‹ Œuvres choisiesChapitre 158 sur 228 · C A\ L) I DE · texte numérisé non relu

C A\ L) I DE

de mauvaises tragédies en musique, où les scènes ne sont faites que pour amener très mal à propos deux ou trois chansons ridicules qui font valoir le gosier d’une actrice; pour moi, il y. a longtemps que j’ai renoncé à ces pauvretés qui font aujourd’hui la gloire de l’Italie, et que des souverains payent si chèrement. »

Candide disputa un peu, mais avec discrétion; Martin fut entièrement de l’avis du sénateur.

On se mit à table : et après un excellent dîner on entra dans la bibliothèque. Candide, en voyant un Homère magnifiquement relié, loua l’illustrissime sur son bon goût. Voilà, dit-il, un livre qui faisait les délices du grand Pangloss, le meilleur philosophe de l’Allemagne. — Il ne fait pas les miennes, dit froidement Pococuranté; on me fit accroire autrefois que j’avais du plaisir en le lisant; mais cette répétition continuelle de combats qui se ressemblent tous, ces dieux qui agissent toujours pour ne rien faire de décisif; cette Hélène qui est le sujet de la guerre, et qui à peine est une actrice de la pièce; cette Troie qu’on assiège et qu’on ne prend point; tout cela me causait le plus mortel ennui; j’ai demandé quelquefois à des savants s’ils s’ennuyaient autant que moi à cette lecture ; tous les gens sincères m’ont avoué que le livre leur tombait des mains, mais qu’il fallait toujours l’avoif dans sa bibliothèque, comme un monument de l’antiquité, et comme ces médailles rouiilées qui ne peuvent être de commerce. — Votre Excellence ne pense pas ainsi de Virgile? dit Candide. — Je conviens, dit Pococuranté, que le second, le quatrième et le sixième livre de son Énéide, sont excellents; mais pour son pieux Énée, et le fort Cloanthe, et l’ami Achates, et le petit AScanius, et l’imbécile roi Latinus, et la bourgeoise Amata, et l’insipide Lavinia, je ne crois pas qu’il y ait rien de si froid et de si désagréable. J’aime mieux le Tasse 1 * * 4, et les contes à dormir debout de

(1) Pococuranté pourrait donc donner la main au sot de qualité , dont parle Boileau, et qui préférait Théophile à Malherbe

« Et le clinquant du Tasse à tout l'or. de Virgile. »

Boileau, Sat. IX, v. 176.

Voltaire.

VOLTAIRE

l’Àrioste. — Oserais-je vous demander, monsieur, dit Candide, si vous n’avez pas un grand plaisir à lire Horace? — 11 y a des maximes, dit Pococuranté, dont un homme du monde peut faire son profit, et qui, étant resserrées dans des vers énergiques, se gravent plus aisément dans la mémoire; mais je me soucie fort peu de son voyage à Brindes, et de sa description d’un mauvais dîner, et de la querelle de crocheteurs entre je ne sais quel Rupilius, dont les paroles, dit-il, étaient pleines de pus , et un autre dont les paroles étaient du vinaigre. Je n’ai lu qu’avec un' extrême dégoût ses vers grossiers contre des vieilles et contre des sorcières; et je ne vois pas quel mérite il peut y avoir à dire à son ami Mécénas que, s’il est mis par lui au rang des poètes lyriques, il frappera les astres de son front sublime. Les sots admirent tout dans un auteur estimé : je ne lis que pour moi; je n’aime que ce qui est à mon usage. »

Candide, qui avait été élevé à ne jamais juger de rien par lui-même, était fort étonné de ce qu’il entendait; et Martin trouvaitda façon de penser de Pococuranté assez raisonnable.

