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CHAPITRE VII

Voltaire et Rousseau (1754-1770).

Les rapports de Voltaire et de J. -J. Rousseau.

On a lu, dans le chapitre précédent, des fragments de la Lettre de J. -J. Rousseau sur la Providence. Cette réponse du philosophe genevois à Voltaire n’est qu’un épisode de la rivalité qui mit aux prises ces deux écrivains.

Il n’est pas sans intérêt de nous arrêter un instant sur les principaux événements de cette histoire.

En 1754, Rousseau avait caressé le projet de revenir s'établir dans son pays. Le séjour de Paris lui était insupportable et comme il avait acquis déjà une certaine réputation, sa famille et sa ville elle-même ne pouvaient qu’être flattées de son retour. Il fut en effet fort bien accueilli i.

Pour recouvrer ses droits de citoyen, il crut devoir abjurer le catholicisme qu’il avait embrassé dans sa jeunesse, et il revint à la profession du calvinisme 2.

(1) Saint-Marc Girardin dit à ce propos que Rousseau est moins un prolétaire de génie qu'un bourgeois déclassé. « S'il y a du démagogue dans ses ouvrages, cela ne tient pas à son origine, qui n’a rien de bas ni d’obscur, cela tient aux accidents de sa vie et aux erreurs de sa conduite » (ii, p. 146).

(2) Rousseau s’en explique dans les Confessions (livre VIII) : « Honteux d’être exclu de mes droits de citoyen par la profession d’un autre culte que celui de mes pères, je résolus de prendre ouvertement ce dernier. » Il ajoute : « Je pensais que l’Evangile, étant le même pour

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11 quitta Genève, comptant bien y revenir l'année suivante.

La même année (1754), Voltaire arrivait en Suisse et, en février 1755, il acquérait, aux portes de Genève, la propriété qu’il appela ses Délices. Pourquoi Rousseau ne revint-il pas à Genève en 1755, comme il s’y était décidé? 11 en a donné plus tard deux explications, il a prétendu qu’il était blessé du froid accueil que le Magnifique Conseil avait fait à la Dédicace de son Discours sur V Inégalité. Mais il a dit aussi que c’était la présence de Voltaire aux portes de Genève qui l’avait détourné. Sentait-il qu’il n’y avait pas de place pour lui dans une ville où Voltaire régnait, ou que Genève avec Voltaire n’était plus la Genève qu’il avait rêvée? « Je compris, écrit-il dans les Confessions 1 , que cet homme y ferait révolution, que j’irais retrouver dans ma patrie le ton, les airs, les mœurs qui me chassaient de Paris, qu’il me faudrait batailler sans cesse et que je n’aurais d’autre choix dans ma conduite que d’être un pédant insupportable ou un lâche et mauvais citoyen. »

Les rapports de Rousseau avec Voltaire, en 1755, ne comportent cependant aucune hostilité, comme on va le voir, Rousseau, qui avait débuté vis-à-vis du maître par l’admiration et qui se considérait, sinon comme un disciple, du moins comme un débutant plein de déférence, lui avait fait hommage de son Discours sur l'Inégalité. La réponse de Voltaire gardait dans son charmant persiflage un ton légèrement protecteur, celui d’un homme d'expérience et d’infiniment d’esprit s’adressant à un jeune écrivain estimable, mais encore très étourdi, très téméraire et très naïf. Voici cette lettre fameuse :

A M. Jean-Jacques Rousseau, a Paris.

30 août 1755.

J’ai reçu, monsieur, votre nouveau livre contre le genre humain, je vous en remercie. Vous plairez aux hommes, à qui vous dites leurs vérités, mais vous ne les corrigerez pas. On ne peut peindre avec des couleurs plus fortes les

tous les chrétiens, et le fond du dogme n’étant différent qu’en ce qu’on se mêlait d’expliquer ce qu’on ne pouvait entendre, il appartenait en chaque pays au seul souverain de fixer et le culte et le dogme intelligible et qu’il était, par conséquent, du devoir du citoyen d’admettre le dogme et de suivre le culte prescrit par la loi. » C’est la théorie de la religion civile, que Rousseau exposera bientôt dans le Contrat social. C’est la négation de la liberté de conscience et, bien loin d’être une innovation, c’est un retour aux pratiques de l’antiquité.

