T, AFFAIRE GALAS
pour oser prononcer un jugement de mort. Qu’en résultet-il ? Ce que nous savons très inutilement, que les Grecs étaient plus sages et plus humains que nous.
Il paraissait impossible que Jean Galas, vieillard de soixante-huit ans1, qui avait depuis longtemps les jambes enflées et faibles, eût seul étranglé et pendu un fils âgé de vingt-huit ans, qui était d’une force au-dessus de l’ordinaire; il fallait absolument qu’il eût été assisté dans cette exécution par sa femme, par son fils Pierre Calas, par Lavaisse et par la servante. Ils ne s’étaient pas quittés un seul moment le soir de cette fatale aventure. Mais cette supposition était encore aussi absurde que l'autre ; car, comment une servante, zélée catholique, aurait-elle pu souffrir que des huguenots assassinassent un jeune homme élevé par elle, pour le punir d’aimer la religion de cette servante ? Comment Lavaisse- serait-il venu exprès de Bordeaux pour étrangler son ami dont il ignorait la conversion prétendue? Comment une mère tendre aurait-elle mis les mains sur son fils ? Comment tous ensemble auraient-ils pu étrangler un jeune homme aussi robuste qu’eux tous, sans un combat long et- violent, sans des cris affreux qui auraient appelé tout le voisinage, sans des coups réitérés, sans des meurtrissures, sans des habits déchirés ? v
11 était évident que si le parricide avait pu être commis, tous les accusés étaient également coupables parce qu’ils ne s’étaient pas quittés d’un moment; il était évident que le père seul ne pouvait l’être 2 ; et cependant l’arrêt condamna ce père seul à expirer sur la roue.
Le motif de l’arrêt était aussi inconcevable que tout le reste. Les juges qui étaient décidés pour le supplice de Jean Galas persuadèrent aux autres que ce vieillard faible
(1) Jean Galas, que Voltaire vieillit de quelques années, était d’ailleurs assez robuste pour prendre son fils dans ses bras et le détacher de l’endroit où le jeune homme était pendu, comme cela ressort des déclarations mêmes de l’accusé.
(2) Gela n’est pas évident. Il n'est pas absolument impossible que le père ait eu avec son fils une altercation violente, qui se serait terminée par un geste fatal.