« Oh ! voici un Cicéron, dit Candide; pour ce grand homme-là, je pense que vous ne vous lassez point de le lire. Je ne le lis jamais, répondit le Vénitien; que m’importe qu’il ait plaidé pour Rabirius ou pour Cluentius ? j’ai bien assez des procès que je juge : je me serais mieux accommodé de ses œuvres philosophiques ; mais quand j’ai vu qu’il doutait de tout, j’ai conclu que j’en savais autant que lui, et que je n’avais besoin de personne pour être ignorant. — Ah! voilà quatre-vingts volumes de recueils d’une académie des sciences, s’écria Martin : il se peut qu’il y ait là du bon. — Il y en aurait, dit Pococuranté, si un seul des auteurs de ces fatras avait inventé seulement l’art de faire des épingles; mais il n’y a dans tous ces livres que de vains systèmes, et pas une seule chose utile. — Que de pièces de théâtre je vois là, dit Candide, en italien, en espagnol, en français ! — Oui, dit le sénateur, il y en a trois mille, et pas trois douzaines de bonnes.

CANDIDE

Suit une critique violente de Milton.

Candide était affligé de ces discours; il respectait Homère, il aimait un peu Milton, a Hélas ! dit-il tout bas à Martin, j’ai bien peur que cet homme-ci n’ait un souverain mépris pour nos poètes allemands. — Il n’y aurait pas grand mal à cela, dit Martin. — Oh ! quel homme supérieur ! disait encore Candide entre ses dents ; quel -grand génie que ce Pococuranté ! rien ne peut lui plaire ! »

Après avoir fait ainsi la revue de tous les livres, ils descendirent dans le jardin. Candide en loua toutes les beautés. (( Je ne sais rien de si mauvais goût, dit le maître; nous n’avons ici que des colifichets : mais je vais dès demain en faire planter un d’un dessin plus noble. »

Quand les deux curieux eurent pris congé de Son Excellence : (( Or çà, dit Candide à Martin, vous conviendrez que voilà le plus heureux de tous les hommes, car il est audessus de tout ce qu’il possède. — Ne voyez-vous pas, dit Martin, qu’il est dégoûté de tout ce qu’il possède? Platon a dit, il y a longtemps, que les meilleurs estomacs ne sont pas ceux qui rebutent tous les aliments. — Mais, dit Candide, n’y a-t-il pas du plaisir à tout critiquer, à sentir des défauts où les Autres hommes croient voir des beautés?

— C’est-à-dire, reprit Martin, qu’il y a du plaisir à n’avoir pas de plaisir 1 !

Conclusion.

Il y avait dans le voisinage un derviche2 très fameux, qui passait pour le meilleur philosophe de la Turquie; ils allèrent le consulter. Pangloss porta la parole et lui dit : a Maître, nous venons vous prier de nous dire pourquoi un aussi étrange animal que l’homme a été formé. — De quoi te mêles-tu, lui dit le derviche ? est-ce là ton affaire ?

— Mais, mon révérend père, dit Candide, il y a horrible-

(1) Par ces réflexions si judicieuses de Martin, Voltaire nous avertit qu'il ne prend pas absolument à son compte toutes les assertions du seigneur Pococuranté.

(2) Derviche . V. Lex.,

VOLTAIRE

ment de mal sur la terre. — Qu’importe, dit le derviche, qu’il y ait du mal ou du bien? quand sa Hautesse envoie un vaisseau en Égypte, s’embarrasse-t-elle si les souris1 qui sont dans le vaisseau sont à leur aise ou non? — Que faut-il donc faire? dit Pangloss. — Te taire, dit le derviche. — Je me flattais, dit Pangloss, de raisonner un peu avec vous des effets et des causes, du meilleur des mondes possibles, de l’origine du mal, de la nature de l’âme et de l’harmonie préétablie. » Le derviche, à ces mots, leur ferma la porte au nez.

Pendant cette conversation, la nouvelle s’était répandue qu’on venait d’étrangler à Constantinople deux vizirs du banc et le mufti 2, et qu’on avait empalé plusieurs de leurs amis : cette catastrophe faisait partout un grand bruit pendant quelques heures. Pangloss, Candide et Martin, en retournant à la petite métairie, rencontrèrent un bon vieillard qui prenait le frais à sa porte, sous un berceau d’orangers. Pangloss, qui était aussi curieux que raisonneur, lui demanda comment se nommait le mufti qu’on venait d’étràngler. « Je n’en sais rien, répondit 1e- bonhomme, et je n’ai jamais su le nom d’aucun mufti ni d’aucun vizir. J’ignore absolument l’aventure dont vous me parlez; je présume qu’en général ceux qui se mêlent des affaires publiques périssent quelquefois misérablement, et qu’ils le méritent; mais je ne m’informe jamais de ce qu’on fait à Constantinople; je me contente d’y envoyer vendre les fruits du jardin que je cultive. » Ayant dit ces mots, il fit entrer les étrangers dans sa maison ; ses deux filles et ses deux fils leur présentèrent plusieurs sortes de sorbets qu’ils faisaient eux-mêmes, du kaïmak 3 piqué d’écorces de cédrat4 confit, des oranges, des citrons, des limons, des ananas, des pistaches, du café de Moka, qui n’était point mêlé avec le mauvais café de Batavia et des îles : après quoi les deux filles de ce bon musulman