(1) Livre VIII.

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horreurs de la société humaine, dont notre ignorance et notre faiblesse se promettent tant de consolations. On n’a jamais employé tant d’esprit à vouloir nous rendre bêtes ; il prend envie de marcher à quatre pattes quand on lit votre ouvrage. Cependant comme il y a plus de soixante ans que j’en ai perdu l’habitude, je sens malheureusement qu’il m’est impossible de la reprendre, et je laisse cette allure naturelle à ceux qui en sont plus dignes que vous et moi. Je ne péhx non plus m’embarquer pour aller trouver les sauvages du Canada ; premièrement, parce que les maladies dont je suis accablé me retiennent auprès du plus grand médecin de l’Europe1, et que je ne trouverais pas les mêmes secours chez les Missouris ; secondement, parce que la guerre est portée dans ce pays-là 2 et que les exemples de nos nations ont rendu les sauvages presque aussi méchants que nous. Je me borne cà être un sauvage paisible dans la solitude que j’ai choisie auprès de votre patrie, où vous devriez être.

Je conviens avec vous que les belles-lettres et les sciences ont causé quelquefois beaucoup de mal. Les ennemis du Tasse firent de sa vie un tissu de malheurs ; ceux de Galilée le firent gémir dans les prisons, à soixante et dix ans, pour avoir connu le mouvement de la terre; et ce qu’il y a de plus honteux, c’est qu’ils l’obligèrent à se rétracter. Dès que vos amis eurent commencé le Dictionnaire Encyclopédique 3 , ceux qui osèrent être leurs rivaux les traitèrent de déistes, d'athées et même de jansénistes.

Si j’osais me compter parnji ceux dont les travaux n’ont eu que la persécution pour récompense, je vous ferais voir des gens acharnés à me perdre du jour que je donnai la tragédie d 'Œdipe; une bibliothèque de calomnies ridicules imprimées contre moi; un prêtre ex-jé"

(1) Tronchin (1709-1781).

(2) Bien que la Guerre de Sept ans ne fût pas commencée, une question de frontières sur l’Ohio mettait aux prises les colons français du Canada et de la Louisiane avec les colons anglais de la côte de l’Âtlan* tique.

(3) Les deux premiers volumes parurent en 1751.

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suite i, que j’avais sauvé du dernier supplice, me payant par des libelles diffamatoires du service que je lui avais rendu; un homme2, plus coupable encore, faisant imprimer mon propre ouvrage du Siècle de Louis XIV avec des notes dans lesquelles la plus crasse ignorance vomit les plus infâmes impostures; un autre, qui vend à un libraire quelques chapitres d’une prétendue Histoire Universelle 3, sous mon nom; le libraire assez avide pour imprimer ce tissu informe de bévues, de fausses* dates, de faits et de noms estropiés ; et enfin des hommes assez lâches et assez méchants pour m’imputer la publication de cette rapsodie. Je vous ferais voir la -société infectée de ce genre d’hommes inconnu à toute l’antiquité, qui, ne pouvant embrasser une profession honnête, soif de manœuvre, soit de laquais, et sachant malheureusement lire et écrire, se font courtiers de littérature, vivent de nos ouvrages, volent des manuscrits, les défigurent et les vendent. Je pourrais me plaindre que des fragments d’une plaisanterie4, faite il y a près de trente ans, courent aujourd’hui le monde par l’infidélité et l’avarice de ces malheureux qui ont mêlé leurs grossièretés à ce badinage, qui en ont rempli les vides avec autant de sottise que de malice, et qui, enfin, au bout de trente ans, vendent partout en manuscrit ce qui n’appartient qu’à eux et qui n’est digne que d’eux. J’ajouterais qu’en dernier lieu on a volé5 une partie des matériaux que j’avais rassemblés dans les archives publiques pour servir à V Histoire de la Guerre de 17 U], lorsque j’étais historiographe de France; qu’on a vendu à un libraire de Paris ce fruit de mon travail; qu’on se saisit à l’envl de mon bien, comme si j’étais déjà mort, et qu’on le dénature pour le mettre à l’encan. Je vous peindrais l’ingratitude, l’imposture et la rapine, ne poursui-

(1) L'abbé Desfontaines. V. p. 28S, note 3.

