‹ Œuvres choisiesChapitre 163 sur 228 · Première partie · texte numérisé non relu

Première partie

Voici comment Voltaire présente les faits :

’èan Galas, âgé de soixante-huit ans L exerçait la profession de négociant, à Toulouse, depuis plus de quarante années, et était reconnu de tous ceux qui ont vécu avec lui pour un bon père. 11 fêtait protestant, ainsi que sa femme et ftous ses enfants, excepté un qui avait abjuré Phérésie, et à qui le père faisait une petite pension. 11 paraissait si éloigné de cet absurde fanatisme, qui rompt tous les liens de la société, qu’il approuva la conversion de son fils Louis Galas, et qu’il avait depuis trente ans chez lui une servante zélée catholique, laquelle avait élevé tous ses enfants.

Œdipe, 1719.

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(G Jean Calas n’avait que soixante- trois ans. Voici les noms des six enfants dé Calas et leur âge en 1761: Marc- Antoine, vingt-neuf ans ; Jean-Pierre, vingt-huit ans ; Louis, vingt-cinq ans ; Donat, vingtdeux ans; Anne-Rose, dix-neuf ans; Anne (Nanette), dix-huit ans.

Quelques années auparavant, Louis, s’étant converti au catholicisme, avait quitté la maison paternelle. Des difficultés s’étaient élevées au sujet de la pension que son père devait lui verser. Une intervention de l’intendant à ce sujet avait été nécessaire. A cette occasion une lettre de M. Amhlard à l’intendant signale Jean Calas comme fort dur à l’égard de son. fils Louis.

VOLTAIRE

Un des fils de Jean Galas, nommé Marc-Antoine, était un homme de lettres : il passait pour un esprit inquiet, "sombre et violent. Ce jeune homme ne pouvant réussir ni à entrer dans le négoce, auquel il n’était pas propre, ni à être reçu avocat, parce qu’il fallait des certificats de catholicité qu’il ne put obtenir, résolut de finir sa vie et fit pressentir ce dessein à ses amis; il se. confirma dans sa résolution par la lecture de tout ce qu’on a jamais écrit sur le suicide.

Enfin, un jour, ayant perdu son argent au jeu, il choisit ce jour là môme pour exécuter, son dessein. Un ami de sa famille et le sien, nommé Lavaisse, jeune homme de dix-neuf ans, connu par la candeur et la douceur de ses mœurs, fils d’un avocat célèbre de Toulouse, était arrivé 1 de Bordeaux la veille; il soupa par hasard chez les Calas. Le père, la mère, Marc-Antoine leur fils aîné, Pierre leur second fils mangèrent ensemble. Après le souper on se retira dans un petit salon ; Marc-Antoine disparut : enfin, lorsque le jeune Lavaisse voulut partir, Pierre Calas et lui étant descendus trouvèrent en bas, auprès du magasin, Marc-Antoine en chemise, pendu à une porte et son habit plié sur le comptoir; sa chemise n’était pas seulement dérangée; ses cheveux étaient bien peignés: il n’avait sur son corps aucune plaie, aucune meurtrissure 2.

On passe ici tous les détails dont les avocats ont rendu compte : on ne décrira point la douleur et le désespoir du père et de la mère : leurs cris furent entendus des voisins. Lavaisse et Pierre Calas hors d’eux-mômes coururent chercher des chirurgiens et la justice3.

(1) 12 octobre 1761. Ce jour-là, il ne se trouvait chez Jean Galas que deux de ses fils, Marc-Antoine et Pierre. Comme nous l’avons dit, Louis n’habitait plus avec ses parents, Donat était à Nîmes, les deux jeunes filles avaient été conduites la veille à la campagne chez-des amis.

(2) On ne lui trouva après le transport du cadavre à l’Hôtel-de-Ville, qu’une petite égratignure au bout du nez, et une petite tache sur la poitrine, causées par quelque inadvertance dans le transport du corps. (Note de Voltaire-)

(3) Voltaire passe sous silence un point assez important. Dans un premier interrogatoire, les Galas, pour ne pas discréditer leur famille et pour épargner à leur fils les rigueurs dont on usait envers les corps

l/ AFFAIRE CALAS

Pendant qu’ils s’acquittaient de ce devoir, pendant que le père et la mère étaient dans les sanglots et dans les larmes, le peuple de Toulouse s’attroupe autour de la maison. Ce peuple est superstitieux et emporté; il regarde comme des monstres ses frères qui ne sont pas de la même religion que lui...

