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L AFFAIRE DE LA BARRE

Catherine de Russie, les rois de Pologne et de Danemark, qui donnaient généreusement leur obole pour l’œuvre de réhabilitation*

Pour faire casser Je jugement rendu contre lui, il fallait que Sirven renonçât à la sécurité de son exil et allât se constituer prisonnier à Mazamet. C’était, semble-t-il, un jeu dangereux. Voltaire, cependant, après avoir fait sonder les juges, décida sop protégé à cette courageuse démarche (31 août 1769). Parmi arrêt intervenu trois mois après, Sirven obtenait satisfaction : la liberté et ses biens lui étaient rendus ; mais son innocence n’était pas explicitement reconnue (16 novembre 1769).

Aussi, porté par l’opinion et poussé par Voltaire, il en appela de ce jugement, demandant à être lavé de l’accusation calomnieuse dont il avait été l’objet et vengé par la condamnation de ses adversaires à payer des dommages-intérêts.

11 dut attendre encore deux ans la sentence qui lui rendait pleine justice (25 novembre 1771). « Songez, disait Voltaire, qu’il ne fallut que deux heures pour condamner cette famille au dernier supplice et qu’il a fallu neuf ans pour faire rendre justice à l’innocence. >>

L’affaire de La Barre.

L’affaire suivante est plus tragique :

Un crucifix, placé sur un pont à Abbeville, ayant été mutilé dans la nuit du 8 au 9 août 1765 par des mains restées inconnues, on se mit à rechercher les coupables. On se rappela que peu de temps auparavant, le jour de la Fête-Dieu, trois jeunes gens s’étaient signalés par leur attitude peu respectueuse au passage d’une procession. Ils furent décrétés de prise de corps. C’était un jeune gentilhomme, Gaillard d’Ltallonde, le Ghevalier de La Barre et un nommé Moisnel. D’Étallonde, le plus compromis, ayant pris la fuite, les deux autres furent arrêtés.

Moisnel, qui n’avait que dix-sep t ans, fit des aveux complets et bénéficia d’une indulgence relative ; le chevalier de La Barre, compromis par son compagnon, montra dans ses interrogatoires de la crânerie, mais aussi une impiété obstinée. Il fut condamné à faire amende honorable et à être décapité, puis brûlé sur un bûcher.

Pour être exécutoire, ce jugement devait être ratifié par le Parlement de Paris. On pouvait croire que les juges se laisseraient émouvoir par l’âge et la qualité du condamné; mais le Parlement effrayé par les progrès de l’incrédulité confirma la sentence. Le roi n’usa pas de son droit de grâce et le malheureux chevalier dut subir son supplice. (Juin 1766.)

Voltaire fut d’autant plus ému de cette terrible affaire que son nom s’y trouvait mêlé. Le chevalier avait fait affusion à

VOLTAIRE

certains ouvrages du philosophe et plusieurs furent trouvés entre ses mains 1 .

Il écrivit une relation du supplice du chevalier de La Barre pour en faire ressortir l’horreur et en rejeter l’odieux sur l’intolérance des juges. Puis il entreprit la révision du jugement d’iitallonde.

En dehors de ces trois grandes affaires, Galas, Sirven, de La Barre, Voltaire en prit en main bien d’autres. Il en menait quatre ou cinq à la fois. C’était pour lui comme une sorte de chasse, la chasse aux erreurs judiciaires. Il s’y livrait avec la double passion de sauver des innocents et de confondre des juges abhorrés.

Voici quelques-unes de ces affaires :

L’affaire Martin.

C’était en 1767, cette fois dans le ressort du Parlement de Paris, à Bar. Un homme est assassiné, on recherche l’auteur du crime, on relève une trace de pas conduisant à la maison d'un laboureur nommé Martin. On arrête celui-ci, on le confronte avec un passant, seul témoin du crime, « Ce n’est pas lui, répond le témoin, je ne le reconnais pas. — Dieu soit loué ! s’écrie Martin, en voilà un qui ne m’a pas reconnu. » Le mot était malheureux, mais le sens se comprend aisément. Le laboureur voulait évidemment dire : il n’a pas reconnu en moi le meurtrier qu’il a vu. Le juge s’obstina à voir dans ces paroles un aveu et le pauvre paysan paya de sa tète son mauvais langage.

Uondamné à mourir sur la roue, après avoir subi la torture, il fut envoyé à Paris, où le Parlement devait juger en dernier ressort. La Chambre de la Tournelle, surchargée de procès, confirma la sentence. Martin, ramené à Bar, fut rompu vif et expira sur la roue en protestant de son innocence. Quelque temps après, un criminel condamné à mort, avouait, avant de subir son supplice, qu’il était l’auteur du meurtre pour lequel Martin avait

(1) Voltaire écrivait à ce propos à l’abbé Morellet : « La dernière scène qui vient de se passer à Paris prouve bien que les frères doivent cacher leurs mystères et les noms de leurs frères. Vous savez que le conseiller Pasquier a dit en plein Parlement que les jeunes gens d’Abbeville qu'on a fait mourir, avaient puisé leur impiété dans l’école et. dans les ouvrages des philosophes modernes. Us ont été nommés par leurs noms : c’est une dénonciation dans toutes les formes » (7 juillet 1766).