(2) La Beaumelle. Y. p. 499 et noté 1.

(3) L’éditeur Néaulme. V. plus haut, p. 635.

(4) La Pucelle. Voltaire ne manque pas une occasion de !a désavouer.

(5) Ce manuscrit, volé par le marquis de Ximénès, venait de paraître, en 1755, à Paris.

Portrait de J. -J. Rousseau dans sa vieiilesse, d’après l’estampe de Pierres-Gabriel Langlois (1754-1810)

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vant depuis quarante ans jusqu’au pied des Alpes, jusqu’au bord de mon tombeau. Mais que conclurai-je de toutes ces tribulations ? Que je ne dois pas me plaindre ; que Pope, Descartes, Bayle i, le Gamoens 2 et cent autres, ont essuyé les mêmes injustices, et de plus grandes; que cette destinée est celle de presque tous ceux que l’amour des lettres a trop séduits.

Avouez en effet, monsieur, que ce sont là de ces petits malheurs particuliers dont à peine la société s’aperçoit. Qu’importe au genre humain que quelques frelons pillent le miel de quelques abeilles ? Les gens de lettres font grand bruit de toutes ces petites querelles, le reste du monde ou les ignore ou en rit.

De toutes les amertumes répandues sur la vie humaine, ce sont là les moins funestes. Les épines attachées à la littérature et à un peu de réputation ne sont que des fleurs en comparaison des autres maux qui, de tout temps, ont inondé la terre. Avouez 3 que ni Cicéron, ni Varron, ni Lucrèce, ni Virgile, ni Horace, n’eurent la moindre part aux proscriptions. Marius était un ignorant, le barbare Sylla, le crapuleux Antoine, l’imbécile Lépide lisaient peu Platon et Sophocle; et pour ce tyran sans courage, Octave Gépias, surnommé si lâchement Auguste , il ne fut un détestable assassin que dans le temps où il fut privé de la société des gens de lettres.

Avouez que Pétrarque et Boccace ne firent pas naître les troubles de l’Italie ; avouez que le badinage de Marot n'a pas produit la Saint-Barthélemy et que la tragédie du Cid ne causa pas les troubles de la Fronde. Les grandi crimes n’ont guère été commis que par de célèbres ignorants. Ce qui fait et fera toujours de ce monde une vallée de larmes, c’est l’insatiable cupidité et l’indomptable orgueil des

(1) Pour ces auteurs, voir plus haut. — Pope (p. 239. n. 4). — Descartes (p. 225) • — Bayle (p. 568, n. 1).

(2) Célèbre poète portugais (1517 1579), V, p. 323, note 7.

(3) On remarquera le tour particulièrement oratoire de cette lettre, marqué plus haut par le mouvement : Si j'osais... Je vous ferais voir ... Je vous ferais voir... Je pourrais me plaindre. .. J'ajouterais ». . Je voue prendrais , et ici par ce mot avouez trois fois répété.

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hommes, depuis Thamas Koulikan A, qui ne savait pas lire jusqu’à un commis de la douane, qui ne sait que chiffrer. Les lettres nourrissent l’âme, la rectifient, la consolent1 2; elles vous servent, monsieur, dans le temps que vous écrivez contre elles : vous êtes comme Achille qui s’emporte contre la gloire, et comme le P. Malebranche, dont l'imagination brillante écrivait contre l’imagination.

Si quelqu’un doit se plaindre des lettres, c’est moi, puisque, dans tous les temps et dans tous les lieux, elles ont servi à me persécuter ; mais il faut les aimer, malgré l’abus qu’on en fait, comme il faut aimer la société dont tant d’hommes méchants corrompentles douceurs; comme il faut aimer sa patrie, quelques injustices qu’on y essuie; comme il faut aimer et servir l'Etre suprême, malgré les superstitions et le fanatisme qui déshonorent si souvent son culte.

M. Gliappuis m’apprend que votre santé est bien mauvaise; il faudrait la venir rétablir dans l’air natal, jouir de la liberté, boire avec moi du lait de nos vaches, et brouter nos herbes.

