à la fin je renonce à ton optimisme. — Qu’est-ce qu’optimisme ? disait Cacambo. — Hélas ! dit Candide, c’est la rage de soutenir que tout est bien quand on est mal. Et ib versait des larmes en regardant son nègre, et en pleurant il entra dans Surinam.
XXVI. — D’un souper que Candide et Martin 2 firent avec six étrangers, et qui ils étaient.
Un soir que Candide, suivi de Martin, allait se mettre à table avec les étrangers qui logeaient dans la même hôtellerie, un homme à visage couleur de suie l’aborde par derrière; et, le prenant par le bras, lui dit : « Soyez prêt à partir avec nous; n’y manquez pas. » Il se retourne, et voit Cacambo :
« — Nous partirons après* souper, reprit Cacambo : je ne peux vous en dire davantage, je suis esclave; mon
(1) Le mot désigne ici les prêtres.
(2) Savant pauvre et malheureux avec lequel Candide était revenu de
Surinam en Europe. *
maître m’attend; il faut que j’aille le servir à table : ne dites mot; soupez, et tenez-vous prêt. »
Candide, le cœur agité, l’esprit bouleversé, se mit à table avec Martin, qui voyait de sang-froid toutes ces aventures, et avec six étrangers qui étaient venus passer le carnaval à Venise.
Cacambo, qui versait à boire à l’un de ces étrangers, s’approcha de l’oreille de son maître sur la fin du repas, et lui dit : « Sire, Votre Majesté partira quand elle voudra; le vaisseau est prêt. » Ayant dit ces mots, il sortit. Les convives étonnés se regardaient sans proférer une seule parole, lorsqu’un autre domestique, s’approchant de son maître, lui dit : « Sire, la chaise.de Votre Majesté est à Padoue, et la barqüe est prête-. » Le maître fit un signe et le domestique partit. Tous les convives se regardèrent encore, et la surprise commune redoubla. Un troisième valet, s’approchant aussi d’un troisième étranger, lui dit : « Sire, croyez-moi, Votre Majesté ne doit pas rester ici plus longtemps, je vais tout préparer. » Et aussitôt il disparut.
Candide et Martin ne doutèrent pas alors que ce ne fût une mascarade du carnaval. Un quatrième domestique dit au quatrième maître : « Votre Majesté partira quand elle voudra » et sortit comme les autres. Le cinquième valet eu dit autant au cinquième maître ; mais le sixième valet parla différemment au sixième étranger, qui était auprès de Candide; il lui dit : « Ma foi, sire, on ne veut plus faire crédit à Votre Majesté, ni à moi non plus; et nous pourrions bien être coffrés cette nuit, vous et moi : je vais pourvoir à mes affaires; adieu. »
Tous les domestiques ayant disparu, les six étrangers, Candide et Martin, demeurèrent dans un profond silence. Enfin Candide le rompit : « Messieurs, dit-il, voilà une singulière plaisanterie ! pourquoi êtes-vous tous rois? pour moi, je vous avoue que ni moi, ni Martfn, nous ne le sommes. »
Le maître de Cacambo prit alors gravement la parole, et dit en italien : « Je ne suis point plaisant, je m’appelle
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Achmet 111 1 ; j’ai été grand sultan plusieurs années; je détrônai mon frère; mon neveu m’a détrôné; on a coupé le cou à mes*vizirs, j’achève ma vie dans le vieux sérail; mon neveu, le grand sultan Mahamoud, me permet de voyager quelquefois pour ma santé; et je suis^venu passer le carnaval à Venise. »
Un jeune homme qui était auprès d’Àchmet, parla après lui et dit : « Je m’appelle Yvan 2 : j’ai été empereur de toutes les Rassies; j’ai été détrôné au berceau; mon père et ma ipère ont été enfermés, on m’a élevé en prison; j’ai quelquefois la permission de voyager, accompagné de ceux qui me gardent; et je suis venu passer le carnaval à Venise. »
Le troisième dit : « Je suis Charles-Édouard3, roi d’Angleterre; mon père m’a cédé ses droits au royaume; j’ai combattu pour les soutenir; on a arraché le cœur à huit cents de mes partisans, et on leur en a battu les joues ; j’ai été mis en prison; je vais à Rome faire une visite au roi mon père, détrôné ainsi que moi et mon grand-père; et je suis venu passer le carnaval à Venise. »
Le quatrième prit alors la parole, et dit :
(( Je suis roi des Polaques4, le sort de la guerre m’a privé de mes États héréditaires ; mon père a éprouvé les mêmes revers : je me résigne à la Providence, comme, le sultan Achmet, l’empereur Ivan, et le roi Charles-Édouard, à qui Dieu donne une longue vie ! et je suis venu passer, le carnaval à Venise. »
(1) Achmet III (1662-173 6) succéda en 1703 à son frère Mustapha II. Il donna asile à Charles XII et battit Pierre le Grand, mais vaincu luimême par les Impériaux, il fut déposé par les janissaires en 1730.