Atterré, Voltaire ne se trouvait plus en sûreté même à Ferney. Il songea un instant à se réfugier sur les terres du roi de Prusse, à Clèves. Il rêvait d’y fonder une colonie de philosophes avec Diderot, d’Alembert et quelques autres. Il en écrivit à Frédéric, qui y consentit, mais ni Diderot ni les autres ne se soucièrent de s’exiler dans cette Salente philosophique.

l'affaire MOiriBÀlLLi

été arrêté, condamné et exécuté. Voltaire, averti, s’entremit pour faire réhabiliter la famille.

L’affaire Mont bai 111.

Les époux Montbailli logeaient avec leur mère; la vieille femme occupait une chambre, à laquelle on accédait par une antichambre, dans laquelle couchaient les deux époux. Un matin, une ouvrière se présente à sept heures pour parler à la mère. Le fils hésite à la réveiller, puis il entre dans la chambre. Il aperçoit la vieille femme renversée, la tête penchée à terre, l’œil droit meurtri par l’angle d’un meuble qu’elle avait heurté dans sa chute. Il s’écrie : Ah ! mon Dieu, ma mère est morte ! et tombe comme foudroyé. On accourt, un chirurgien appelé constate le décès de la mère. Le fils revient à lui, grâce à une saignée. Mais bientôt des rumeurs se forment, on dit que la vieille femme a été assassinée par son fils et sa belle-fille. Ceuxci n’y avaient aucun intérêt, au contraire, puisqu’ils vivaient tous trois d’une manufacture de tabac concédée par les fermiers généraux à leur mère et qui pouvait leur être retirée à son décès. Il est vrai que la vieille femme s’enivrait et que l’eau-devie la rendait querelleuse. Le soir même qui avait précédé sa mort, elle avait eu avec ses enfants une altercation, mais on peut se disputer, sans aller jusqu’à se tuer. Les magistrats de Saint- Omer n’en jugèrent pas ainsi. Montbailli et sa femme furent, malgré leur bonne réputation, arrêtés et emprisonnés.

Le procureur du roi prit l’affaire en main, et le Conseil d’Artois condamnait le mari, après avoir subi antérieurement la question ordinaire et extraordinaire, à avoir le poing coupé et à expirer sur la roue. L’arrêt, prononcé le 9 novembre 1770, était exécuté dix jours plus tard. Jusqu’aù dernier moment le malheureux protesta de son innocence.

La femme avait été condamnée à la. potence, mais elle bénéficia d’un sursis. Entre temps, le nouveau Conseil d’Arras revit la procédure et, d'une voix unanime, proclama l’innocence des deux époux. La femme Montbailli fut donc sauvée, « Si par hasard le chancelier de France n’avait été averti, l’iniquité aurait été consommée. » Mais qui l’avait averti sinon le défenseur des Calas et des Sirven ?

L’affaire Lally-ToIIendal.

Voltaire se consacra encore à la révision du procès de Ually- Tollendal 4, lieutenant général et gouverneur des possessions

(1) Le comte de Lally (Thomas-Arthur), baron de Tollendal (1702- 1766), né à Romans (Drôme), d’une famille irlandaise, avait coopéré à la malheureuse équipée du prétendant Jacques III, équipée dont il

VOLTAIHË

françaises dans l’Inde, qui, après ün procès scandaleux, avait été condamné et décapité en 1766. Son fils avait juré de poursuivre la réhabilitation de son père par tous les moyens. Voltaire le premier s’émut de cè jugement dans un factum de 1773 et réussit à faire casser par le Conseil l’arrêt de condamnation 4.

Autres affaires.

C’était encore l’affaire Morangiès, où l’on voyait un lieutenant général assailli par des usuriers, auxquels il refusait de payer 350 mille livres, qu’ils avaient réussi à lui faire signer.

Voltaire avait aussi entrepris de défendre les serfs du Jura contre les exigences de la main morte, exercée sans pitié par les chanoines de Saint-Claude.

Enfin il luttait encore contre les vexations de la ferme en faveur des misérables populations du pays de Gex. Condorcet, en envoyant à Turgot la requête du pays de Gex, lui écrivait : «Je voudrais qu’elle fût discutée dans le Conseil, que le roi vit que le plus grand écrivain de la nation est aussi un des hommes les plus bienfaisants et un des meilleurs citoyens. »

avait été l’âme, selon le mot de Voltaire. En 1756, alors que la Compagnie des Indes était déjà presque ruinée, il entreprit une grande expédition pour rendre à la France son ancienne puissance dans la péninsule. Après quelques succès, il s’aliéna par son humeur presque tous ses collaborateurs, échoua en 1758 devant Madras, fut lui-même assiégé pendant un an dans Pondichéry et dut capituler en 1761.

Prisonnier et malade, il fut transféré à Londres, puis il obtint de venir à Paris pour se justifier. Enfermé à la Bastille pendant dix-neuf mois sans être interrogé, il se vit faire ensuite son procès avec la dernièré rigueur. Enfin déclaré coupable de trahison par le Parlement, après deux ans de procédure clandestine et des débats orageux, il fut condamné à mort en 1766.

(1) V. p. 965. Mais le procès fut renvoyé devant les Parlements de Rouen et de Dijon, qui, par esprit dë solidarité déclarèrent de nouveau Lally coupable — Son fils (1751-1830), fut député aux Etats- Généraux de 1789, pair de France en 1815, ministre d’Etat, membre de l'Académie française. Il s’occupa de philanthropie et de littérature.

Candide , 1759.

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