Je suis très philosophiquement et avec la plus tendre estime, etc.

La réponse de Jean-Jacques Rousseau ne témoigne pas qu'il se soit offusqué des termes de Voltaire.

Paris, le 10 septembre 1755.

C’est à moi, monsieur, de vous remercier à tous égards. En vous offrant l’ébauche de mes tristes rêveries, je n’ai

(1) Thamasp Kouli-Khan (Nadir Chah) (16S8-1747), aventurier qui s’empara du pouvoir en Perse et réalisa des conquêtes sur les Turcs et sur le Grand-Mogol.

(2) Y a-t-il là une réminiscence de la phrase célèbre de Cicéron ? Ilaec studio. \ adulescentiam alunt, senectutem oblectant , secundas res ornant, adversis perfugium, ac solatium praebent, détectant domi, non impediunt foris , pernoctant nobiscum , peregritixzntur, rusticantur. Ces études sont la nourriture de la jeunesse, la distraction de la vieillesse, la parure de la prospérité, le refuge et la consolation du malheur. Elles nous charment au dedans, sans nous encombrer au dehors. Elles nous tiennent compagnie la nuit, dans nos voyages, à la campagne. » ( Pro Archia, Vil, 16).

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point cm vous faire un présent digne de vous, mais m’acquitter d’un devoir et at>us rendre un hommage que nous vous devons tous comme à notre chef. Sensible, d’ailleurs, à l’honneur que vous faites à ma patrie, je partage la reconnaissance de mes concitoyens, et j’espère qu’elle ne fera qu’augmenter encore, lorsqu’ils auront profité des instructions que vous pouvez leur donner1. Embellissez l’asile que vous avez choisi ; éclairez un peuple digne de vos leçons; et vous, qui savez si bien peindre les vertus et la liberté, apprenez-nous à les chérir dans nos murs comme dans vos écrits. Tout ce qui vous approche doit apprendre de vous le chemin de la gloire.

Vous voyez que je n’aspire pas à nous rétablir dans notre bêtise, quoique je regrette beaucoup pour ma part, le peu que j’en ai perdu. A votre égard, monsieur, ce retour serait un miracle si grand à la fois et si nuisible, qu’il n’appartiendrait qu’à Dieu de le faire, et qu’au diable de le vouloir. Ne tentez donc pas de retomber à quatre pattes; personne au monde n’y réussirait moins que vous. Vous nous redressez trop bien sur nos deux pieds pour cesser de vous tenir sur les vôtres...

Après ce marivaudage un peu lourd, J. -J. Rousseau revenait à sa thèse et développait son paradoxe : L’homme qui pense est un animal dégénéré.

il terminait en conseillant à Voltaire de mépriser les injures de ses ennemis. « C'est l’empressement du public pour tous vos écrits qui produit les vols dont vous vous plaignez. » Il ajoutait même : « Plus on vous critiquera, plus vous devez vous faire admirer. Un bon livre est une terrible réponse à des injures imprimées ; et qui vous oserait attribuer des écrits que vous n’aurez point faits, tant que vous n’en ferez que d'inimitables ?»

Ces dernières paroles semblent envelopper un sous-entendu. Rousseau ne laisse-t-il pas à penser qu’il n’est pas dupe de toutes les dénégations de Voltaire? Quoi qu’il en soit, cette lettre, sous une forme un peu cérémonieuse et guindée, montre qu’à cette date, les rapports des deux philosophes étaient encore bons : ils allaient bientôt se gâter.

(1) Rousseau, en parlant ainsi, était-il sincère? (V. le reste du chapitre.) Faudrait-il admettre qu'en septembre 1755, il nourrît encore de si complètes illusions?

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Aussitôt installé aux Délices, Voltaire prenait ses aises. 11 ne pouvait se passer de la vie de société et en particulier du plaisir de la scène. Les Genevois n’avaient pas de théâtre et le Consistoire veillait à ce que même les particuliers ne donnassent entre eux des représentations.

Mais l’auteur de Zaïre avait joué la comédie à Berlin comme à Cirey : il fallait qu’il la jouât aux portes de Genève, comme partout.