(1) V. plus haut, p 315.

(2) Vizir, mufti. V. Lex.

(3) Kaïmak. V. Lex.

(4) Cédrat: limon. V. Lex.

CANDIDE

parfumèrent les barbes de Candide, de Pan gloss et de Martin. « Vous devez avoir, dit Candide au Turc, une vaste et magnifique terre? — Je u’ai que vingt arpents, répondit le Turc; je les cultive avec mes enfants : le travail éloigne de nous trois grands maux, Pennui, le vice et le besoin. »

Candide, en retournant dans sa métairie, fit de profondes réflexions sur le discours du Turc; il dit à Pangloss et à Martin : a Ce bon vieillard me paraît s’être fait un sort bien préférable à celui des six rois avec qui nous avons eu l’honneur de souper. — Les grandeurs, dit Pangloss, sont fort dangereuses, selon le rapport de tous les philosophes ; car enfin Eglon, roi des Moabites, fut assassiné par Aod ; Absalon fut pendu par les cheveux et percé de trois dards; le roi Nadab, fils de Jéroboam, fut tué par Baza; le roi Ela par Zambri; Ocliosias par Jéhu ; Attalia par Joiada; les rois Joachim, Jéchonias, Sédécias, furent esclaves. Vous savez comment périrent Crésus, Astyage, Darius, Denys de Syracuse, Pyrrhus, Persée, Annibal, Jugurtha, Arioviste, César, Pompée, Néron, Othon, Vitellius, Domitien, Richard II d’Angleterre, Édouard II, Henri VI, Richard III, Marie Stuart, Charles Ier, les trois Henri de France, l’empereur Henri IV. Vous savez..... — Je s.ais aussi, dit Candide, qu’il faut cultiver notre jardin. — Vous avez raison, dit Pangloss; car quand l’homme fut mis dans le jardin d’Éden, il y fut mis ut operaretur eum , pour qu’il travaillât : ce qui prouve que l’homme n'est pas né pour le repos. — Travaillons sans raisonner, dit Martin; c’est le seul moyen de rendre la vie supportable1. »

Toute la petite société entra dans ce louable dessein ; chacun se mit à exercer ses talents : la petite terre rapporta beaucoup. Cunégonde était, à la vérité, bien laide; mais elle devint une excellente pâtissière ; Paquette

(1) C’est la conclusion du roman. Ne pas chercher à comprendre la marche des événements, reconnaître que la raison est impuissante à expliquer l’ordre du monde : c’est moins ici un acte d’humilité devant le mystère, qu’une protestation indirecte contre le gouvernement de la Providence.

VOLTAIRE

broda; la vieille eut soin du linge. Il n’y eut pas jusqu’à frère Giroflée qui ne rendît service; il fut un très bon menuisier, et même devint honnête homme ; et Pangloss disait quelquefois à Candide : « Tous les événements sont enchaînés dans le meilleur des mondes possibles; car enfin, si vous n’aviez pas été chassé d’un beau château à grands coups de pied dans le derrière pour l’amour de Mlle Cunégonde, si vous n’aviez pas été mis à l’inquisition, si vous n’aviez pas couru F Amérique à pied, si vous n’aviez pas donné un bon coup d’épée au ^baron, si vous n’aviez pas perdu tous vos moutons du bon pays d’Eldorado, vous ne mangeriez pas ici des cédrats confits et des pistaches. — Gela est bien dit, répondit Candide; mais il faut cultiver notre jardin. »

Candide, 1759.

Fn-tète lire de la Henriade, édition de 17^8.

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