Quelque fanatique de la populace s’écria que Jean Calas avait pendu son propre fils Marc-Antoine. Ce cri répété fut unanime en un 'moment ; d’autres ajoutèrent que le mort devait le lendemain faire abjuration, que sa famille et le jeune Lavaisse l’avaient étranglé, par haine contre la religion catholique : le moment d’après on n’en douta plus ; toute la ville fut persuadée que c’est un point de religion chez les protestants qu’un père et une mère doivent assassiner leur fils dès qu’il veut se convertir.

Les esprits une fois émus ne s’arrêtent point. On imagina que les protestants du Languedoc s’étaient assemblés la veille; qu’ils avaient choisi, à la pluralité des voix, un bourreau de la secte ; que le choix était tombé sur le jeune Lavaisse; que ce jeune homme, en vingt-quatre heures, avait reçu la nouvelle de son élection, et était arrivé de Bordeaux pour aider Jean Calas, sa femme et leur fils Pierre, à étrangler un ami, un fils, un frère.

Le sieur David, capitoul de Toulouse, excité par ces rumeurs et voulant se faire valoir *par une prompte exécution, fit une procédure contre les règles et les ordon-

des suicidés, déclarèrent qu’il ne s’était pas détruit lui-même. Dans un second interrogatoire, se voyant eux-mêmes menacés et soupçonnés, ils revinrent sur cette déclaration et dirent qu'il s’était donné la mort. Cette contradiction leur fit certainement du tort.

D’ailleurs, le drame de la rue des Filatiers reste mystérieux. Si l’hypothèse du meurtre d’un jeune homme par son père paraît aussi absurde qu’odieuse, celle du suicide présente, elle aussi, ses difficultés. Les choses ne sont pas aussi évidentes que Voltaire le prétend. La culpabilité de Jean Calas a encore ses partisans. Ainsi il ne dit rien des cris qui, poussés de la maison des Calas, ont ameuté les passants à 9 heures et demie du soir, ni de l’exclamation de la servante au premier moment : Ah mon Dieu ! ils l’ont tué ! (V. en particulier la brochure de M. Labat, Jean Calas , Toulouse, 1910.)

VOLTAIRE

nances. La famille Calas, la servante catholique, Lavaisse furent mis aux fers...

... Treize juges s'assemblèrent tous les joins pour terminer le procès... Six juges persistèrent longtemps à condamner Jean Calas, son fils et Lavaisse à la roue, et la femme de Jean Calas au bûcher. Sept autres plus modérés voulaient au moins qu’on examinât. Les débats furent réitérés et longs L

Un des juges, convaincu de l’innocence des accusés et de l’impossibilité du crime, parla vivement en leur faveur ; il opposa le zèle de l’humanité au zèle de la sévérité; il devint l’avocat public des Calas dans toutes les maisons de Toulouse... Un autre juge, connu par sa violence, parlait dans la ville avec autant d’emportement contre les Calas que le premier montrait d’empressement à les défendre. Enfin l’éclat fut si grand qu’ils furent obligés de se récuser l’un et l’autre; ils se retirèrent à la campagne.

Mais, par un malheur étrange, le juge favorable aux Calas eut la délicatesse de persister dans sa récusation, et l’autre revint donner sa voix contre ceux qu’il ne devait point juger : ce fut cette voix qui forma la condamnation à la roue; car il n’y eut que huit voix contre cinq, un des six juges opposés ayant à la fin, après bien des contestations, passé au parti le plus sévère.

Il semble que quand il s’agit d’un parricide, et de livrer un père de famille au plus affreux supplice, le jugement devrait être unanime, parce que les preuves d’un crime si inouï, devraient être d’une évidence sensible à tout le monde : le moindre doute dans un cas pareil doit suffire pour faire trembler un juge qui va signer un arrêt de mort. La faiblesse de notre raison et l’insuffisance de nos lois se font sentir tous les jours; mais dans quelle occasion en découvre-t-on mieux la misère que quand la prépondérance d’une seule voix fait rouer un citoyen ? Il fallait dans Athènes cinquante voix au delà de la moitié

(1) Cette longueur des débats, comme la division des voix, montre du moins que l’affaire a été examinée sérieusement.

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