En mars 1755, l’actéur Lekain étant passé à Lyon, Voltaire s'était empressé de l'inviter aux Délices et de lui faire jouer précisément Zaïre devant « presque tout le Conseil de Genève». « La plupart de ces messieurs étaient venus à mes Délices... Je n’ai jamais vu verser plus de larmes ; jamais les Calvinistes n’ont été si tendres ! » (Lettre du 2 avril.) Ravi de ce succÀ, il voulut, après le départ de Lekain, continuer les représentations avec le concours de plusieurs particuliers de Genève. Mais les pasteurs s’émurent, le Consistoire fit agir le grand Conseil, qui s’opposa catégoriquement à cette innovation.

Le châtelain des Délices dut s'incliner, mais la rage au cœur, et bien décidé à se venger. « Genève aura la comédie malgré Calvin. » (Lettre du 18 juillet.)

L’année suivante, Y Encyclopédie lui fournit l’occasion cherchée. Depuis quelque temps, Voltaire s’était rallié à cette grosse entreprise. 11 y travaillait non seulement avec ardeur, mais avec docilité. « Garçon encyclopédiste >», il envoyait conseils et articles. « Ajoutez, retranchez, disait-il, je vous donne mes cailloux pour fourrer dans quelque coin du mur. » On ne peut pousser plus loin le désintéressement ni la modestie.

Jusqu’à cette époque ses relations avec d’Alembert avaient été courtoises, mais sans intimité. Dès lors, la correspondance entre eux devint journalière. D’Alembert s’étant chargé de l’article Genève , qui devait paraître dans le tome VIIe en préparation, voulut se documenter sur place. Il se rendit à Genève, où on lui fit fête 4. Ne s’agissait-il pas de lui donner la meilleure opinion de cette cité, dont il allait faire les horfcieurs aupublicdans le fameux Dictionnaire ? Naturellement, d’Alemberl fut reçu par Voltaire, qui compléta ou corrigea les impressions du voyageu par ses propres observations. L’article de d’Alembert s© ressentit de ces diverses inlluences. Les autorités de Genève avaient tout fait pour que leur ville fut représentée comme une république modèle, une Salente en plein dix-huitième siècle. Voltaire, d’autre, part, n’avait pas manqué de mettre son ami au courant de ses déceptions et de ses rancunes et de machiner avec lui un coup de sa façon .

(1) D’Alembert arriva à Genève au mois cUaoût. C’est à cette époque que Rousseau écrivait la Lettre sur la Providence, que l’on a lue dans le chapitre précédent, p. 691. Elle est datée du 18 août.

Voltaire.

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L’article parut (fin novembre 1757) : il contenait deux parties distinctes : d’abord un éloge enthousiaste de cette ville si florissante, qui juge tous les souverains sans les flatter, sans les craindre, dont le gouvernement a tous les avantages de la démocratie sans en connaître aucun inconvénient, et dont le peuple est beaucoup plus instruit qu’aucun autre. Mais il y avait une ombre au tableau. Pourquoi Genève se refuse-t-elle à tolérer le théâtre? Il lui appartiendrait, en se montrant plus large sur ce point, de relever l'art dramatique et la dignité des comédiens. Cette deuxième partie, assez inattendue en elle-même, tient dans l’article une place disproportionnée. Cependant ce ne fut ni cette critique, ni les développements flatteurs du début qui attirèrent d’abord l’attention. D’Alembert avait cru devoir terminer son article par un éloge des pasteurs de Genève, qu’il donnait en modèle à tous les prêtres du monde, vantant leur esprit éclairé et leur tolérance et leur faisant un mérite de ne croire ni à l’éternité des peines, ni à la divinité du Christ. Cette manière de louer des ministres de l’Evangile en les présentant comme de purs sociniens *, ne fut pas du tout du goût de ceux-ci et provoqua à Genève une énorme émotion. Us se plaignirent d’abord à l’auteur de l'article, mais n’ayant pu obtenir de lui ni rétractation, ni correction, ils rédigèrent une profession de foi en guise de protestation 2.

D’autre part, d’Alembert, rebuté par les attaques dont YEncy* clopédie était l’objet, renonçait à continuer son œuvre (février 1758). C’est à ce moment même que parut la fameuse Lettre de Rousseau sur les spectacles . Voici quel était le titre de la première édition :

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