‹ Œuvres choisiesChapitre 168 sur 228 · L AFFAIRE SIRVEN · texte numérisé non relu

L AFFAIRE SIRVEN

La chasse aux erreurs judiciaires.

L’affaire Sirven.

Voltaire avait à peine pris en main la cause des Galas, quand il apprit que, dans la même province, une autre famille protestante se trouvait injustement persécutée d’une manière cruelle.

Sirven était un protestant de Castres. Il exerçait la profession d’arpenteur géomètre et de feudiste \

Il avait trois filles, dont l’aînée était mariée, les deux autres habitaient avec leurs parents. La cadette, nommée Elisabeth, était disputée à l’influence de sa famille par des catholiques zélés. Elle était d’ailleurs d’allures étranges et de tête peu sûre. Le 17 décembre 1761, le père de famille, qui était retenu hors de chez lui par ses fonctions, apprit que sa fille était sortie pendant la nuit et avait disparu. Le 4 janvier 1762, an retrouvait son corps dans un puits communal, sans qu’on pût savoir si le fait était dû à un crime, à un suicide ou à un accident.

Sirven et sa femme étaient connus pour la tendresse qu’ils montraient à leur famille. Cependant, une enquête commença sous la direction du juge de Mazamet et, malgré les témoignages des habitants 1 2 qui lui étaient favorables, Sirven sentit bientôt qu’il était suspect. Un décret de prise de corps fut lancé contre lui, sa femme et ses deux filles. Il s’y déroba par la fuite, une fuite pleine d’angoisses et de péripéties, au cours de laquelle les membres de la famille durent se séparer pour dépister les soupçons. Après deux mois et demi d’aventures, il parvint à Lausanne dans les premiers jours d’avril 1762. Sa femme et ses filles vinrent l’y retrouver deux mois plus tard. L’instruction commencée sur leur compte se continuait en la leur absence. Le 29 mars 1764, une sentence déclarait. le père et la mère coupables de parricide et les çondamnait à la pendaison, sentence qui fut exécutée par effigie quelques mois après. Du même coup, les biens de ces infortunés furent conlisqués.

(( Le même hasard, écrit Voltaire, le même hasard qui m’amena les enfants de Calas, veut encore que les Sirven s’adressent à moi 3 ! .» *

(1) Le feudiste avait le soin et la garde des registres féodaux contenant le dénombrement et la nature des héritages de la censive d’un seigneur avec le tribut dont ils étaient chargés. Ses fonctions la mettaient en rapport avec les meilleures familles du pays.

(2) Les habitants du village de Saint-Alby, où se trouvait alors la famille Sirven, à deux lieues et demie de Castres.

(3) Lettre à Damilaville, 1er mars 1765. — On peut douter que cette rencontre fût un pur effet du hasard. Le défenseur des Calas habitait

VOLTAlitË

Voilà donc les Sirven devant Voltaire.

(( Figurez-vous quatre moutons que des bouchers accusent d’avoir mangé un agneau ; voilà ce que je vis. Il m’est impossible de vous peindre tant d’innocence et tant de malheurs... Voilà toute une famille honnête, innocente, vertueuse, livrée à l’opprobre et à la mendicité chez les étrangers : ils trouvent de la pitié sans doute ; mais qu’il est dur d’être jusqu’au tombeau un objet de pitié ! » ( Même lettre.)

Voltaire écrivit au premier président de Languedoc, M. de Bastard, et lit présenter un placet au vice-chancelier, M. de Maupeou. 11 lui fut répondu qu’on pourrait obtenir des lettres de grâce.

(( Je crus d’abord que c’était de leurs juges qu’on me parlait, et que ces lettres étaient pour eux. Vous croyez bien que la famille aimerait mieux mendier son pain de porte en porte et expirer de misère que de demander une grâce qui supposerait un crime trop horrible pour être gràciable; mais aussi comment obtenir justice ? Comment s’aller remettre en prison dans sa patrie, où la moitié du peuple dit encore que le meurtre.de Calas était juste? Ira-t-on une seconde fois demander une évocation au Conseil? Tentera-t-on d’émouvoir la pitié publique, que l’infortune des Calas a peut-être épuisée et qui se lassera d’avoir des accusations de parricide à réfuter, des condamnés à réhabiliter et des juges à confondre? » ( Même lettre.)

Voltaire craignait, on le voit, que l’affaire Sirven, en ellemême moins dramatique que celle de Calas, ne trouvât pas auprès du public le même intérêt. 11 voulut donc attendre, pour intervenir directement, que le triomphe de Calas devant le grand Conseil lui parut assuré. On sait que cet événement se produisit le 9 mars 1765. Il réussit cependant à intéresser au sort de ces malheureux les souverains du Nord, le roi de Prusse,

aux portes de Genève. Il est naturel que les pasteurs de cette villequi accueillaient et au besoin appelaient à eux leurs coreligionnaires persécutés, aient songé à les faire bénéficier, comme les Calas, de l’influence d’un homme si bien disposé.

Page 1