(2) Yvan (1740-1762) fut proclamé, à l’âge de trois mois, empereur de toutes les Russies; mais, un an plus tard, il fut écarté du trône à l’avènement d’Elisabeth. Elevé en prison, comme il le dit ici lui-même, il fut massacré sous le règne de Catherine II.
(3) Charles+E douar d (1720-1788), petit-fils de Jacques II, s’efforça de reconquérir son royaume, débarqua en Ecosse en 1745. Vainqueur à Preston-Pans et ^ Falkirk, il fut vaincu à Gulloden et n’échappa à ses ennemis qu’au prix d’aventures extraordinaires. Il vécut ensuite en Italie, sous le nom de comte d’Albany.
(4) Auguste II (1696-1763), électeur de Saxe, élu roi de Pologne en 1733, s’allia avec l’Autriche contre Frédéric, qui lui enleva deux fois la Saxe, en 1746 et en 1756.
CANDIDE
Le cinquième dit : « Je suis aussi roi des Polaques l; j’ai perdu mon royaume deux t’ois; mais la Providence m’a donné un autre État, dans lequel j’ai fait plus de bien que tous les rois des Sarmates ensemble n’en ont jamais pu faire sur les bords de la Yistule. Je me résigne aussi à la Providence; et je suis venu passer le carnaval à Venise. »
Il restait au sixième monarque à parler : « Messieurs, dit-il, je ne suis pas si grand seigneur que vous; mais enfin j’ai été roi tout comme un autre : je suis Théodore 2, on m’a élu roi en Corse; on mi a appelé Votre Majesté, et à présent à peine m’appelle-t-on monsieur; j’ai fait frapper de la monnaie,* et je ne possède pas un denier; j’ai eu deux secrétaires d’Etat, et j’ai à peine un valet, je me suis vu sur un trône, et j’ai été longtemps à Londres en prison sur la paille; j’ai bien peur d’être traité de même ici, quoique je sois venu comme Vos Majestés passer le carnaval à Venise. »
Les cinq autres rois écoutèrent ce discours avec une noble compassion : chacun d’eux donna vingt sequins 3 au roi Théodore pour avoir des habits et des chemises ; Candide lui fit présent d’un diamant de deux mille sequins. « Quel est donc, disaient les cinq rois, ce simple particulier qui est en état de donner cent fois autant que chacun de nous, et qui le donne ? »
Dans l’instant qu’on sortait de table, il arriva dans la même hôtellerie quatre Altesses sérénissimes qui avaient aussi perdu leurs États par le sort de la guerre, et qui venaient passer le reste du carnaval à Venise; mais Candide ne prit pas seulement garde à ces nouveaux venus 4.
(1) Stanislas Leczinski (1682-1766), placé sur le trône de Pologne par Charles XII, en 1704, perdit son trône après les malheurs de ce prince et se réfugia en France. Louis XV épousa sa fille en 1725. La Lorraine lui fut donnée en 1738 par le traité de Vienne.
(2) Théodore, baron de Neuhof (1690-1756), aventurier né à Metz, chercha fortune en France, en Suède, en Angleterre, en Italie, en Corse. Il encouragea les habitants de cette île dans leur révolte contre Gênes et il fut, en effet, proclamé roi de Corse en 1736. Mais au bout de huit mois, il était en fuite, quitte à renouveler ses tentatives. Réfugié à Londres, il fut enfermé pour dettes.
(3) Sequin. V. Lex.
(4) Le rapprochement de tous ces rois détrônés est aussi piquant que
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